10 L’arbitrage du consensus

Le défi est double : garantir le libre choix du consommateur et maintenir dans les limites qu’on se fixe le coût des services pour la collectivité. La collectivité qui est représentés par l’État, mais est la somme des individus. Pour relever ce défi, l’offre et la demande doivent s’apparier sur deux (2) marchés distincts: celui des services que la société juge essentiels et les autres.
Sur le marché des services essentiels, l’État n’est pas un monopsone au sens strict, mais il est certainement l’acheteur de premier recours ; le prix qu’il offre pour un service donné n’est pas imposé, mais si l’offre est surabondante ce prix s’impose pratiquement de lui-même, du simple poids de la demande de l’État.

On peut laisser au consommateur la pleine liberté du choix de ses fournisseurs de service, car, attachés à ce boulet qui ne réagit pas aux pressions de la concurrence, les prix qui voudraient s’envoler ne peuvent monter bien haut… On souhaite que ses choix soient éclairés – et l’on informera et éduquera pour qu’ils le soient – mais chacun n’en pourra pas moins porter sur le marché le regard qu’il veut.

Pour les services non essentiels, la société, sans en assumer le coût, non seulement assurera la surabondance objective de l’offre par rapport à la demande, mais veillera aussi à ce que prévale une perception de surabondance. C’est cette impression subjective de ne pas être à la merci d’un fournisseur unique qui permet au consommateur la possession tranquille des services auxquels il a droit.

Comment créer cette perception ? On doit d’abord créer une maquette des services par unités plus fines, ce qui permet, en manipulant les frontières des professions, de garantir la surabondance objective sinon la satisfaction parfaite dans chacune de ces unités mieux gèrables.

Ensuite, l’État va favoriser un quadrillage dense du territoire en services divers qui facilitera à tous les consommateurs l’accès à divers fournisseurs d’un même service et instaurera des mécanismes d’information qui rendront ce quadrillage parfaitement transparent. On ne supprime pas ainsi les écarts entre les prix de services de même nature, mais le marché rend ces écarts tolérables.

Pour que la justice sociale fasse un grand bond en avant, il resterait, à un tout autre niveau, à éliminer les écarts traditionnels entre services de natures diverses. Ce nivellement imposé de la valeur de tout travail est une démarche utopique dont ont parlé les philosophes, mais qu’aucun régime moderne, même léniniste ou maoïste, n’a jamais vraiment tenté. Une Nouvelle Société ne tentera pas de les gommer d’un coup, ce qui serait une source de grande frustration pour beaucoup et un coup bas meurtrier porté à toute motivation.

On cherchera plutôt à réduire la prime de rareté pour chaque type de services en augmentant l’offre jusqu’à ce qu’elle s’ajuste à la demande. Le plus grand obstacle à cette approche est évidemment le corporatisme militant des professionnels en place qui impose des contingentements à la formation des ressources nécessaires, mais ce n’est pas le seul : il y a un aspect motivationnel dont il faut tenir compte.

Cette marche vers l’égalité par le nivellement des prix relatifs traditionnels des divers types de travail sera donc entreprise sans délai, mais avec une extreme prudence et elle sera encouragée en y mettant le temps qu’il faut. Elle sera conduite en toute lucidité, sachant qu’une parfaite égalité ne sera jamais atteinte.

Les rémunérations de ceux qui rendent les divers services ne seront pas artificiellement égalisées. On ajustera l’offre à la demande et on laissera plutôt l’arbitrage entre travailleurs (dont nous parlons en détail dans un autre volume de cette série) lisser la courbe des prix des divers types d’expertise dans le cadre d’un consensus social entre travailleurs que viendra entériner la décision politique.

Les rémunérations tendront donc à converger vers une moyenne. Simultanément, on conditionnera – le mot est choisi à dessein – par une éducation appropriée, les travailleurs que nous sommes tous à accepter que la valeur du travail puisse tendre vers cette moyenne de convergence. Mais il faudra du temps…

Ce scénario de contrôle de la consommation des services, qui privilégie la solidarité après avoir fait le constat de l’interdépendance, garde les prix des services à l’intérieur d’une fourchette qui protège le consommateur, mais fournit au fournisseur la motivation nécessaire pour maintenir son effort. Ce scénario garde du même coup les écarts de revenus entre les travailleurs – qui sont aussi les consommateurs, ne l’oublions pas – autour de cette moyenne de convergence dont la valeur réelle, en termes absolus, augmentera sans cesse au rythme du progrès des techniques.

C’est par l’arbitrage d’un consensus social que doivent être fixés les prix des services, les écarts entre ces prix et l’intensité des effort vers cette convergence. C’est donc par le biais de décisions politiques qui modifient ou reconduisent la situation qui prévaut que s’exprimera, dans une Nouvelle Société, ce qui deviendra dans les faits un arbitrage continu entre les travailleurs/consommateurs eux-mêmes de la valeur relative de leurs apports respectifs

Dans une société démocratique, où cette question de nivellement et surtout celle de l’horizon qu’on lui fixe deviendront sans doute la plus importante cause de désaccord, ce sont les individus qui finalement devront décider s’ils seront payés plus comme travailleurs pour leurs services – et écoperont de la facture comme consommateurs – ou si, au contraire, ils se consentiront des aubaines comme consommateurs, ce qui ne pourra que conduire à une baisse du prix de leur travail.

Cette décision des citoyens se manifestera aux échéances électorales. Elle aura un impact en forme de flux et reflux sur la gestion de la consommation des services, sur la structure du secteur tertiaire et, finalement, sur celle de la société dans son ensemble.

Pierre JC Allard

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