ACTUALISATION DU MATÉRIALISME DIALECTIQUE OU LE MARXISME AU XXIe SIÈCLE

Bibeau.robert@videotron.ca          Éditeur  http://www.les7duquebec.com

 

Sciences pures et sciences sociales, métaphysique et ontologie.

 

Imaginez que tous les astrophysiciens internationalement reconnus, dont quelques sommités nobélisées, ne seraient jamais parvenus à faire décoller une seule fusée. À chaque tentative avortée les astronautes seraient décédés dans leurs vaisseaux-tombeaux. Croyez-vous que ces astrophysiciens, ingénieurs et techniciens conserveraient une quelconque crédibilité, une quelconque notoriété ?

Pourtant, aucun économiste bourgeois nobélisé et sacralisé ne parvient à anticiper ce qu’il adviendra suite à la crise économique systémique de 2007-2008. Ils ne parviennent même pas à s’entendre sur le prédicat d’une crise qui perdure ou d’une reprise qui s’amorce. Toutefois, la go-gauche bourgeoise joue son rôle de propagandiste et de fumiste et offre ses tribunes à l’un ou à l’autre de ces experts ébaubis se manifestant devant des assemblées de militants ébaudis.

 

Démonstration, il y a quelque temps se tenait à la prestigieuse Sorbonne de Paris une conférence de maitre Rémi Herrera, chercheur au CNRS, sur le thème « La maladie dégénérative de l’économie : le néoclassicisme » dans le cadre d’un séminaire intitulé, « Marx au XXIe siècle ». Le savant s’est commis d’une tentative d’« actualisation » de la pensée marxiste en économie politique. Étant donné que le maitre ne maitrisait pas vraiment son sujet, le pauvre hère errait, sans comprendre qu’il desservait la cause qu’il prétendait défendre. (1)

 

D’entrée de jeux, le professeur du Centre National de Recherche Scientifique y est allé de deux faussetés pour conclure par un sophisme avéré. Il a posé le postulat que la Chine, pays économiquement prospère, comprend des composantes capitalistes, mais surtout des composantes socialistes. Ensuite, il a affirmé que la Chine nourrit convenablement 22 % de la population mondiale (1,3 milliard d’individus). Il en a conclu que ce sont les preuves indubitables que seul le socialisme peut assurer une telle performance et que le capitalisme n’y réussirait jamais.

 

À long terme, un mode de production par pays, le même dans tous les pays.

 

Si le chercheur connaissait l’économie politique marxiste, il saurait que selon la théorie marxiste deux modes de production antagonistes ne peuvent survivre ou cohabiter sur un territoire national donné sans se phagocyter. C’est toujours le mode de production le plus performant qui absorbe le moins productif. C’est une loi de l’économie politique marxiste. Incidemment, c’est parce que le premier mode de production ne suffisait pas à la tâche, ne remplissait plus sa mission historique que le second mode de production (de remplacement) a surgi, né des contradictions insolubles du premier. S’il était vrai que l’économie chinoise comprend des composantes capitalistes et d’autres socialistes, et s’il est vrai que ces deux modes de production sont différents, alors le plus performant – efficace – productif – absorbera le moins productif, le moins efficient. Comme le duel « camp socialiste » contre « camp capitaliste occidental » l’a prouvé durant la guerre froide (1945 – 1991) l’économie capitaliste financière privée a absorbé l’économie capitaliste industrielle socialiste (étatique), attestant d’autant du plus performant.

 

Ensuite, monsieur Herrera ne semble pas savoir que la misère est grande en Chine, que chaque année des milliers de grèves sauvages éclatent mettant aux prises des millions de prolétaires surexploités, sous-payés, précarisés contre des fonctionnaires véreux, stipendiés par des hommes d’affaires mafieux. Le chercheur semble ignorer que des millions de paysans expropriés sont chassés de leurs terres et souvent sans dédommagement. Ils vont grossir les bidonvilles en périphérie des zones franches (hors taxes pour les multinationales impérialistes). Enfin, le théoricien semble ignorer que cette misère sociale cohabite de plus en plus difficilement avec l’exubérance d’une classe bourgeoise « émergente » composée de milliardaires florissants et de toute une frange de petit-bourgeois gourmande. Cependant, nous des pays capitalistes avancés savons mieux que quiconque ce qu’il adviendra de ces petits-bourgeois – bobos et thuriféraires – lors du prochain cycle de crise économique. Ils se retrouveront précarisés et paupérisés comme ces millions de paysans chinois prolétarisés qui sont forcés de migrer d’une région à l’autre de la Chine « émergente » capitalisante à la recherche d’un emploi infamant.

