Elle s’appelle Brigitte, et elle n’est pas bien

CAROLLE ANNE DESSUREAULT :

Elle s’appelle Brigitte. Je l’ai rencontrée hier soir en sortant de ma voiture pour me rendre à ma soirée de chorale.

J’ai été blessée par sa souffrance, sous le choc devant son dénuement. Dépossédée de tout : de la parole fluide, du repos, de bons vêtements, d’un abri, de la force morale, du charme, car les plus que malheureux et sans ressources finissent par s’enlaidir avec leur régime de cochonneries qu’ils pigent dans les poubelles ou dans le fond des ruelles.

Bien sûr, elle a demandé de l’argent. Elle suppliait. Je n’ai pas écouté vraiment les raisons car je sais qu’elles sont souvent fausses, ce sont des astuces pour impressionner, faire pitié, et inspirer un geste de générosité. Une chose certaine, je savais qu’elle avait faim et qu’elle était épuisée. Il y a des signes qui ne trompent pas.

J’ai écouté son langage non verbal, toutes ces expressions de détresse, de gêne, de victime cristallisée. On se parlait aussi par les yeux. Elle a débité son calvaire : elle dit dormir sous le Pont Jacques-Cartier. Elle veut se suicider. Elle n’en peut plus. Je vous assure qu’elle n’avait pas l’air en forme.

De mauvais boutons fleurissaient au coin de ses lèvres. Sa peau était grise. Elle est encore jeune, peut-être fin de la quarantaine, en tout cas, pas conservée dans la crème fouettée ni la ouate!

Elle m’a dit : «Ma mère ne m’aime pas, elle me l’a dit aujourd’hui.» Elle n’a personne. C’est cela le véritable malheur. Sa mère ne l’aime pas, alors elle pleure comme une enfant. Elle le savait, parce que sa mère l’a toujours battue. Et puis, après, ses hommes. Tous, l’ont battue. Et encore, sous le pont, ou ailleurs au fond d’une ruelle, elle est souvent violentée.

Dans l’univers dans lequel elle tourne, elle croise des gens en manque comme elle. La loi du pouvoir règne. Des femmes sont violées, battues, volées lorsqu’elles ont quelques sous. Des hommes moins forts subissent le même sort. C’est la jungle de la loi du plus fort.

J’ai vu ce phénomène de mes yeux en Inde, dans un quartier à Mumbai finalement assez bien coté, mais dont les trottoirs servaient de lit à bon nombre de personnes : femmes, enfants, hommes. Un soir, je rentrais avec mon ami après un excellent repas. Nous marchions lentement, nous avons aperçu un peu plus loin une jeune fille couchée sur le trottoir et un homme se pencher sur elle pour prendre l’argent qu’elle tenait dans sa main entrouverte. Lorsque nous nous sommes approchés, nous avons vu qu’elle était très jeune, très belle aussi, avec une aura de pureté sur le visage, en tout cas de la noblesse – car elle avait des traits nobles – et la main toujours entrouverte. Elle ne s’était même pas réveillée. Nous avons glissé dans cette main de l’argent en papier. Mais, qui sait, quelqu’un d’autre allait passer par là et lui prendre son argent. Ou même quelqu’un pouvait se coucher sur elle et la prendre. La loi de la rue n’est pas rassurante la nuit.

La femme d’hier, Brigitte, m’a invitée à aller la visiter chez elle, sous le Pont Jacques Cartier, si le coeur m’en dit. Elle voudrait me parler. Parler à quelqu’un qui l’écouterait et qui ne lui ferait pas mal.

Je lui ai donné le nécessaire pour qu’elle puisse se payer un bon repas. Je n’ai même pas été capable de trouver des paroles d’encouragement. Rien. Rien. Rien. Seulement de la compassion muette.

Brigitte m’a invitée. Je sais bien que je n’irai pas. Pourtant je vais penser à elle. C’est ainsi que sont les êtres.

Carolle Anne Dessureault

 

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Carolle Anne Dessureault

Née au Québec, Carolle Anne Dessureault a occupé plusieurs postes en administration, dont celui de vice-présidente dans un parc technologique de la province. Elle est auteure de plusieurs ouvrages. Médaillée d’argent en art oratoire chez Toast Masters, elle a donné des centaines de conférences sur le bien-être intérieur. Elle a voyagé dans une trentaine de pays. Elle croit profondément dans l’épanouissement de la personne par la pratique de l’attention vigilante : la pleine conscience.

