Une enfance au Caire

Surnommé le Voltaire du Nil, pour sa critique corrosive des classes possédantes, Albert Cossery, écrivain égyptien de langue  française, est né le 4 novembre en 1913, au Caire, dans une famille copte de petits propriétaires terriens. Son père était grec orthodoxe et sa mère syrienne. Il suit une scolarité chez les pères jésuites et découvre la littérature classique française. Très tôt, il lit assidûment les auteurs français, notamment, Balzac, Baudelaire et Rimbaud. Mais aussi l’écrivain russe Dostoïevski. Grâce à ses fréquentations précoces des grands écrivains, Cossery a développé très jeune une vocation littéraire concrétisée rapidement par des écrits poétiques et romanesques d’une prodigieuse maturité. En 1935 et 1937, il séjourne brièvement à Paris.

 

 

Jeunesse au Caire

Dès sa jeunesse, il mène une vie de dandy. En révolte contre la société écrasée par des conventions sociales étriquées, mais jamais révolutionnaire au sens marxiste du terme, il fréquente dans les années 1930, dans une Egypte en pleine ébullition politique et culturelle, la jeunesse lettrée, notamment le groupe Art et liberté. Cossery est à classer parmi le courant de l’anarchisme libertaire. Albert Cossery pourrait être considéré comme écrivain du peuple mais absolument pas dans la tradition ouvrière ou stalinienne marquée par l’engagement politique de l’écrivain au service du parti. Avec lui,  point de militantisme, de carte du parti. Son parti pris était l’abstentionnisme politique, le vote souverain pour la formation de soi, le bulletin de la critique corrosive des puissants cristallisé par ses pages empreintes de révoltes contre toutes les classes possédantes. Contre les tyrans et les possédants, il ne prônait pas la dérisoire lutte politique spectacle mais la politique spectaculaire de la dérision. Pour lui, la dérision est l’arme fatale du peuple. Non pour transformer le monde mais seulement pour survivre. Ainsi, l’engagement d’Albert Cossery pour la cause du peuple était philosophique et non politique, militant.

 

C’est au cours de ces années d’apprentissage littéraire qu’il manifeste sa rébellion contre les puissants et affirme sa solidarité pour le peuple misérable. Ces premiers écrits en témoignent. De livre en livre, il poursuit inlassablement la description du petit peuple égyptien : ses héros sont les pauvres des bas-fonds du Caire, les mendiants, les va-nu-pieds, les trafiquants, les éclopés, les marginaux, les prostituées, les « rebelles caustiques », les « révolutionnaires pacifiques », en un mot « les Oubliés de Dieu ».

 

Les personnages de ses ouvrages ont tous existé. Les récits de ses romans et nouvelles ne constituent qu’une transposition d’une réalité observée à la loupe sociologique, de personnes disséquées au bistouri de l’analyse psychologique. Dans son roman Mendiants et Orgueilleux, le héros Gohar a pour modèle Fouad Yengen, personne ayant réellement existé.

 

Outre la transposition de la réalité et des personnes, Cossery se faisait un honneur de transcrire la langue arabe d’Egypte, restituant fidèlement ses particularités et sonorités en français. Cette restitution linguistique émaille les dialogues riches en vocabulaires purement égyptiens, truffés d’expressions populaires irrévérencieuses et grivoises. «  Ce qui compte, c’est le contexte des œuvres, pas la langue dans laquelle on s’exprime, les livres sont traduits et tout le monde peut les lire, mon premier livre a été traduit immédiatement en anglais et en arabe. Une langue ne suffit pas à déterminer une identité littéraire. Même quand j’écrivais  pour les journaux arabes, j’écrivais en français et on me traduisait, je n’ai rien publié en arabe. J’aime ciseler la langue française, mais c’est l’atmosphère égyptienne , l’arabe égyptien que je transpose, ce sont les formules, les adages, les tournures de mon pays natal que j’utilise… »(…) « je n’ai pas besoin de vivre en Egypte ou d’écrire en arabe, l’Egypte est en moi, c’est ma mémoire ».

 

Au début des années 1930, Cossery entame sa timide carrière d’écrivain. D’abord, il publie des poèmes (Morsures en 1931), ensuite des nouvelles. A la même époque, il intègre le groupe surréaliste « Art et liberté ».

 

En 1936, âgé de 23 ans, paraît un de ses premiers opuscules intitulé Un homme supérieur (déjà toute une philosophie affirmée par ce titre aux prétentions aristocratiques et aux accents nietzschéens assumés), publié dans une revue francophone dénommée La Semaine égyptienne, éditée au Caire. En 1941 paraît, toujours dans cette même revue, son premier livre (recueil  de nouvelles) : Les Hommes oubliés de Dieu. Au cours des années 1940, il publie de nombreuses nouvelles. Dès la publication de ses premiers ouvrages, les thèmes chers à Cossery sont déjà prégnants : la vie flegmatique du petit peuple du Caire, la critique corrosive des possédants,  la dérision, l’éloge du dénuement et de la paresse, conçus comme art de vivre.