 

Économie socialiste – capitaliste d’État – mode de production communiste.

 

Le chercheur du CNRS s’embourbe ensuite dans la caractérisation de ce qui caractérise une économie socialiste et le mode de production communiste prolétarien. Disons d’abord que selon Marx le mode de production socialiste n’existe pas. Selon Marx le mode de production capitaliste ayant atteint son point culminant, celui où ses contradictions internes auront atteint un point de non-retour, et où ce mode de production aura harnaché la totalité des forces productives qu’il sera capable de valoriser (faire produire de la plus-value) alors, ce mode de production s’écroulera sous le poids des forces insurrectionnelles antagonistes. De cette anarchie destructrice surgira le mouvement révolutionnaire prolétarien qui construira un nouveau mode de production révolutionnaire, le mode de production communiste prolétarien.

 

Le mode de production communiste prolétarien.

 

Mais surtout, pour les marxistes, le mode de production communiste ce n’est pas la nationalisation ni la planification de l’économie par l’État, non plus que l’équité dans la distribution des marchandises et le capital accumulé. Pour les marxistes le mode de production communiste prolétarien c’est l’abolition de l’économie marchande, de la propriété des moyens de production, d’échange et de communication, c’est l’abolition du salariat, de l’argent, de la bourse et des banques, c’est l’extinction de l’État, et la fin de la séparation des producteurs de leurs moyens de production (aliénation originale selon Marx), et la fin de la séparation entre la ville et la campagne (aliénation fondamentale selon Marx). Bref, l’économie socialiste plus ou moins étatique, nationalisée et planifiée, ce n’est ni une condition, ni la réalisation du mode de production communiste prolétarien.

 

Notez que Marx a bien tenté de décrire sommairement la façon que les sociétés capitalistes passeront d’un mode de production à l’autre, mais ces supputations sont parmi ses passages les plus abscons et nous conseillons aux lecteurs de ne pas s’y attarder. Le passage d’un mode de production à un autre sera l’œuvre de ceux qui vivront cette phase historique longue et complexe, totalement inédite, vraiment exaltante et pour laquelle les prolétaires révolutionnaires ont encore du temps devant eux.

 

Le capitalisme d’État socialiste.

 

Depuis la révolution bolchevique en Russie, les léninistes ont imaginé une longue phase transitoire de passage systémique du mode de production capitaliste déchu au mode de production communiste promu, sous la dictature du prolétariat ont-ils prétendu. C’est alors que fut inventé le mode de production de transition socialiste, passage étatique aménagé entre le féodalisme et le communisme sans passer par le capitalisme. (2) Pourtant, depuis ce temps, aucun pays n’a même approché de cette situation de transition entre le mode de production capitaliste, ayant atteint son apogée dégénératif, et le mode de production communiste, contenu en germe au sein même de l’ancien système, présentant son surpassement prédisait Marx. Ni l’URSS, ni la Chine, ni le Vietnam, ni Cuba, ni la Corée du Nord pour ne citer que les exemples que le poncif présente à l’appui de sa théorie. Pas même la Roumanie de Ceausescu, le génie des Carpates (sic), ni la Yougoslavie autogestionnaire de Tito, ni l’Albanie économiquement arriéré de ce bon Enver Hodja du pays des aigles, n’ont approché des conditions de haute technologie, de productivité économique et d’hégémonie financière permettant d’entrevoir la fin du capitalisme-socialiste et l’avènement du communisme. Contrairement à ce que prétendait Lénine en 1916, le mode de production capitaliste, qui amorçait à peine sa phase impérialiste ascendante, n’avait pas terminé de harnacher toutes les forces productives qu’il était assez large pour contenir – c’est-à-dire accumuler le capital à valoriser. L’état archaïque des économies féodales chinoises, indiennes, africaines, Est-asiatiques de cette époque (1916) aurait dû suffire à le convaincre. (3)

 

Le capital financier hégémonique.

