Mon père, cet itinérant

                                                                    RAYMOND VIGER

Itinérance et démunis

Marie-Françoise Bélondani travaille auprès des démunis. Originaire de la République démocratique du Congo, elle offre de la nourriture, des vêtements et beaucoup d’amour aux sans-abris de Laval et de Montréal.

Dominic Desmarais Dossier Communautaire

Portée par sa foi, elle offre un message d’espoir à des gens désœuvrés: les épreuves d’hier ne sont pas synonymes d’un échec fatal. Pour toucher ces gens, elle s’inspire d’une histoire bien personnelle. Celle de son père qui, parti de rien, a atteint son but en fondant une famille remplie d’amour.

Marie-Françoise possède cette assurance qui peut déplacer des montagnes. D’une force tranquille qui retient une énergie inépuisable, elle voue son existence à aider les plus démunis. Ceux qui n’ont rien, qui ont tout perdu, tout abandonné. Ceux qui se demandent à quoi bon se battre pour vivre.

Marie-Françoise puise son courage dans l’exemple que son père lui a laissé en héritage. Celle d’un homme seul au monde qui s’est accroché à la vie en se fixant un but: s’entourer d’une famille unie par l’amour. «Mon père fut un itinérant. Je prends son exemple pour donner de l’espoir à ceux qui n’en n’ont plus. La vie peut changer. Ce n’est pas parce qu’ils vivent un échec aujourd’hui qu’ils vont le vivre demain.»

Un enfant orphelin

Son père est né en République démocratique du Congo en 1909. Alors sous domination belge, le Congo servait de garde-manger pour ce pays européen. « Dans son village natal, au Kasaï Oriental, ses parents sont morts alors qu’il avait un peu plus de 10 ans. Personne ne pouvait le prendre en charge. Pour survivre, il devait quitter son petit village afin de gagner Kinshasa, la capitale. »

Dans les années 1920, au Congo, il n’y a pas de routes. Le pays n’est pas développé. Le petit Bélondani n’a qu’une possibilité, s’il veut sortir de son Kasaï natal, c’est le bateau. Pour un enfant sans parents, dans un pays où la pauvreté est la règle, c’est une mission quasi impossible. « Dans son village, la nuit, on jouait de la musique. Il avait appris à jouer de la guitare. En quittant son village, il a offert ses services comme porteur. Il s’est fait un peu d’argent. C’est comme ça qu’il a pu s’acheter une guitare.»

Avec son instrument de musique, le jeune adolescent s’installe dans les places publiques et joue pour amasser de l’argent. « Les passants lui donnaient des sous. C’est la guitare qui l’a aidé à se procurer l’argent pour son passage en bateau. » Marie-Françoise ne sait pas combien de temps son père a erré, avec sa guitare, dans l’attente d’avoir les moyens pour s’offrir un aller simple vers la capitale.

Marie-Françoise passe sous silence les moments de doutes, l’absence d’espoir que vivait son père, alors adolescent. Ses nuits à se sentir abandonné, à se demander pourquoi tant d’efforts pour essayer de survivre. Il se concentrait sur son billet comme avant il s’était concentré à obtenir sa guitare. Un pas à la fois.

Puis, un jour, à force de chanter et de gratter les cordes de son instrument, il touche au but. Il peut enfin passer à l’étape suivante: prendre le bateau pour se trouver un avenir à Kinshasa. « Dans le bateau, il n’a pas arrêté de chanter. Il égayait les passagers. Il chantait son espoir. »

Pendant le trajet de plusieurs jours, des passagers lui apprennent une bien triste nouvelle. Sa grande sœur, qu’il n’a pas vue depuis bien longtemps, est morte. « Il s’est jeté dans le fleuve pour en finir. Il était seul au monde. Mais, son enthousiasme à jouer de la musique a permis qu’il soit sauvé. On a dépêché des plongeurs. Ils l’ont sorti de l’eau, de la noyade. C’était son premier miracle. Ça lui disait qu’il y aurait toujours quelqu’un pour lui venir en aide, qu’il avait un avenir. Ça l’a encouragé. Si pour toi la vie n’est pas terminée, tu ne mourras pas. Pas avant d’accepter le but pour lequel tu as été créé. Le meilleur est à venir. »

Terre promise

En débarquant du navire, il se présente aux missionnaires pour trouver un refuge et de quoi se nourrir. Il cogne à toutes les portes avec enthousiasme. Mais, personne n’avait de place pour le prendre en charge. Bien que n’ayant pas de place pour lui, un missionnaire lui parle d’une école qui allait bientôt s’ouvrir. Il pourrait y suivre une formation pour faire des tests de médicaments sur les souris. « C’est comme les programmes de réinsertion au Canada. Pour suivre ces cours, il n’avait pas besoin de diplômes. Ce fut son 2ème miracle, la formation. Ils étaient plusieurs personnes qui voulaient apprendre. À l’époque, l’emploi était rare, au Congo. Après la formation, parce qu’il a montré qu’il était travaillant, on lui a donné un travail. C’était le début d’une nouvelle vie. »

Marie-Françoise n’aborde pas les conditions de vie de son père à son arrivée dans la capitale, pas plus que le temps qu’il a fallu à son père avant qu’il ne suive sa formation. Son père, habitué à l’itinérance depuis des années, vivait ici et là, accompagné de sa guitare pour se nourrir. Son père avançait en se donnant des buts simples et immédiats. Il venait de faire un pas de géant juste en dénichant un emploi. Mais il ne pouvait en rester là.