 

Durant la seconde guerre mondiale il est engagé comme steward sur un navire assurant la navette entre le Caire et New York. Dans cette ville, il est interné par  les autorités américaines dans un camp avec d’autres personnes suspectées d’être des communistes ou des sympathisants. Il est libéré grâce à l’intervention de son ami rencontré en Egypte, l’écrivain Lawrence Durrell. Au cours de cette période, il se lie d’amitié avec Henri Curiel, militant communiste anticolonialiste. Grâce à lui, il publie son livre La Maison de la mort certaine. Les livres de Cossery sont de plus de plus diffusés. Par suite de l’intervention de son ami Albert Camus, un grand libraire-éditeur algérois, Edmond Charlot, publie les livres d’Albert Cossery (l’éditeur-libraire algérois, se souviendra plus tard de sa première rencontre avec l’écrivain Albert Cossery  : « Lorsque je fis la connaissance de Cossery, sans doute fin 1945 ou début 1946 à Paris, je fus frappé par la silhouette fine, élégante un brin nonchalante qui m’apparut en opposition avec un visage buriné à l’expression souvent moqueuse, qu’accentuait une sorte de moue soulignant la dérision des choses et des situations. »

 

Son ami, l’écrivain américain Henry Miller, lui consacre en 1945 un article dithyrambique dans une revue new yorkaise. Encensé par la critique, Cossery devient une célébrité parmi l’intelligentsia parisienne.

 

La dandy parisien

 

En 1945, Cossery s’installe à Paris. Il habite dans le quartier de Montmartre. Ensuite, il s’établit à l’hôtel La Louisiane, situé dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Il y habite jusqu’à sa mort, en 2008. A la même époque, il rencontre Monique Chaumette, une comédienne connue au TNP (théâtre national populaire). Elle devient (brièvement) son épouse. Cossery mène une vie de bohème. Il fréquente Albert Camus, Lawrence Durrell, Louis Guilloux, Henry Miller, Jean Genet, Boris Vian, Albert Giacometti, Juliette Gréco, Mouloudji. Il croisait régulièrement Sartre : « On se saluait de la tête, on ne s’est jamais parlé. Il était entouré des femmes les plus laides du monde ». « Alors qu’en ce temps-là, les femmes étaient si belles et intelligentes ».

 

En 1955, parait son roman Mendiants et Orgueilleux. Il obtient un grand succès de librairie. Un temps pressenti pour le prix Goncourt, le roman n’est finalement pas sélectionné. Dans ce chef-d’œuvre, le récit raconte l’histoire d’un professeur devenu délibérément mendiant car « enseigner la vie sans la vivre est le crime de l’ignorance le plus détestable ».

 

Cossery menait une vie d’anachorète. Ce pharaon de la littérature avait une vie réglée comme une horloge. Il a choisi de vivre modestement. Il a vécu pauvrement mais libre. Comme un mendiant mais orgueilleux, comme le titre d’un de ses livres. Dans une de ses déclarations d’adieu, il a confié : « J’ai vécu ma vie minute par minute ». Autrement dit, sans avoir sacrifié aucune minute au capital.

 

Saint-Germain-des-Prés était son immense royaume. Et ce noble prince de  la royale littérature a élu domicile dans une minuscule chambre d’hôtel, décrite par son ami Henry Miller dans son roman Tropique du Cancer.

 

Ainsi, ce dandy du Nil,  à l’allure d’un lord anglais, a vécu  plus d’un demi-siècle dans le même banal hôtel du Quartier latin: La Louisiane, dans la chambre 58, situé dans une modeste rue fréquentée par les touristes. «Il portait avec une aisance incomparable un costume en lin couleur beige, une chemise de soie écrue agrémentée d’une cravate d’un rouge vif et des chaussures en peau de daim marron.» (Les couleurs de l’infamie). En écrivant cette phrase, Albert Cossery  fait son autoportrait.

 

Selon de nombreux témoignages, Cossery, observant un rituel immuable, quittait sa chambre d’hôtel toujours vers 14 heures. Habillé comme un aristocrate, l’œil espiègle pour bien fertiliser sa curiosité littéraire par l’observation méticuleuse de ses congénères, il arpentait souverainement les rues de Paris. « Marcher, marcher, c’est une chance de pouvoir marcher et de regarder la vie. Si j’avais un appartement et si je devais penser aux draps, je serais déjà mort », a déclaré Cossery.

 

Toujours tiré à quatre épingles, il aimait s’attablait aux mêmes terrasses de café de Paris, situées toutes en plein cœur de Saint-Germain-des-Prés, pour observer avec ses yeux perçants les comportements des badauds. «Gohar vit un homme d’un certain âge, aux vêtements soignés, assis dignement sur une chaise, et qui regardait la foule d’un air détaché et royal.» Ces quelques lignes, tirées de Mendiants et Orgueilleux, dessinent fidèlement  le portrait de Cossery.