 

Mais reprenons le fil de l’exposé du scientifique du CNRS. Il annonce qu’il a découvert deux éléments qu’il a consignés dans son livre : 1- le premier tient au fait que la fraction dominante du capital, la fraction du capital financier, imposerait au monde entier ses lois et sa destinée. Pourtant, selon la théorie marxiste il n’existe pas trois fractions capitalistes monopolistes, l’une industrielle, l’autre commerciale et la troisième financière bancaire et boursière comme les économistes de gauche le prétendent. Depuis Lénine nous savons que le capital industriel – commercial et bancaire a fusionné à la bourse pour ne former qu’un seul capital international, le capital financier mondialisé hégémonique. (4)

 

La métaphysique « scientifique ».

 

Poursuivons notre investigation des idéations du chercheur marxiste. Maitre Herrera dévoile la deuxième découverte consignée dans son livre : 2- il y aurait des « problèmes dans les modèles économiques du néoclassicisme imposé par la pensée mainstream dominante, des problèmes théoriques nombreux et graves qui empêchent les économistes de comprendre la crise et de la résoudre » (5). Réglons rapidement un différend qui nous oppose ici au penseur marxiste. Marx a moult fois redit qu’il est impossible de résoudre la crise systémique du capitalisme et nous sommes en phase avec Marx sur ce point. Résoudre les maux du capitalisme moribond demandera davantage que des mots, une révolution sociale.

 

Nonobstant cela poursuivons avec le professeur qui identifie trois points d’articulation qui font défaut selon lui :
A) macro-et-micro-économie. B) Articulation entre économie et politique. C) Articulation entre économie et philosophie de l’éthique ontologique qui fonde l’économie néoclassique.

 

Inutile d’aller plus avant, les découvertes du professeur économiste « marxisant » sont de la même eau que distillent les économistes bourgeois qu’il critique. Les économistes bourgeois contemporains pratiquent la science économique comme les astrologues métaphysiciens théologiens pratiquaient la science au Moyen-âge. Au lieu d’ausculter le monde réel qui les entoure, les économistes néolibéraux cherchent dans les dogmes et les livres « savants » la réponse à leurs interrogations. Prenons un exemple concret. Il est indéniable que le grand capital ne renonce à aucune malversation pour échapper à l’impôt en dissimulant ses profits dans les paradis fiscaux. Mais ce comportement économique pragmatique n’est pas une conséquence du problème de « l’articulation entre philosophie de l’éthique ontologique et économie néoclassique ». Il est tout aussi indéniable que les programmes et mesures politiques des gouvernements servent les intérêts des milliardaires et du grand capital corporatif, mais ce comportement des fonctionnaires politiques du capitalisme ne procède pas d’une mauvaise « articulation entre économie et politique », ces pratiques en constituent la matérialisation pratique.

 

En d’autres termes, ce n’est pas l’idéologie « néoclassique et néolibérale » qui manipule et triture la conjoncture économique contemporaine, mais ce sont les lois de la production capitaliste des biens et des services, permettant d’assurer la valorisation (reproduction élargie du capital) qui force les capitalistes à devenir inventifs en matière d’efficience fiscale; les contraignants à orienter leurs larbins politiciens vers des politiques d’austérité et les incite à subventionner les recherches sur les politiques néolibérales et néoclassiques du CNRS (sic).

 

Comme les véritables scientifiques astrophysiciens, physiciens, ingénieurs et chimistes l’ont compris et l’appliquent ce n’est pas leur orientation idéologique, religieuse, ou ontologique qui oriente leur recherche et leurs travaux scientifiques, mais la réalité concrète qui les entoure et qu’ils auscultent, quitte parfois à se laisser aller à formater et à vulgariser cette science qu’ils produisent sous la forme de théories carrément ascientifiques ou plus souvent approximatives comme l’origine divine de la vie; la Terre centre de l’univers; le Bigbang original; le darwinisme; la relativité, etc. Depuis Marx le monde des sciences sociales et économiques a la chance de répudier les théories contre scientifiques sur lesquelles reposent les spéculations des spécialistes et de s’adonner aux véritables sciences sociales et économiques matérialistes dialectiques, mais pour ce faire les chercheurs doivent se rappeler que les théories formalisent la réalité, elles ne l’inventent pas, elles ne modifie même pas la réalité. Un chercheur « marxisant » qui l’oublie risque de régresser plutôt que d’actualiser la science matérialiste dialectique marxiste. (6)

 

 

NOTES

 

