La culture, face au défi de la transparence

PIERRE JC ALLARD

Sans revenir à son sens premier de faire pousser du blé ou des radis, il semble utile, même au figuré, de distinguer entre deux (2) acceptions du concept de culture.  Une « culture » au sens large que l’on pourrait assimiler à la somme de ce que l’on connait, résultat global de nos apprentissages… et une « culture » au sens plus restreint, désignant les éléments qu’on a choisi plus ou moins consciemment  d’extraire  de ce connu global  pour les hiérarchiser, s’y identifier et en faire la signature de notre personnalité. La culture, comme discriminant, dans tous les sens du terme.

La première n’est pas en péril, c’est de la seconde que nous voulons maintenant parler.  Mais on ne peut la dissocier de son contexte global de « somme du connu », car ce qui modifie notre rapport à la culture comme identifiant procède justement de la tendance irrésistible qui transforme notre connu global, en y introduisant une nouvelle transparence qui  est la conséquence inéluctable de l’essor des communications et dont l’Internet est le volet emblématique.

Les roseaux pour répéter que le roi Midas des oreilles d’âne sont maintenant partout et personne n’y échappera. TOUT SERA CONNU. Le phénomène est bien visible au palier des médias. Au mensonge pur, il faut désormais substituer la suggestio falsi des théologiens et, à la censure des barres noires ou des espaces vides, celle par des fables dont la crédibilité est précaire et qu’il faut sans cesse remplacer par de nouvelles, plus « intéressantes ». Le défi devient de capter l’attention… pour détourner de la vérité qui suinte de partout. Voyez ce qu’il advient de l’espionnage, désormais banalisé à en devenir une rigolade !

Dans les médias, de plus en plus, la nouvelle, la publicité, la propagande se confondent dans l’esprit des plus simples comme des plus retors et il ne leur en reste que la perception vague d’un magma de cancans et d’affabulations accueilli avec scepticisme. Même dans le domaine privé et celui des relations interpersonnelles, le mensonge devient une gageure risquée.  On passe donc à la vérité… , avec résignation et désinvolture: il devient aujourd’hui plus habile d’avouer et de justifier que de mentir. Le cynisme remplace donc la traitrise.  Il en sortira peu à peu une nouvelle moralité. Une nouvelle amoralité, consensuelle.

Impact sur la culture comme discriminant ? Fatal. Cette transparence qui permet de tous connaitre, fait d’abord disparaitre la barrière artificielle, devenue inefficace, de la discrétion et du secret. Toute connaissance devient accessible à tous, et tous les mots de passe et shibboleths qui permettaient  l’exclusion élitiste du « cultive » sont divulgués.  Diafoirus est démasqué. Evidemment, l’élite a une position de repli qui est de lacaniser les mots  et d’ajouter des subordonnés aux phrases jusqu’à ce que l’on puisse raisonnablement penser que Foucault même ne s’y retrouverait plus, mais cette approche a une grave lacune. Que faire si l’invité au diner de con  ne vient pas ?

Bien sur, en étant suffisamment abstrus, on peut bloquer le message à la jointure où l’information devient compréhension.  On peut alors tout dire, sans que le voile d’Isis ne perde son opacité qui protège la nudité des élites des regards curieux des sans-cultures. On peut tout révéler à qui ne comprend rien: le reste est affaire de degrés…. Mais le résultat est frustrant pour le « cultivé », car  celui qu’on a laissé en friche, si on peut dire, n’accepte pas de ne pas comprendre d’aussi bon gré qu’il acceptait de ne pas connaitre.  Il ne se sent plus victime de sa propre insuffisance, qui pourrait être corrigée, mais d’une volonté de son interlocuteur d’en abuser, qui elle ne peut pas l’être  Sa réaction normale est de rompre ce contact qui n’est plus gratifiant, se désintéressant d’un discours devenu charabia… et privant le cultivé de l’admiration révérencielle que celui-ci recherchait. La culture de ce dernier lui devient alors totalement inutile.

Démocratisée, vulgarisée, la culture voulue non-utilitaire se recroqueville. Comme une grande mare qui s’assèche au soleil et devient une multitude de petites flaques distinctes où ne reste finalement dans chacune qu’un souvenir de l’eau.  La culture comme discriminant est condamnée.  D’autant plus surement, que la totale transparence qui la rend impossible a d’autre effets infiniment plus évidents pour la société actuelle. Quand toute connaissance est accessible à tous, qu’en est-il des droits d’auteurs ? Qu’advient-il des créateurs ? De leur reconnaissance et de leur rémunération ? De leur motivation… ?

Et ce n’est que la pointe du iceberg. Quand toute connaissance est accessible à tous et que vouloir en empêcher la diffusion est illusoire, qu’en est-il de la valeur des brevets ? Qu’advient-t-il de la recherche et des chercheurs, de leur reconnaissance, etc ? Quid du progrès de la connaissance qui est l’élan vital de la civilisation ? Nous en parlerons dans le Tome #6 de cette collection.  Pour l’instant ne parlons que culture; mais soyons bien conscient que ce n’est qu’une facette d’une problématique plus vaste.

La culture comme discriminant n’a plus d’avenir, car comme discriminant sa valeur repose sur la rareté, alors que, communication aidant, elle est devenue potentiellement ABONDANTE.  Surabondante, dans un monde où le loisir croît plus vite que l’imagination encore frileuse des héritiers de l’Age du Labeur ne permet d’en faire un usage optimal.  La culture, toutefois, a un avenir  – elle EST l’avenir –  si on lui donne son vrai rôle de récompense, de dépassement, de plaisir du guerrier-producteur à qui l’abondance permet désormais le repos.

Il faut voir la culture comme un plaisir offert en surabondance. Comme tout ce qui est surabondant, elle peut et doit être gratuite. Une réflexion à engager que nous amorçons dans le Tome 5 – Education et Culture – de la collection Nouvelle Société

Pierre JC Allard

2 pensées sur “La culture, face au défi de la transparence

  • avatar
    10 février 2014 à 14 02 06 02062
    Permalink

    La vocation de la culture est de devenir entièrement gratuite, d’abord pour les jeunes. C’est un mouvement que nul n’arrêtera.

    Et pour éviter des phénomènes grotesques comme l’écrasante figure d’un Picasso et son marché, qui fausse toute l’image de l’art depuis un siècle. (je ne parle pas de sa puissance créatrice mais du critérion que les spéculateurs en ont fait et pour blanchir le fric, nul n’est dupe !)

    Bonne journée PJCA ! 🙂

  • avatar
    12 février 2014 à 12 12 06 02062
    Permalink

    Il y a eu l’artiste sacralisé. Il y a maintenant l’artiste hédonisé. Il y a eu Art. Il y a Entertainment.

    On va au concert, au spectacle, on lit de la fiction ou des vers non plus pour adorer et accéder au transcendant, mais pour se sentir bien, dans l’immanent.

    L’Art qui dicte le ton aux autres désormais, sans trop qu’on s’en avise, c’est l’Art culinaire. On ne contemple plus, on déguste.

    Et pourquoi non?

Commentaires fermés.