 

C’était un client fidèle du Café de Flore, de  la Brasserie Lipp, Les Deux Magots, Le Bonaparte, Le chai de l’Abbaye, un amoureux impénitent du jardin du Luxembourg, etc. « C’est dans la pratique quotidienne de la rue (et des cafés) qu’on étudie la vie, pas dans les livres », aimait-il répéter. Cossery aura vécu plus de 60 ans dans son royaume de Saint-Germain-des-Prés, à l’abri de l’agitation sociale stérile et de l’affairement mercantile.

 

Dans les années 1980, grâce à Joëlle Losfeld, sa nouvelle éditrice (éditions Losfeld), l’œuvre d’Albert Cossery connait un nouveau souffle, une esquisse d’immortalité. En effet, les livres de Cossery timidement commence à s’imposer sur les rayonnages des librairies françaises. Pour la première fois, il consent même à faire la promotion de ses livres. Depuis lors, les ouvrages de Cossery font désormais partie du paysage littéraire. Son œuvre a été traduite en quinze langues.

 

En revanche, dans son pays natal, dont il a conservé la nationalité (il a toujours viscéralement tenu à sa nationalité égyptienne, au point d’avoir refusé d’être naturalisé, déclarant ne s’être jamais senti Français, en dépit de son amour pour la langue et la culture françaises), longtemps l’œuvre de Cossery est demeurée quasiment méconnue. Cependant, le public égyptien la découvre tardivement à travers notamment les adaptations cinématographiques de Mendiants et Orgueilleux (1991) et La Violence et la Dérision (2001) réalisées par l’Égyptienne Asmaa El-Bakri.

 

En 1998,  une opération du cancer du larynx l’a privé de cordes vocales. Après l’opération, Albert Cossery chuchote plus qu’il ne parle. Griffonne sur un bout de papier pour « converser », quand son interlocuteur ne le comprend pas.

 

A l’évidence, c’est un auteur visionnaire. Dans son prémonitoire roman Une ambition dans le désert  publié en 1984, le seul roman dont l’histoire ne se déroule pas en Egypte, mais à Dofa, nom fictif d’un pays du golfe persique, Cossery a prophétisé la guerre du Golfe. Dans ce livre, il préfigure l’instrumentalisation du terrorisme par les puissances impérialistes. Cossery relève avec justesse combien l’existence de pétrole dans le sous-sol d’un pays est une véritable malédiction, surtout quand le pays est pauvre, car le pétrole attire la rapacité de la « grande puissance impérialistes, porteuse de toutes les ignominies » (Cossery vise ici l’impérialisme américain pour lequel il vouait une haine inexpiable).

 

PHILOSOPHIE DE COSSERY

 

La modestie de sa vie a nourri la vie modeste de son œuvre. En effet, l’œuvre romanesque d’Albert Cossery a été parcimonieuse. En plus d’un demi-siècle de carrière littéraire (70 ans), Cossery n’a écrit que 8 magnifiques livres. Avec uniquement huit ouvrages à son actif, d’aucuns ont calculé que Cossery a rédigé une phrase par jour. À la remarque étonnée émise par quelqu’un sur cette pauvreté rédactionnelle mais d’une grande richesse philosophique, il a répondu : « Une phrase par jour, c’est beaucoup ! ». Sa devise était : « Une ligne par jour ». « Mais chaque phrase doit être porteuse d’une densité qui percute et assassine à chaque nouveau mot ».

 

Cossery aspire à ce que chaque phrase soit, « la goutte d’ammoniaque qui tire les gens de leur torpeur. Elle provoquera une rupture qui sapera les fondements de cette fausse cohésion imposée par les mécanismes d’une société close, stéréotypée, qu’elle soit régie par le système capitaliste ou tout autre système économique ».

 

Cossery est un écrivain paresseux. Lors de l’une de ses dernières interviews en 2008, Cossery prend à témoin le journaliste et lui dit : « Regardez mes mains, elles n’ont jamais travaillé depuis deux mille ans ».

 

La majorité de ses romans se déroule en Égypte, son pays de naissance. Toutefois, quoique les personnages évoluent en Egypte, par la sagesse exprimée dans ses romans Cossery décrit en vérité l’homme universel. Dans chacun de ses romans revient en leitmotiv cette suggestion adressée à ses lecteurs : « préservez votre vie des agitations stériles du monde aliénant. Épargnez votre énergie en vous dispensant de l’esclavage salarié ». Au reste, dans une interview au journal le Figaro-Magazine, au journaliste qui lui a demandé : «pourquoi écrivez-vous ? », il lui a rétorqué spontanément, du tac au tac : « pour que quelqu’un qui vient de me lire n’aille pas travailler le lendemain ». Ainsi, fidèle à lui-même, en conformité avec sa philosophie de la paresse, il s’est appliqué à ne jamais travailler. Il a vécu chichement de ses droits d’auteur, sans rien posséder. Pourtant, cet homme du Nil, né dans une famille bourgeoise copte d’Égypte d’origine grecque et syrienne, scolarisé au lycée français du Caire, tôt installé à Paris, aurait pu avoir la vie d’un bourgeois grâce à ses compétences et à sa plume. Ami de grands écrivains richissimes et de célèbres artistes fortunés, Cossery aurait pu profiter amplement de leur générosité. Il aurait pu devenir riche. Il aurait pu profiter de ses amis fortunés. Il aurait pu posséder des sculptures de son ami Giacometti, des toiles offertes par ses amis. Mais il a refusé. Car, disait-il, il les aurait vendues. Comme il aurait vendu ses dents en or, s’il en avait eu.