  1. Rémi Herrera.  (2015) La maladie dégénérative de l’économie : le néoclassicisme Delga. Paris. À voir sur Vimeo  https://vimeo.com/119639904
  2. D’où le texte de Lénine L’État et la révolution publiée en 1917.
  3. Lénine   L’impérialisme stade suprême du capitalisme. 1916. Éditions sociales.
  4. Lénine   L’impérialisme stade suprême du capitalisme. 1916. Éditions sociales.
  5. Rémi Herrera (2015). La maladie dégénérative de l’économie : le néoclassicisme . Delga éditions. https://www.decitre.fr/livres/la-maladie-degenerative-de-l-economie-le-neoclassicisme-9782915854732.html
  6. Robert Bibeau (2017)  Question nationale et révolution prolétarienne sous l’impérialisme moderne.  L’Harmattan. Paris. COMMANDER SUR AMAZON

https://www.amazon.ca/Question-nationale-r%C3%A9volution-prol%C3%A9tarienne-limp%C3%A9rialis/dp/2343114749/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1496234995&sr=8-1&keywords=Robert+Bibeau

 

 

 

 

5 pensées sur “ACTUALISATION DU MATÉRIALISME DIALECTIQUE OU LE MARXISME AU XXIe SIÈCLE

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    2 décembre 2017 à 6 06 50 125012
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    Le camarade Robert fait quelques confusions, en témoigne le passage ci dessous.

    Depuis Lénine nous savons que le capital industriel – commercial et bancaire a fusionné à la bourse pour ne former qu’un seul capital international, le capital financier mondialisé hégémonique. (4)
    1°) ta reprise de Lénine est pour le moins fantaisiste
    Pour Marx, le capital financier provient non pas de la fusion, mais de la séparation entre le capital (industriel et commerçant) et le capital de prêt embryon du système “ autonome ” du crédit et de la Société anonyme.

    A ses origines, le Capital Financier est enfanté par le Capital industriel et commerçant. Au début, il n’assume que des opérations techniques pour le compte des capitalistes industriels et commerciaux. Mais se faisant, ces mouvements techniques se rendent “ autonomes ” et deviennent la fonction d’un capital particulier ; le Capital Financier ( Capital argent assumant au début des fonctions techniques).

    Le capital total se fractionne, dans le procès de circulation afin d’opérer des opérations pour l’ensemble du capital restant. Une fraction donc du capital total doit exister sous forme de trésor. Dés lors la gestion du capital argent devient une branche particulière au service de la classe capitaliste dans son ensemble, tout comme l’Etat.

    Lénine va écrire

    “ Le propre du capitalisme est, en règle générale, de séparer la propriété du capital de son application à la production ; de séparer le capital-argent du capital industriel ou productif ; de séparer le rentier, qui ne vit que du revenu qu’il tire du capital-argent, de l’industriel, ainsi que de tous ceux qui participent directement à la gestion des capitaux. L’impérialisme, ou la domination du capital financier, est ce stade suprême du capitalisme où cette séparation atteint de vastes proportions. ” (page 68 ed. Pékin.)

    Ceci est conforme avec le marxisme, le capital financier ne s’intéresse qu’au crédit, sa fonction est de développer l’ endettement, car c’ est de l’ endettement qu’il tire son profit, il veut que l’ argent rapporte de l’ argent A A’ et rien d’ autre ne l’intéresse.

    Si Marx constate que “ sur le marché intérieur, la concurrence cède le pas aux cartels et aux monopoles,… ” il ne cherche pas comme le fera Lénine à en faire un stade particulier “ impérialiste ” du capitalisme. Lénine fait une différence entre, la libre concurrence et le monopole, pour affirmer que :

    “ la libre concurrence, c’est l’exportation des marchandises, le monopole c’est l’exportation des capitaux, ” cette oppositions n’a pas de sens , puisque nous savons que les capitaux ne sont que le reflet de la circulation des marchandises, et Nicolas Boukharine en est parfaitement conscient “ De la même façon que se forme dans la sphère de la circulation marchande, le marché mondial des marchandises ; se forme le marché mondial du capital-argent, qui trouve son expression dans l’égalisation internationale , du taux d’intérêt et du taux d’escompte. ” page,16, L’économie mondiale et l’impérialisme. Sur ce point Boukharine comprenait mieux Marx que Lénine.

    “ La circulation monétaire, pour ce qui est de son volume, de ses formes et de ses mouvements n’est que le simple résultat de la circulation des marchandises ” (K. Marx, le Capital, T. 1 Chap. III, éd. Moscou.)

