David Suzuki : la survie de l’espèce humaine est menacée

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CAROLLE ANNE DESSUREAULT :

La revue Québec Science publiait en décembre 2015 un entretien avec David Suzuki, généticien et militant écologiste sur la situation désastreuse de l’environnement. Les propos ont été recueillis par Lucie Pagé.

L’état de notre planète est un sujet d’actualité souvent négligé voire bafoué. Que laisserons-nous à notre descendance ? Comme le dit si bien le scientifique, la survie de l’espèce humaine planète dépend de celle de la nature.

Pour David Suzuki, ceux qui font fi de la science devraient être jugés pour « crimes intergénérationnels ». La planète terre n’est pas une poubelle magique et ses ressources ne sont pas illimitées – pourtant on la traite comme si elle était invincible. Le scientifique parle de la nécessité d’un changement de conscience. Pas seulement individuel, commençons par les gouvernements et les dirigeants. Selon lui, l’ère Harper a créé des dégâts incommensurables.

M. Suzuki est tellement dérangé par la situation actuelle qu’il doute même que ses petits-enfants puissent mourir de mort naturelle.

Je reproduis ci-dessous des extraits de l’entrevue.

Québec Science – décembre 2015 – extraits de l’article sur David Suzuki

« Nous savons ce que votre tête de scientifique pense de l’état de l’environnement. Votre cœur de père, lui, dit quoi ?
Severn, ma fille aînée issue de mon deuxième mariage, milite depuis l’âge de cinq ans. En 1992 – elle avait 12 ans –, elle a prononcé un vibrant discours au premier Sommet de la Terre à Rio. Elle connaît donc très bien l’état de la planète. Alors, le jour où elle m’a annoncé qu’elle était enceinte, j’ai été souslechoc ! J’ai dit :« Sev !Tu connais l’état de la Terre ! Comment peux-tu y amener un bébé ? » Elle a répondu : « Oui. Mais refuser de faire un enfant, c’est abandonner la lutte. Mon enfant, c’est mon engagement envers la Terre. La raison pour laquelle je me battrai jusqu’au bout. » Je n’ai rien eu à redire.

Les politiciens et les P.D.G. de grandes compagnies ont aussi des enfants… Oui, mais ils jouent un jeu. Laissez-moi vous raconter une histoire. Un jour, j’ai reçu la visite d’un P.D.G. de l’une des plus grandes compagnies de sables bitumineux. Je lui ai dit : « Vous pouvez entrer dans mon bureau, mais à une condition ; que vous laissiez votre chapeau de P.D.G. à la porte et qu’on discute d’humain à humain, parce que je ne veux pas me battre avec vous. Avant de négocier quoi que ce soit, nous devrons nous entendre sur ce qui est essentiel pour vivre. » Il n’était pas content. Sans ce chapeau, il se sentait nu. Je lui ai d’abord demandé ce qu’était la chose la plus importante pour tout être humain…

Si nous manquons d’air pendant plus de trois minutes, nous mourons ! Et si nous res- pirons de l’air pollué, nous sommes malades… l’air est le premier besoin de tout être humain. Ensuite, sans eau pendant trois ou quatre jours, c’est la mort ! Et si nous buvons de l’eau polluée, nous sommes malades. Il faut donc mettre l’eau sur la liste, avec l’air…. Ensuite, si nous mangeons de la nourriture empoisonnée, nous sommes malades. Or, la majorité de nos aliments viennent de la terre. Donc, la terre doit aussi être sur la liste. Enfin, toute l’énergie que nous brûlons, celle de notre corps et celle de l’environnement – le bois, le charbon, le pétrole –, vient du Soleil. Les plantes captent la lumière par photosynthèse et la convertissent en énergie que nous utilisons quand nous mangeons des plantes ou des animaux. La photosynthèse est donc aussi une priorité. Alors, ne pouvons-nous pas, d’humain à humain, nous entendre sur le fait que ce sont là les trois priorités de la vie ?… Notre système économique ne se soucie pas de ces choses…

… Pourtant, le dernier rapport de la Banque mondiale et d’autres rapports de grands économistes parlent de catastrophe si on n’agit pas tout de suite.

C’est ce que je ne comprends pas. Même Nicholas Stern, économiste, ancien vice-président de la Banque mondiale et auteur du Rapport Stern sur l’économie du changement climatique en 2006] a dit que, pour éviter les changements climatiques, il faut investir 3 % de notre PIB. Mais si nous ne faisons rien maintenant, cela nous en coûtera éventuellement 20 % !