 

De livre en livre, dont chacun contient plus de sagesses et de messages que des milliers d’ouvrages rédigés par des romanciers (et non des écrivains- la différence est importante aux yeux de Cossery), le philosophe du Nil dispense le même enseignement philosophique à ses lecteurs. À tous, Cossery suggère d’épargner leurs forces, de se soustraire à l’asservissement salarial. De réaliser qu’ils ne sont rien, en dépit de leur orgueil et de leur vanité.  Au reste, les personnages de  Cossery sont toujours des êtres en marge qui refusent sciemment «de participer au destin du monde civilisé» superficiel.

 

De manière générale, dans ses romans, sans concession, Cossery porte de violents réquisitoires contre la société occidentale, cette société de putréfaction. « L’Europe a voulu donner des leçons de civilisation… Le progrès, de quel progrès s’agit-il? Je n’en vois aucun pour l’humanité… Le seul progrès possible pour l’humanité, c’est le progrès spirituel, peut-être la lucidité, la prise de conscience. Car l’illusion, l’imposture… il faut les dénoncer, il faut dénoncer les faux-semblants où qu’on soit, d’où qu’ils viennent, des tyrans ambitieux, aussi bien que des révolutionnaires velléitaires ».


«Je suis contre la société répressive, la morale conformiste et ceux qui l’incarnent, l’aliénation causée par le progrès et le désir de la richesse à tout prix. Les pauvres sont des marginaux, pour eux la vie est simple, ils n’ont rien et se moquent de tout ; les autres refusent la mentalité d’esclave, le mode de vie moutonnier et choisissent de vivre différemment  Je le répète à tout moment que la vie est simple, surtout en Orient, le climat, le soleil aident beaucoup. Plus on va vers le Sud plus on a de temps pour observer, méditer, c’est cela l’Orient. Mais, en même temps, quand je décris la misère égyptienne, c’est la misère universelle, l’oppression universelle que je représente et n’importe quel lecteur dans le monde peut s’y reconnaître. il suffit d’aimer la vie, quand on aime la vie, on la trouve n’importe où, il faut savoir être le roi de la vie (…) ».

 

A l’évidence, Albert Cossery a marqué de nombreux lecteurs par sa philosophie de la dérision. Moraliste incisif et percutant, il aimait contempler les personnes pour faire ressortir leurs travers, dénoncer leur suffisance, leurs puériles croyances. Comme son modèle Diogène, philosophe grec de l’Antiquité et célèbre représentant de l’école cynique, Cossery cultivait le dénuement comme d’autres aiment prétentieusement fertiliser leurs comptes bancaires. Il veillait à préserver sa pauvreté matérielle comme d’autres s’échinent ridiculement à fortifier leurs richesses.  A combler son être comme d’autres s’acharnent à se remplir d’avoirs. Avec opiniâtreté et dignité. En pleine époque d’abondance des biens matériels et de la société de consommation débridée, Cossery a préféré s’adonner à l’enrichissement de son âme, à l’embellissement de son être. Diogène disait : tout ce que tu possèdes, te possède en retour. Tu crois posséder les richesses, mais en vrai tu es possédé par elles. Tu es esclave de tes biens. Appliquant à la lettre ces principes, Cossery s’est juré de ne rien posséder sinon sa liberté. Complètement détaché des réalités matérielles, durant toute sa longue vie presque centenaire, il ne possédait comme biens que quelques vêtements, un téléviseur, une bouilloire électrique, offerts de surcroît par ses amis.

 

« Que voulez-vous, je n’ai rien à acheter, je n’ai jamais su posséder, je n’ai pas de carnet de chèque, pas de carte de crédit, non, non, je n’ai qu’une carte, ma carte d’identité égyptienne, enfin, mon permis de séjour, c’est tout… ». « Pour attester ma présence sur terre, je n’ai pas besoin d’une belle voiture », ironisait-il. Il a refusé d’être propriétaire d’une maison, ou locataire d’un grand appartement. Ennemi des superficies superficielles, il a préféré jeter son dévolu sur une minuscule chambre d’hôtel, à la dimension de sa petite humble personne marquée par la modestie et l’humilité

En fait, Albert Cossery n’a voulu qu’une seule chose dans sa vie : ne devenir l’esclave de rien, ni de personne. Pas de voiture, pas d’objet, pas d’appartement, pas de femme, pas d’enfant, pas de travail.