    Robert tu nous dis que,  « depuis Lénine nous savons que le capital industriel – commercial et bancaire a fusionné à la bourse pour ne former qu’un seul capital international, le capital financier mondialisé hégémonique. » Il a fusionné à la Bourse, mais pour Lénine la Bourse : « En d’autres termes, l’ancien capitalisme, le capitalisme de la libre concurrence, avec ce régulateur absolument indispensable qu’était pour lui la Bourse, disparaît à jamais. Un nouveau capitalisme lui succède, qui comporte des éléments manifestes de transition, une sorte de mélange entre libre concurrence et monopole.  » (L’IMPERIALISME STADE SUPREME DU CAPITALISME p. 43 ed. Pékin)

    Non camarade Robert, il existe depuis son origine un capital total, qui se scinde en plusieurs branches et sphères plus ou moins autonomes, et plus ou moins dominantes selon les époques. Le capital de prêt n’ est qu’une branche du capital total. Une branche particulière, qui prospère comme une véritable sangsue vis à vis du capitaliste industriel, le capitaliste actif qui accumule la plus-value, mais doit en laisser une part au capital financier. Cette séparation est devenue si importante aujourd’hui, la lutte contre la « financiarisation de l’ économie «  est devenue une spécialité des saints simoniens.

    Dans son livre « L’hégémonie du capital financier et sa critique »Tom Thomas s’ est bien rendu compte du problème,