Un cadeau du ciel

«Grâce à son salaire économisé, il s’est acheté un terrain. Un autre cadeau du ciel. Mais avant de construire sa maison, il voulait se marier. » Encore une fois, le destin frappe à sa porte. Dans son lieu de travail, il fait la rencontre d’une religieuse. Une Congolaise également originaire de sa province natale, le Kasaï Oriental. « En échangeant, ils sont devenus amis. Il s’est ouvert à elle. Il lui a parlé de son intention de trouver une femme pour partager sa vie. Cette relation lui a permis de rencontrer la petite sœur de la religieuse. Il a épousé celle qui allait devenir ma mère. Comme quoi l’échec d’hier, la perte de sa famille, ne signifie pas que tout est perdu. »

Pour son père, c’est un nouveau départ pour une vie meilleure. Avec sa femme à ses côtés, il peut se procurer son terrain. « Ils l’ont travaillé à deux. Dans un endroit marécageux. Seul, il aurait été incapable d’arranger le terrain, de l’aplanir, le débroussailler. Il a construit notre maison familiale avec ma mère.»

Ils ont eu un garçon et 9 filles. « Mon père, qui était seul au monde, sans famille, en a créé une de 10 enfants. Ça, c’est la foi. Il savait que Dieu ne l’abandonnerait pas. C’est pour ça que je me sers de son exemple. Pour encourager tous les démunis, ceux qui ont des obstacles dans la vie. Il y a de l’espoir. La foi, ça dépend dans quoi tu la mets. Si c’est dans le mauvais chemin, ça te détruit. Mon père a fait de bons choix. Mettre sa foi en Dieu, en l’amour. Même sous les décombres, Dieu voit les itinérants, il les connaît. »

Le père de Marie-Françoise est mort entouré d’une grande famille. « Il nous a laissé une grande maison. Il est mort en 1986 à l’âge de 77 ans. Avec ses 10 enfants toujours vivants. »

Mariage empoisonné

Marie-Françoise pensait bien suivre les traces de son père et vivre un mariage harmonieux. C’est plutôt l’épreuve de sa vie qui l’attendait. « Mon mariage, c’est toute une histoire! J’ai traversé des épreuves qui demandaient un grand coeur. J’ai eu onze enfants. Des morts-nés, des prématurés. J’ai eu cinq rivales, des maîtresses. De ces femmes, mon époux a eu 8 enfants. Je les ai acceptés. J’aimais mes enfants. Et c’est parce que je les aimais que j’ai supporté mon union. L’amour avant tout. Mais, ce n’était pas facile à avaler. Mon mari me considérait comme un objet. J’ai dû vivre comme une chose. Je n’avais pas le droit de parler, d’avoir des opinions, de prendre des décisions. Je devais rester à la maison comme une bonne épouse. Malgré tout, j’ai supporté. J’ai pris mon mal en patience.»

Bien que son mariage batte de l’aile, Marie-Françoise émigre au Canada avec son époux et ses enfants en 1995. « J’ai même fait venir les enfants de mes rivales. J’ai fait venir tout un territoire! Mais, je n’en pouvais plus. Mon père, comme il était orphelin, recevait et hébergeait dans sa parcelle les enfants qui n’avaient pas d’endroit où aller. Quand ils pouvaient voler de leurs propres ailes, il les laissait partir. C’est pourquoi moi aussi j’avais un gros cœur pour recevoir tous ces enfants dans l’espoir de leur donner un avenir. » La dynamique familiale est éprouvante. Marie-Françoise met un terme à son union et à cette famille rapiécée. Son père, parti de rien, avait terminé sa vie avec une grande famille unie. Marie-Françoise sentait qu’elle était sur le point de perdre cet amour légué par son père.

Fraîchement arrivée au Québec, elle fait le tour des organismes pour nourrir ses enfants et les vêtir. Comme son père avant elle, elle participe à toutes les formations qui lui sont proposées. Dans des manufactures, des épiceries et en technique de garde pour ouvrir une petite garderie chez elle. « Quand je suis arrivée au Canada, j’ai tout de suite aimé le pays. Tu ne peux pas prospérer dans un endroit que tu n’aimes pas. »

La semence de l’amour

En utilisant les services d’organismes de bienfaisance, Marie-Françoise noue des contacts et fait connaissance avec le milieu communautaire. En formation dans une épicerie, elle demande l’autorisation de donner le pain qu’il faut jeter à la poubelle. Elle le distribue dans les églises et dans des organismes. Petit à petit, l’immigrante apprend à s’intégrer et, surtout, à s’émanciper. De la femme au foyer qui n’avait pas un mot à dire, elle devient autonome. « Ma formation en technique de garde m’a bénie. Ça m’a permis de bien vivre. Aujourd’hui, j’ai un organisme de bienfaisance. J’étais venue comme une immigrante, j’ai demandé du linge et de la nourriture aux organismes et maintenant, c’est moi qui en donne. C’était une semence pour moi. Je l’ai pris et j’ai semé dans la terre du Canada. »

Quand Marie-Françoise regarde des personnes accablées, elle repense à son père. Elle voit, dans chacun d’eux, la force de l’être humain qui peut trouver sa voie. Elle ne les prend pas en pitié. Elle leur donne de l’amour et de la charité. Comme son père le lui a montré.

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