 

Cossery a refusé toute forme d’attachement et de possession. Pour ne pas subir de frustration, de déception, de dégradation, de déclassement. Pour ne pas vivre les affres de son ancienne amie retrouvée par hasard, quarante ans plus tard : «Une ancienne amante. Je lui demande ce qu’elle est devenue. « Trois enfants, deux divorces, quatre déménagements, etc. Et toi? « Oh moi, rien n’a changé. Je fais toujours la sieste, sur le lit où j’étais couché quand tu m’as quitté.» Albert Cossery n’aime rien  de moins que les scènes de ménages et  les ruptures conjugales.  Il n’a jamais rompu avec une femme. C’est une règle qu’il s’applique : «Les ruptures, les disputes, c’est fatigant

 

Dans ses pérégrinations parisiennes, Cossery adoptait l’attitude souveraine du poète bohémien ennemi des relations marchandes « celui qui va au marché, qui regarde partout, qui ne vend rien, qui n’achète rien et s’en va en emportant tout ». C’était un fin observateur et disposait, en guise de portefeuille, de son seul profond regard, pour alimenter sa curiosité insaisissable.

 

Au fil de ses successifs livres, Cossery instruit le procès interminable de la société dominante, accusée de tous les forfaits, les méfaits. Contre ce monde d’imposture dirigé par des dictateurs habillés en costume-cravate ou en tenue militaire ou en accoutrement traditionnel oriental (il abhorrait aussi bien les démocraties occidentales décadentes que les dictatures orientales moyenâgeuses, contrairement à Kamel Daoud et à Boualem Sansal, chantres de l’impérialisme occidental, sous couvert de la défense de la démocratie), il règle à sa manière philosophique ses comptes politiques.

 

Cossery ne prône pas la révolution. Mais la résistance passive. Dans le prolongement des ouvrages politiques de Thoreau, auteur du livre La Désobéissance civile et de Paul Lafargue ( gendre de Karl Marx), auteur de l’opuscule Droit à la paresse, Albert Cossery, en romancier, prolonge cette philosophie « subversive passive » par son œuvre où la désobéissance rieuse le dispute à la paresse laborieuse. Son objectif est de démystifier les ressorts de la société marchande dominante. De dénoncer l’hypocrisie ambiante de la société. Contre ce modèle dominant il prône l’édification d’une nouvelle société bâtie par les misérables, les gens dépourvus d’ambition. En résumé, pour employer un oxymore, par des « révolutionnaires pacifiques » (oxymoron par hasard très actuel en Algérie), des révoltés pétris d’une philosophie de la dérision, adversaires impénitents de la société matérialiste.

 

Pour Cossery, la violence est celle des nantis, la dérision est l’arme des opprimés. La paresse, une philosophie de Vie. Paradoxalement, à l’instar de nombreux Algériens conservant un culte encore vivace pour Boumediene, Cossery a toujours cultivé une étonnante passion pour le  président égyptien Nasser, «le seul qui a fait du vrai socialisme et rendu la terre aux paysans».

 

Dans les romans de Cossery, en dépit de l’absence de projet social chez les personnages, on trouve toujours, en guise  de programme de vie (et non politique, la différence est importante), outre beaucoup d’humour et de dérision, une authentique solidarité entre les hommes, et surtout une lueur d’espoir diffusée à la fin de chaque livre.  Pour Cossery, l’humour et la dérision sont les meilleurs antidotes contre la morosité ambiante. La dérision est la seule arme en ce monde. L’oisiveté est une forme de résistance contre la vanité de l’action.

 

Cossery rejette la réalité des hommes et des tyrans, et particulièrement  la politique spectacle et les mascarades électorales. Avec sa verve sarcastique habituelle, il écrit cette scène dans Mendiants et Orgueilleux :

« – Dieu est grand ! répondit le mendiant. Mais qu’importe les affaires. Il y a tant de joie dans l’existence. Tu ne connais pas l’histoire des élections ?

– Non, je ne lis jamais les journaux.

– Celle-là n’était pas dans les journaux. C’est quelqu’un qui me l’a racontée.

– Alors je t’écoute.

– Eh bien ! Cela s’est passé il y a quelque temps dans un petit village de Basse-Égypte, pendant les élections pour le maire. Quand les employés du gouvernement ouvrirent les urnes, ils s’aperçurent que la majorité des bulletins de vote portaient le nom de Barghout. Les employés du gouvernement ne connaissaient pas ce nom-là ; il n’était sur la liste d’aucun parti. Affolés, ils allèrent aux renseignements et furent sidérés d’apprendre que Barghout était le nom d’un âne très estimé pour sa sagesse dans tout le village. Presque tous les habitants avaient voté pour lui. Qu’est-ce que tu penses de cette histoire ?