    « Lénine, dans « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme », avait défini le capital financier comme la fusion des banques et de l’industrie. C’est exact au sens de la propriété juridique. Si on considère le capital comme argent, et le capitaliste comme le propriétaire de l’argent, alors il est vrai que tout cela se concentre dans le capital financier. Mais le capital n’est pas une chose, c’est un rapport de production, le salariat. Il était initialement fondé sur la propriété privée des moyens de production, par laquelle le capitaliste était à la fois propriétaire et gestionnaire, rentier et industriel, actif et passif pour reprendre la terminologie de Marx. C’est le développement même des forces productives, de la machinerie, qui a nécessité à la fois le développement du capital financier et celui des puissances intellectuelles de la production. Le fait que la propriété financière se soit séparée de la gestion et de l’organisation de la production est bien sûr lié à l’énorme accroissement du capital fixe (de la machinerie). Ce qui implique que cette séparation se soit accompagnée du développement, tout aussi considérable, du rôle des intellectuels dans les conditions de la production où la science et la technique sont devenues primordiales, et d’une division sociale du travail accrue dans un sens de rapports dominants/dominés. Or, et c’est ici le point crucial, l’appropriation de la maîtrise de ces conditions fait partie intégrante du rapport salarial, lequel est l’existence du capital, qui oppose ceux qui la possède à ceux qui en sont dépossédés. Autrement dit, c’est une erreur de définir le capital comme seulement un vaste système de propriété financière, auquel ferait face le salariat en général, du cadre supérieur à l’employé de base. Erreur vers laquelle tend la définition de Lénine du capitalisme moderne.
    Dire que le capital financier est « passif » dans le procès de production, n’est pas dire qu’il est sans rapport de domination avec les capitalistes « actifs ». Tout d’abord, il est évident que le capital financier nomme les dirigeants (ou du moins une petite fraction de ce capital puisqu’on peut contrôler une société avec moins de 10 % des actions). Ceux-ci enrôlent à leurs côtés les propriétaires de la science et de la technique, en les rémunérant en conséquence. Tout le système éducatif et social est d’ailleurs également conçu pour que tout cela se passe en famille, entre bourgeois. Mais il serait faux de penser que ces « actifs » n’organisent l’extorsion de la plus-value que comme larbins, dans le seul intérêt des financiers dont ils seraient, comme tout salarié, les victimes exploitées.
    Ils ont aussi leur propre pouvoir comme propriétaires des sciences et techniques qui déterminent cette extorsion (en tant qu’elle est maintenant surtout plus-value relative), et ils en usent pour s’en partager les fruits avec le pouvoir financier. La reproduction et la pérennité de ce système les intéressent tous deux, et les contradictions qui existent entre ces deux catégories de maîtres, financiers et organisateurs, sont internes au fonctionnement du capital, de sa reproduction. Que le rapport salarial soit aussi fondé, dans le capitalisme évolué, sur une division sociale du travail verticale extrêmement poussée (hiérarchie) est d’ailleurs une vérité dont toutes les révolutions passées ont fait, à leurs dépens, l’expérience quand elles l’ont ignorée. A partir d’une définition du capital comme étant seulement le capital financier, la propriété de l’argent, des titres, elles ont cru pouvoir éliminer le capitalisme simplement en le nationalisant. Mais cela laissait intacte, justement, cette division du travail permettant aux maîtres du travail de continuer à s’approprier une part de la plus-value dont ils organisaient toujours la production, tandis que l’appareil d’Etat captait l’autre en raison de son rôle de propriétaire du capital en général, du capital social, ayant le pouvoir de le distribuer dans les différentes branches, étant le propriétaire financier, la banque et le crédit à lui tout seul127.
    Bref, il est erroné de définir le capital comme devenu le capital financier, comme seulement le pouvoir de la finance qui se serait entièrement soumise l’industrie en fusionnant avec elle, et n’existant plus dans les formes et rapports spécifiques qu’il revêt dans le procès industriel. Il n’y a pas que l’aspect, tout à fait réel, de fusion du capital financier et industriel dans la même propriété juridique, souligné par Lénine. Il y a aussi, dans l’unité contradictoire des deux termes, l’autonomie des deux sphères. Ce qui implique que le capital n’est pas que d’un côté, dans le capital financier, mais qu’il est aussi de l’autre, dans la sphère industrielle et commerciale. Il y a unité, interdépendance des deux, et il y a aussi, séparation, autonomie des deux (et les crises sont, nous l’avons vu, des tentatives toujours finalement avortées, de réunification de leurs rapports autonomes quant à la valorisation).
    Observons incidemment qu’il n’y a pas que Lénine à avoir trop isolé le capital financier comme l’ennemi à abattre pour passer au socialisme. Karl Marx lui-même, dans certains brouillons qu’Engels a publié dans le livre III du Capital128, laisse affleurer cette idée (que tout le reste de son œuvre condamne absolument). Par exemple quand il oppose tous « les individus réellement actifs dans la production, depuis le directeur jusqu’au dernier journalier », aux moyens de production « convertis en capital », vis-à-vis d’eux parce que propriété privée des actionnaires. Mais les moyens de production encore aux mains des directeurs et ingénieurs seraient encore du capital! Et de fait, ils sont aussi entre leurs mains, car ils en ont la maîtrise. Cette opposition de l’ensemble des « actifs » aux financiers est fausse en ce qu’elle mélange une opposition tout à fait secondaire (entre les représentants du capital-argent et ceux du capital en acte, qui ne sont qu’une petite part des « actifs ») avec l’opposition radicale du rapport salarial (entre tous les maîtres, à différents titres, financiers et intellectuels, des conditions de la production et ceux qui en sont désappropriés). Ou encore quand il écrit que le but du mode de production capitaliste est « d’exproprier tous les individus de tous les moyens de production, lesquels, la production sociale se développant, cessent d’être moyens et produits de la production privée et se bornent à être moyens de production entre les mains des producteurs associés, donc ils peuvent être leur propriété sociale, tout comme ils sont leur produit social ». S’il est exact que le capitalisme détruit la propriété individuelle des moyens de production