19 pensées sur “Elle s’appelle Brigitte, et elle n’est pas bien

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    19 septembre 2013 à 6 06 38 09389
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    Poignant. Quand on pense à tout cet argent qui va dans les guerres. Révoltant.

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      19 septembre 2013 à 9 09 54 09549
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      Vous le dites bien, c’est révoltant. C’est injuste.

      L’écart est trop grand entre les fortunes des milliardaires et les miettes des moins-que-rien. JUSTE RÉDUIRE L’ÉCART. Juste un peu.

      Carolle Anne Dessureault

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    19 septembre 2013 à 9 09 17 09179
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    @ Carolle

    Le malheur se fait chair et il habite parmi nous. Toute cette misère partout, cette insensibilité, cette inintelligence – car le malheur vient toujours d’une incompréhension – donne le gout d’aider. Mais, à aider l’un puis l’autre, on se donne surtout bonne conscience. Un par un on s’active pour bien peu, car la condition humaine ne change pas.

    « Aimez vous » , disait Jesus. « Unissez vous, disait Marx… Mais même si on s’y mettait pour arriver, comme disait Peguy, « tous ensemble à la maison du Père  » est-ce que ce ne serait pas pour découvrir, comme Brigitte, que ce Père ne nous aime pas et qu’Il nous le montre tous les jours ?

    Alors le mal s’incarne aussi, en nous, et le goût d’aider ceux qui souffrent devient le goût de tuer ceux qui font souffrir. C’est plus facile. Et voila, Vanessa, pourquoi il y’a des guerres

    PJCA

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      19 septembre 2013 à 9 09 53 09539
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      Je crois qu’il faut résister à l’envie de tuer ceux qui font souffrir parce qu’alors nous devenons comme eux et notre monde ne serait qu’un plus grand bain de sang. Les purges se font d’abord à l’intérieur de soi-même.

      Je ne me donne pas bonne conscience d’avoir aidé cette femme. J’avoue simplement mon impuissance. Je partage un peu le poids de sa souffrance dans ma conscience.

      Que les structures dominantes s’effondrent, c’est une pure logique que de le vouloir, il faut passer à autre chose. Il faut éviter toutefois que les nouvelles structures se bâtissent sur leurs cendres.

      Il faudrait – et ça c’est possible – qu’on encadre ceux qui n’ont plus rien dans notre société.

      Carolle Anne

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    19 septembre 2013 à 10 10 18 09189
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    Ce qui est troublant, c’est que la misère existe du moment qu’une personne sait trouver les mots pour en parler, comme Carolle-Anne dans ce très bel article, parce que ces mots lui donnent tout le sens et la vie qu’on n’y voyait plus par l’habitude. Plus il y a de pauvres dans les rues et moins ils existent, comme des lampadaires ou du mobilier urbain de notre époque post-moderne redevenue victorienne.

    Vous n’avez pas visité son antre, vous avez fait mieux, vous l’avez invitée chez nous et désormais elle n’existe plus seule.

    Pour ma part, je pense que tous les hommes et les femmes sont dans la misère, mais il faut du temps pour qu’elle se révèle, parfois juste dans les derniers instants de la vie. Là toute la misère est apparente. Tous les hommes ne naissent pas égaux, en revanche ils meurent tous égaux : misérables.

    Bonne journée

    Demian West

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      19 septembre 2013 à 11 11 27 09279
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      Bonjour Demian,

      Je suis touchée … par le beau que vous exprimez. Par votre conscience qui voit derrière le voile de l’habitude et des apparences, vous parlez que tous les hommes et les femmes sont dans la misère.
      C’est une sorte de joie qui monte en moi, juste parce que vous avez prononcé ces mots qui me rejoignent.

      Je vous souhaite une très belle journée. Créatrice et créative?

      Carolle Anne

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    19 septembre 2013 à 11 11 37 09379
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    Il n’est certainement pas question de « bonne conscience » lorsqu’on réagit de cette façon; enfin, je ne le crois vraiment pas. L’époque d’être bien vu du « Curé » est révolu. C’est plutôt une réaction de « rébellion » envers la situation qui l’a créé.

    Lorsque cela m’arrive, je donne en regardant autour de moi, avec dans les yeux, la provocation: « Venez tenter de lui enlever ce que je viens de lui donner; venez si vous l’osez! ».

    Par contre, si, à tous les jours, un citoyen agit comme moi et donne à cette même personne, qui reçoit ainsi, quotidiennement ce dont elle a besoin, je ne doute pas que le gouvernement résiste longtemps à créer un degré d’imposition pour ce genre de revenu (il l’a fait pour les pourboires). Sans parler de ceux qui diront qu’elle vit au dépend de la « charité » sans avoir la décence de « travailler ».