Gohar respira avec allégresse ; il était ravi. « Ils sont ignorants et illettrés, pensa-t-il, pourtant ils viennent de faire la chose la plus intelligente que le monde ait connue depuis qu’il y a des élections. » Le comportement de ces paysans perdus au fond de leur village était le témoignage réconfortant sans lequel la vie deviendrait impossible. Gohar était anéanti d’admiration. La nature de sa joie était si pénétrante qu’il resta un moment épouvanté à regarder le mendiant. Un milan vint se poser sur la chaussée, à quelques pas d’eux, fureta du bec à la recherche de quelque pourriture, ne trouva rien et reprit son vol.

– Admirable ! s’exclama Gohar. Et comment se termine l’histoire ?

– Certainement il ne fut pas élu. Tu penses bien, un âne à quatre pattes ! Ce qu’ils voulaient, en haut lieu, c’était un âne à deux pattes. »

 

Au travers de ses romans, Cossery délègue à ses personnages la tâche de nous transmettre ses percutantes analyses sur le monde, ses lucides observations sur la société, sa dérangeante philosophie de la dérision. Ses ouvrages ressemblent à des contes philosophiques ou des règlements de compte avec la politique.

 

Selon la conception subversive de Cossery, la paresse travaille davantage à la subversion de la société que l’activisme militant politique engagé à fortifier le pouvoir par ses escarmouches ; l’oisiveté œuvre plus activement à la déstabilisation du système que l’affairement stérile des professionnels de l’agitation politique ou des impuissants congénitaux syndicalistes.

 

 « Ne rien faire est un travail intérieur », aimait répéter Cossery. Nous ajouterons pour notre part, que travailler à l’extérieur contribue à détruire son être intérieur. Ce travailleur infatigable de la paresse se vantait de n’écrire jamais plus d’une phrase par jour, car elle devait être porteuse d’« une densité qui percute et assassine à chaque nouveau mot ». Pour l’auteur de La Violence et la Dérision ou de Une ambition dans le désert, la révolution est une affaire personnelle. Pour lui, il s’agit préalablement de se changer soi-même.

 

Roman après roman, Cossery réactive ses lancinants souvenirs indéfectibles de ses premières années de vie passées en Égypte. En effet, au cœur de tous ses ouvrages revient comme un leitmotiv ce décor obsessionnel de l’Égypte  éternel. Ou plus exactement, Al Qahira, le Caire : avec ses artères obstruées en permanence de foules bigarrées, ses cafés embrumés par les vapeurs des narguilés et embaumés de grisantes discussions  tonitruantes ; mais aussi avec ses habitants à la désinvolture indolente, ses marchands ambulants à la démarche languissante. Une ville où ses habitants arborent une misère joyeuse, dépouillée de toute complainte désespérée. C’est dans cette atmosphère orientale qu’évoluent les personnages des ouvrages de Cossery. En outre, ces personnages sont animés d’une conception de la vie où la revendication du dénuement le dispute à la proclamation hautement assumée de la dérision. Où la plénitude de leur être prime sur la réussite sociale réduite à la possession illimitée de richesses matérielles factices. Où l’existence vise l’accomplissement de soi sans sacrifier aux valeurs dominantes mercantiles.

 

Pour Albert Cossery, la vie est fondée sur  l’imposture. Tout est mensonge. Particulièrement dans les hautes sphères dirigeantes dont le fonctionnement repose sur  la démagogie. Tel est l’implacable constat établi par Cossery dont toute son œuvre dénonce au vitriol les conventions sociales de la société de classe. Dans tous les pays, les classes dominantes ne constituent qu’un « ramassis de bandits sanguinaires », « une bande de fantoches (aux) convulsions grotesques et bouffonnes » ; ce sont « des gens qui se pren(nent)  au sérieux » mais « ne manquent jamais (leur) vocation de pitre », des gens médiocres d’une « insolente bêtise »,  d’une « stupidité tragique ».

 

La paresse est le symbole d’un refus de ce monde d’imposture, un monde qu’il exécrait au plus haut point, qu’il méprisait avec une souveraineté pharaonique.   À l’instar d’Etienne de La Boétie (écrivain humaniste et poète français-1530/1563) qui, âgé à peine de 18 ans, avait compris que toute domination et oppression ne s’exercent qu’avec l’assentiment tacite des sujets volontairement  asservis, Cossery dévoile comment les citoyens prétendument libres vivent en réalité dans une Servitude volontaire consentie.

 

Aux yeux de Cossery, pour qui sait regarder le monde, ce dernier représente un splendide spectacle : celui d’une immense comédie jouée à ciel ouvert par des pantins. Pièce jouée entre les dominants et dominés. Chaque scène de la vie se prête au rire. Chaque événement de l’existence est une mise en scène. Dans les plus hautes sphères, les personnages politiques se prêtent encore davantage à la comédie, à la bouffonnerie. La folie s’exprime dans toute sa grandeur au sein des relations conventionnelles établies entre des individus engoncés dans leurs certitudes, leurs conventions sociales bourgeoises.  Il n’y a pas de paysages privilégiés. Pour qui sait observer,  tout spectacle de la vie peut dévoiler des surprises. Provoquer l’étonnement. L’émerveillement. Tel est la philosophie de Cossery pour qui la vie à elle seule est une Merveille.