et la production individuelle, ce n’est pas pour autant que ces moyens « se bornent » à être aux mains des « producteurs associés » que seraient l’ensemble des salariés. Il n’est pas exact que tous les individus puissent en faire « leur propriété sociale », en tant que « producteurs associés », pour peu que la propriété financière sur ces moyens soit abolie. Car s’ils sont associés, c’est par et dans une division sociale du travail développée non comme complémentarité de fonctions également riches de qualités, mais comme hiérarchie de dominants sur des dominés. Dans celle-ci, certains groupes d’individus sont associés d’une façon particulière, comme une classe dominante organisant l’extraction de la plus-value. Ceux-là ont toujours la propriété, sinon juridique du moins effective, des conditions de la production, dont ils se disputent plus ou moins les parts et les revenus correspondants. Et ils le font en tant qu’individus privés qu’ils se croient toujours être, suivant les moyens en argent et en connaissances qu’ils ont pu s’approprier, la place sociale qu’ils ont pu acquérir grâce à eux, comme grâce aux ruses et manœuvres qui caractérisent toujours les relations sociales de l’individu qui se définit comme privé129.
    Bref, euthanasier le propriétaire financier, le rentier, n’est certainement pas le dernier mot de la révolution, car son expropriation ne signifierait nullement l’euthanasie du capitaliste, ni même la fin du pouvoir de l’argent. Cela ne peut être qu’un premier pas, tout à fait nécessaire au demeurant, dans cette direction. Car on peut bien exproprier les propriétaires de l’argent. Mais ils ne sont jamais qu’une personnification de l’argent, et supprimer la personnification n’est pas supprimer la chose, ni sa fonction. Pour cela, il faut abolir les causes, donc en l’occurrence les rapports sociaux, qui génèrent cette chose et cette fonction.
    Il n’est pas étonnant que nous retrouvions ici le phénomène qui était au point de départ de l’analyse de l’argent et de son pouvoir: le rapport social de désappropriation, la question de la maîtrise collective des conditions sociales de la production.
    Car la racine de l’argent a été trouvée, par Marx, dans le fait que les hommes ne maîtrisent pas les conditions, qui sont sociales, collectives, de leur production (qui n’est pas que production de produits, mais de besoins, de désirs, de science, d’art, bref, production de leur vie, de leur communauté). C’est d’abord la séparation des individus privés, qui fait qu’au lieu de produire collectivement, en assumant consciemment que production et consommation sont sociales, au lieu de décider ensemble de la répartition du travail selon leurs choix (quoi produire, combien, comment) et d’échanger ainsi directement leurs travaux, ils ne peuvent procéder à cet échange qu’après coup. De là naît l’échange entre les hommes déterminé par celui des marchandises, dans lequel leurs travaux ne peuvent être socialement égalisés et validés que sous la forme valeur d’échange. De là l’argent, qui est l’existence sociale de la valeur d’échange. De là la monnaie, qui est le signe, l’étalon, qui sert d’unité commune aux marchandises, dans laquelle elles se comparent, mesurent leurs valeurs respectives, le temps de travail social qu’elles contiennent. D’abord marchandise spéciale, puis simple signe de valeur, l’argent s’autonomise en tant que chose extérieure au travail, qu’il est pourtant censé représenter. Il devient la forme idéale de la richesse, la valeur qui se valorise elle-même. Dès lors, les rapports entre les hommes sont nécessairement subjugués par l’argent. La domination des rapports entre les marchandises sur les rapports sociaux devient domination des mouvements de l’argent, de ses rapports avec lui-même dans le taux d’intérêt, bref, c’est le fétichisme accompli.
    Les protestations contre cette « domination qui semble être pure folie » ne datent pas d’hier. Aristote voulait que l’argent ne soit qu’une « chose utile, un moyen en vue d’une autre chose ». Virgile dénonçait l’auri sacra fames. Marx le savait, qui remarquait que « les philosophes de l’antiquité… considèrent qu’il s’agit là d’une perversion, d’un abus de l’argent qui de serviteur devient maître… », l’échange initial pour la valeur d’usage devenant échange pour l’argent. Mais il ajoutait: « ce qu’on attaque ici, c’est uniquement la valeur d’échange qui devient contenu et fin en soi de la circulation, c’est la promotion à l’autonomie de la valeur d’échange en soi; c’est le fait que la valeur en elle-même devient la fin de l’échange et revêt une forme autonome, d’abord sous la forme simple et tangible de l’argent »130.
    Cette domination de l’argent, aujourd’hui à son comble avec le capital financier, durera autant qu’en durera la cause, à savoir la non maîtrise par les hommes, collectivement, de leurs travaux, des conditions de leurs productions. C’est-à-dire tant que régnera, en conséquence, le mode d’existence sociale de ces travaux par la comparaison, après coup, des quantités de travail abstrait contenues dans leurs produits. Conquérir cette maîtrise, c’est non seulement abolir le capital financier, mais aussi supprimer cette division sociale du travail à caractère de classe qui permet aux propriétaires des savoirs d’être les maîtres effectifs de ces conditions131, et en tant que maîtres, d’organiser la production en fonction de leurs intérêts privatifs, dans un rapport d’association-concurrence avec les maîtres de la finance (et de l’Etat).
    Il ne sert évidemment à rien d’en appeler à l’Etat pour contrôler et soumettre le capital financier. Il est lui-même, et nécessairement par essence, le principal organisateur de son accroissement et le gardien vigilant de sa bonne santé. Il ne sert à rien, ou plutôt il est vraiment nocif, de gémir contre « l’argent roi », de protester contre les méfaits des « excès » du capital financier, de stigmatiser les spéculateurs, de fanfaronner sur « l’euthanasie du rentier », si on refuse d’aller à la racine des maux ainsi dénoncés. C’est-à-dire si on refuse d’aller jusqu’à la valeur d’échange, jusqu’aux rapports sociaux de séparation et d’appropriation qui la déterminent. Tout le reste, en la matière, n’est que vain bavardage ou mensonge. Mais c’est justement là qu’est la nocivité: tenter de faire croire, par ces jérémiades mensongères, qu’il y aurait un « bon capitalisme » à opposer au « mauvais », une socialisation et une humanisation possibles par l’Etat bourgeois, une politique de gauche qui permettrait de dominer l’argent face à une politique de droite qui s’y soumettrait. C’est-à-dire tenter de prolonger le système existant, exactement tel qu’il existe.
    Tom Thomas
    Juin 1999
    ——–