    Et là, c’est pas certain que le désir d’éliminer les « logiciens » de ces sortes de réflexions ne se pointe pas à mon esprit.

    Merci Carolle-Anne.

    André Lefebvre

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    20 septembre 2013 à 0 12 33 09339
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    C’est un des résultats négatives et inhumaines, productions d’une société dominée par l’oligarchie financière avec notre complicité.

    La promotion de la survie plutôt que la vie tel est la maladie de notre société.

    Elle est votre victime comme elle est aussi la mienne, tel est notre vraie responsabilité dans notre complicité avec l’économisme marchand et financier.

    Les discours c’est beau mais il faudrait commencer à agir pour de vrai et faire la promotion du respect de la vie et non de la marchandise.

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      22 septembre 2013 à 15 03 56 09569
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      Vous avez raison, faisons la promotion du respect de la vie. Non pas celui de la marchandise.

      Commençons. Même individuellement, par nos écrits, nos propos, et notre attitude.

      On ne va pas attendre les bras croisés que les gens de pouvoir le fassent eux-mêmes …. ça risque d’être long.

      Carolle Anne

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    21 septembre 2013 à 13 01 40 09409
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    Vibrant et témoigne bien que la loi de la rue est universelle, malgré les visages qu’elle arborent. Une petite pensée pour cette dame, et c’est bien peu. Pardonnez les fautes, pas encore corrigé.

    Si le passé est un peu garant du futur, il faudra regarder chez les exclus de la société, tel que les assistés sociaux pour qui la conception du travail n’est pas reconnus. Les aidant naturels qui ne cadre pas dans la conception parasitaire du travail. Les parents qui désirent vivre au rythme de leur enfant, que le parasite proscrit. Tout comme les premiers monothéistes ont été ridiculisé, exclus, opprimé, par les partisans du polythéisme. Leur souffrance nous guideras peut-être pour les bases évolutives de ces systèmes parasitaires, qui permet malgré leur nature, à l’humanité une certaine émancipation.

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      22 septembre 2013 à 15 03 59 09599
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      Merci Carl pour votre témoignage plein d’humanité.

      Très probable que le passé soit garant du futur. C’est la loi de la cause et de ses effets. Pour d’autres résultats, il faudra semer différemment.

      Je crains bien qu’il faille commencer modestement par l’individu qui devra se tenir debout tout seul. Pas facile? Non mais possible.

      Les individus, pris l’un après l’autre, finissent par faire une force, celle-ci pouvant inspirer des comportements plus sains …

      Enfin, j’espère. Car je n’ai aucune confiance dans la destruction.

      Merci d’avoir commenté.

      Carolle Anne

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    27 septembre 2013 à 18 06 52 09529
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    @Carolle Anne

    Bonsoir, je constate que l’article que j’ai publié n’apparaît pas à la une. À la place, j’y vois un ancien article que j’ai publié il y a quelques mois.

    Est-ce une erreur ou un choix éditorial?

    Merci! Bon week-end.

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      27 septembre 2013 à 19 07 26 09269
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      Où l’on voit l’intérêt primaire de l’individualiste Libertarien vis à vis la souffrance de Brigitte!
      À l’image d’un certain Panda qui ne commentait jamais un article sur le fond et y invitait les rédacteurs et les lecteurs sur son propre site internet.

      C’est pas du journalisme citoyen mais de la pure propagande.
      C’est ce genre de cupidité et d’égoisme qu’il faut combattre et honnir; celui qui a pour résultât concret en apparition de plus en plus fréquente des Brigitte désespérées et sans aide.

      DG

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        27 septembre 2013 à 19 07 30 09309
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        p.s vous avez toute autorité pour effaçer mon coup de gueule en espérant que vous effaçerez celui de Minarchiste.

        DG

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      27 septembre 2013 à 20 08 15 09159
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      Bonsoir Minarchiste,

      Toutes mes excuses de ne pas avoir répondu avant, je viens d’arriver d’un travail à l’extérieur.

      J’ai utilisé un de vos anciens articles tout simplement parce que je n’avais pas reçu le nouveau. Croyez-moi, je préfère de beaucoup recevoir des articles récents et frais et prêts à être entrés sur le site des 7 du Québec.

      J’aimerais que vous me fassiez savoir comment vous me ferez parvenir vos prochaines articles.

      Croyez que j’apprécie votre collaboration, et je vous prie de croire en mes sentiments les meilleurs.

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