 

À l’instar de Diogène, le philosophe grec de l’Antiquité, qui prônait le mépris du pouvoir et de l’argent,  ainsi que l’éloge du dénuement, Cossery invite à la même sagesse. L’amour de la vie prime sur tout le reste. L’espoir suscite la frustration à force d’attente infructueuse. Pour éviter les déceptions, mieux vaut s’abstenir d’espérer et se contenter de trouver de l’intérêt à la vie. Pour qui sait savourer l’existence, la vie est par essence joyeuse. Chaque matin constitue l’aube d’une nouvelle vie. Une renaissance. Le bonheur jaillit dans la satisfaction d’être vivant. Même devant la « pourriture du monde », l’homme doit préserver sa joie de vivre. Par l’adoption d’une posture souverainement  emplie de mépris à l’égard de l’agitation stérile du monde abject, l’homme saura traverser les vicissitudes quotidiennes avec hauteur, comme un seigneur. Avec distance.  Pour qui sait se réjouir de tout, il n’a rien à craindre de la vie.

 

Les personnages principaux de Cossery œuvrent à la réalisation de soi.  A la sculpture de soi. Cependant, à l’instar du mode de vie de l’auteur, cette accomplissement de soi implique le retrait de la vie agitée sociale, l’abstention politique. Dans l’univers dépouillé de Cossery, toutes les valeurs bourgeoises fondées sur l’affairement, l’ambition, la course au profit, la réussite, l’argent, sont proscrites. L’ambition passe, aux yeux des personnages cosseriens, comme une atteinte à la sérénité de l’existence. L’ambition est assimilée à une perturbation mentale, une pathologie. Un vice irrémissible. Dans ces ouvrages, nombreux sont les personnages en rupture de ban avec la société mercantile dominante. Ainsi, certains n’hésitent pas à renoncer à  leur prestigieuse carrière professionnelle pour vivre pleinement leurs vie. L’un de ses personnages, professeur de philosophie (Mendiants et Orgueilleux), préfère devenir mendiant pour mieux approcher au plus près son sujet d’étude. Un autre personnage, décidé à travailler,  interpelle ses parents pour leur annoncer sa résolution , et s’entend répondre : «Qu’est-ce que j’entends? Tu veux travailler! Qu’est-ce qui te déplaît dans cette maison? Fils ingrat! Je t’ai nourri et habillé pendant des années et voilà tes remerciements!» (Les fainéants dans la vallée fertile).

 

Pour ces personnages épris de liberté,  seuls les individus à l’âme vile et  à la personnalité servile sont ambitieux. Et tout travail est un esclavage.  La paresse est élevée au rang de sacerdoce. L’oisiveté est hissée au firmament de la sagesse. Car elle offre la possibilité de s’adonner librement à la réflexion. Elle permet l’émergence de la révélation des révélations…


Aussi les personnages de Cossery se font-ils un honneur à cultiver la paresse pour fertiliser leur temps par la réflexion, les loisirs. Pour Cossery, le bonheur est une denrée à consommer sans modération. D’autant qu’elle est implantée naturellement dans le jardin neuronal de l’homme. Il lui suffit d’effeuiller les branches culturelles fanées semées par le système dans son cerveau pour goûter aux joies de l’existence.

 

Au reste, tous les personnages de Cossery ont une propension naturelle à considérer la vie comme une beauté qu’il convient de protéger des flétrissures du monde abject marchand. L’optimisme est porté dans le cœur des personnages comme une foi inébranlable. Les héros cossériens croient en le Bonheur comme d’autres croient en Dieu. Mus par un optimisme fortifiant, ils évoluent dans leur existence avec un sentiment de confiance absolu. Leur paradis est déjà sur terre. Même dans le dénuement, ils savourent le bonheur d’être en vie. Ils adulent la Vie.

 

C’est ainsi qu’il nous dit de Gohar, qu’« aucune calamité n’avait le pouvoir de le contraindre à la tristesse ; son optimisme triomphait des pires catastrophes. ». L’optimiste est  ainsi convaincu du « caractère dérisoire de toute tragédie ». Et l’optimiste déteste par-dessus tout : « Ceux qui tuent tout souffle de joie autour d’eux. ».

 

Par leur seule foi optimiste, ces personnages vivent dans le bonheur. Ils sont naturellement heureux, même dans l’extrême dénuement. Pour ces personnages, n’est digne d’estime et de considération que la personne modeste et humble,  simplement habitée par une joie jamais éteinte.  Pour Cossery, la joie est la meilleure arme contre les pouvoirs dominants, l’ordre établi. « Procurer (une) parcelle de joie à un homme – ne fût-ce que l’espace de quelques heures – paraissait plus efficient que toute les vaines tentatives des réformateurs et des idéalistes voulant arracher à sa peine une humanité douloureuse ».