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  • avatar
    5 décembre 2017 à 2 02 32 123212
    Permalink

    @Merci camarade Oeil de faucon pour cette mise au point élaborée o tu compares les points de vues de Marx-Lénine-Boukharine Thomas et autres

    Je vais étudier soigneusement ton commentaire qui mérite une réponse sérieuse

    Ainsi tu relates pour Lénine la Bourse : « En d’autres termes, l’ancien capitalisme, le capitalisme de la libre concurrence, avec ce régulateur absolument indispensable qu’était pour lui la Bourse, disparaît à jamais. Un nouveau capitalisme lui succède, qui comporte des éléments manifestes de transition, une sorte de mélange entre libre concurrence et monopole. » (L’IMPERIALISME STADE SUPREME DU CAPITALISME p. 43 ed. Pékin)

    1) Il me semble assez évident aujourd’hui un siècle après LÉNINE que la Bourse n’est pas disparue et même que la plupart des crises économiques y trouvent leur échos amplificatrice sinon leur origine.

    2) séparation ou fusion des différentes formes du capital argent je penses que nous assistons aux deux phénomènes que j’appellerais INTÉGRATION ET un indice nous en est fournie par le fait que si une forme du capital (industriel) ne joue pas son rôle adéquatement elle entraine des processus compensatoires dans les autres sphères de l’économie (les autres formes du capital-argent) comme les opérations de quantitative easing ou la baisse ou la hausse des taux d’intérêts afin de palier au manque de plus-value originant des sphères productives = industriel et agricole et pêche et construction

    3) Évidemment ces tentatives futiles des sphères improductives du capital – banquiers et multiplient le crédit bidon, spéculateurs qui jouent sur la valeur des actions bidon, gouvernement qui émettent de la monnaie bidon, marchands qui haussent les prix des marchandises pensant les valorisés bidon, bref toutes les tentatives des différents détenteurs-gestionnaires de s’approprier une plus large portion de la plus-value (capital-argent) produite UNIQUEMENT DANS LA SPHÈRE PRODUCTIVE DE LA CIRCULATION DU CAPITAL prouvent L’INTÉGRATION – fusion – des différentes formes du capital-argent par ailleurs séparés – segmentés selon ses différentes fonctions et attributs.

    4) C’est un peu ce qu’explique TON THOMAS de manière plus complexe et scientifique que je ne le fais. DONC, séparation des formes du capital-argent correspondant à la séparation des fonctions dans le cycle infini de circulation du capital (de circulation des marchandises en fait – de leur forme moyens de production à leur forme biens de consommation finale) et intégration – des différentes formes du capital-argent en un tout cohérent interelié.

    5) Sous l’impérialisme – qui n’est que le stade ultime du capitalisme (ce qui ne signifie pas un mode différent de production comme le suggère Lénine) les crises économiques procèdes des tentatives des différents agents économiques capitalistes de tricher sur les lois économiques impératives – en manipulant les facteurs – les variables dépendantes de l’économie politique (dissimuler les revenus au fisc, émettre de la monnaie de pacotille, hausser les taux d’intérêts, ouvrir le crédit à l’infini, etc.)

    6) Plus la phase impérialiste du capitalisme est avancée – plus ces trucs et astuces sont sophistiquées et plus la dépression est retardée et empirée dans ses effets le jour du grand effondrement

    Encore merci camarade Gérard.

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