À votre avis, ceux qui font fi de la science, comme Stephen Harper, sont-ils coupables ?
Absolument ! Ils devraient être jugés pour « crimes intergénérationnels », car c’est de cela qu’il s’agit. Le problème, c’est que nous n’avons pas les moyens légaux pour porter de telles accusations… Je crois que l’ex-premier ministre Stephen Harper a été volontairement aveugle. Le problème, c’est que sa cécité aura des effets incommensurables à long terme, sur la vie de nos enfants et de nos petits-enfants. La science est claire : il faut à tout prix laisser 80 % des réserves de combustibles fossiles connues là où elles sont. Cela implique de mettre un terme à l’exploitation des sables bitumineux, entre autres. Ainsi, on élimine du même coup tous les litiges au sujet des pipelines. Il faut aussi mettre un prix sur le carbone. Harper a toujours dit que ça allait détruire l’économie. Et il est censé être économiste ? Regardez la Suède ! Elle a imposé une taxe de 133 $ par tonne en 1991 (168 $ en 2014). Entre 1991 et 2008, elle a réduit ses émissions de 40% et son économie a crû de 44% !…

Si la nouvelle génération suit nos pas, ce sera un suicide planétaire. Les jeunes doivent tracer un nouveau chemin. Ils ont donc besoin de nouveaux outils. Lesquels ?
Le défi n’est ni technologique, ni politique, ni économique. C’est notre conscience qu’il faut changer radicalement. C’est d’ailleurs le raisonnement derrière le mouvement Bleu Terre [un projet de la Fondation David Suzuki]. Nous voulons inscrire dans la constitution canadienne le droit à un environnement sain et propre, comme cela s’est fait dans 110 États du monde. Pour le moment, si une compagnie verse du poison dans une rivière, c’est au peuple de prouver que cela lui sera néfaste. C’est insensé.

Les Autochtones ont-ils un rôle à jouer ?
Sans eux, nous aurions déjà perdu beaucoup plus ! Regardez où sont les points chauds pour les luttes environnementales et vous les retrouverez. Les Autochtones sont toujours sur la ligne de front.

Et ailleurs dans le monde, est-ce que ça bouge un peu ?
Je dois avouer que l’entente de 2014 entre les États-Unis et la Chine m’a jeté par terre. Les deux plus grands pollueurs de la planète s’étaient alors engagés à réduire les gaz à effet de serre (GES) de façon significative. Une sacrée belle surprise ! Nous verrons à la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques à Paris (COP 21) s’ils sont vraiment sérieux. Mais il y a eu une autre surprise… Il s’agit de l’encyclique Laudato Si du pape François Ier sur la sauvegarde de la maison commune. J’aurais tant aimé l’avoir écrite ! Je l’ai lue plusieurs fois. Et je pleure chaque fois. Parce qu’il a fait quelque chose que personne d’entre nous n’avait fait avant : il a pris les problèmes comme la faim, la pauvreté, l’injustice sociale, la surconsommation, la pollution, et a opposé au tout une profonde moralité. Vous savez, la moralité n’est pas un mot qui émane du chœur des écoles d’économie. Et pourtant, c’est la base du vivre ensemble.

Votre boule de cristal vous dit quoi sur l’issue de la COP21?
Écoutez, il y a eu 20 COP. Vingt échecs. Pourquoi la 21e réussirait-elle ? Il faut un changement de perspective. C’est-à-dire comprendre que la planète n’est pas divisée en 195 parcelles, associées respectivement aux 195 pays, mais que la Terre est un tout et qu’il faut une conscience collective pour y vivre sainement. Il faut un drapeau de la Terre auquel tout le monde prête allégeance. Mais nous avons besoin d’aide.

… Quand est arrivé l’ouragan Katrina, j’ai cru que cela permettrait un changement. Même chose avec Sandy, puis Fukushima. Mais non. Lors de la crise économique de 2008, je me suis di t: « Ça y est! On va changer ! »  On a plutôt renfloué et remis en place un système brisé qui ne fonctionne pas. C’est de la folie ! La meilleure chose qui puisse nous arriver, c’est que tout le système s’effondre.

Pleurez-vous parfois devant ce désastre prévisible ?
Plus maintenant. Mais je me mets en colère.

Et votre cœur de grand-père, celui de Kimisominaw, il dit quoi ?
Si nous n’agissons pas immédiatement, nous devrons vivre dans un monde dévasté. Peut-être quelques centaines de milliers de personnes survivront-elles, peut-être pas. Mais ce sera terrible ; ça, je le sais. Quand je vois mes petits-enfants, ils me remplissent d’une joie sans nom même si je suis très inquiet de leur avenir. Un collègue me disait récemment, et plusieurs scientifiques commencent à l’affirmer, que la fonte du pergélisol sera catastrophique pour l’humanité. Non seulement il ne captera plus les GES, mais il émettra le méthane qu’il emmagasine depuis toujours.

Vous êtes-vous forgé un cœur de pierre ? Avez-vous abandonné ?
Je ne peux pas abandonner! Mais j’espère mourir comme mon père, entouré de ma famille. Je veux être capable de regarder mes petits-enfants dans les yeux et de leur dire : « Je ne suis qu’un homme. Je n’ai pas pu sauver le monde, mais j’ai fait du mieux que j’ai pu. » C’est tout ce que je pourrai dire : j’ai fait du mieux que j’ai pu. »

MERCI À DAVID SUZUKI.

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Carolle Anne Dessureault

Née au Québec, Carolle Anne Dessureault a occupé plusieurs postes en administration, dont celui de vice-présidente dans un parc technologique de la province. Elle est auteure de plusieurs ouvrages. Médaillée d’argent en art oratoire chez Toast Masters, elle a donné des centaines de conférences sur le bien-être intérieur. Elle a voyagé dans une trentaine de pays. Elle croit profondément dans l’épanouissement de la personne par la pratique de l’attention vigilante : la pleine conscience.

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