 

La joie est cet acquis humain précieux obtenu sans lutte. Une joie qu’il ne faut absolument pas abandonner aux classes méprisables possédantes. « Détourner à son profit une parcelle de joie égarée parmi les hommes (…) Avec cette éthique simple (…) l’on parv(ient) à être parfaitement heureux et, de plus, n’importe où ».
La joie cultivée, rageusement exhibée, est inséparable de la paix intérieure. La joie est l’étendard de l’âme apaisée. Au reste, pour Cossery l’ataraxie, cette absence de trouble intérieur, constitue la composante primordiale de l’être humain. Dans la quête du bonheur, il s’agit de découvrir la paix, même au fond de l’extrême dénuement. Entre le progrès prêché par les thuriféraires du capital et la paix individuelle, Cossery nous invite à choisir la seconde option.

 

L’indifférence au malheur est la première règle morale. Il s’agit d’atteindre un état intérieur de détachement, d’abandon de soi, qu’aucune infortune ne pourra entamer, altérer l’intégrité de l’harmonie personnelle. « il allait souffrir, il le savait, et il s’apprêta calmement à cette souffrance ».
La résignation devant le malheur n’est pas symptomatique d’une déchéance devant le destin. Une forme de fatalité. Car dans le malheur, le pauvre nourrit toujours sa « saine confiance en la vie« .
Les personnages de Cossery possèdent au plus haut degré la force intérieure.  « 
Là où il n’y avait rien, la tempête se déchaînait en vain. L’invulnérabilité de Gohar était dans ce dénuement total. Il n’offrait aucune prise aux dévastations.» (Mendiants et Orgueilleux).

 


Pour Cossery, il faut savoir se contenter de la vie. Mais aussi, se réjouir de l’existence. Même dans le malheur, il faut conserver une vision joyeuse du monde. Ne jamais rejoindre les pleureuses professionnelles. Cultiver l’humour et la dérision est le meilleur moyen de se préserver de la poussée des orties dépressives.  Voici un passage dans lequel beaucoup d’Algériens se reconnaîtront : «Même devant le bourreau, Yéghen n’aurait pu s’empêcher d’être frivole; toute autre attitude lui eût semblé hypocrite et empreinte d’une fausse dignité. Ainsi en était-il de sa poésie; elle était le langage même du peuple parmi lequel il vivait; un langage où l’humour fleurissait malgré les pires misères.» (Mendiants et Orgueilleux) 

 

Au terme de notre courte étude sur l’œuvre de Cossery, on peut conclure qu’elle s’attache en priorité à explorer et dénoncer avec recul et distance ce monde d’imposture. Pour combattre ce monde abject, il prône la résistance passive fondée sur la dérision et le rire, le tout porté par une attitude où la paresse se conjugue avec la sagesse. Pour Cossery, une seule chose importe : l’accomplissement de soi appuyé sur la paix intérieure. Et cette réalisation de soi ne peut par ailleurs advenir que par le détachement des biens matériels, le renoncement à la possession. Ce sacrifice des objets est le gage de la vie simple, d’une existence frugale, sur fond d’une joie et d’un optimisme immortels. « Certains atteignent la paix, la paix intérieure, la simplicité de la vie avant tout. Je réécris toujours le même livre, il n’y a que l’intrigue qui change, mais elle ne m’intéresse pas. Mon métier, c’est de regarder, je me sens responsable, alors j’écris pour dire ce que je pense de ce monde. Partout règne l’esclavage dont il faut s’affranchir. Je montre essentiellement une soif de liberté ». « Un écrivain véritable se différencie d’un romancier qui attache de l’importance aux histoires. Il ne suffit pas d’écrire pour être écrivain, l’écrivain doit exercer son sens critique, à la manière de Stendhal, affronter les problèmes cruciaux, universels ».

 

Qui plus est, fondée sur la fraternité, la philosophie de Cossery repose aussi sur une forme aristocratique de l’être par la fierté qu’elle nécessite, même dans l’extrême dénuement. Et aussi  par la hauteur d’esprit qu’elle exige pour affronter sereinement les vicissitudes de la vie, les infortunes de l’existence.


 

OUVRAGES D’ALBERT COSSERY

 

Écrivain « paresseux », Albert Cossery n’a publié qu’un livre tous les dix ans, dont en 1955 son chef-d’œuvre: Mendiants et Orgueilleux, qui sera adapté au cinéma par Jacques Poitrenaud (1971) et Asmaa El-Bakry (1991), ainsi qu’en bande dessinée par Golo (1991).  La Violence et la dérision (1964) a obtenu le Prix de la Société des Gens de Lettres), Les Couleurs de l’infamie(1999, le Prix Méditerranée 2000.

 

Son œuvre a été distinguée notamment par le Grand prix de la Francophonie de l’Académie française (1990), le Grand prix littéraire de la ville d’Antibes (1995) et le Prix Poncetton de la Société des Gens de Lettres (2005). Ses Œuvres complètes — huit livres au total, un recueil de nouvelles et sept romans — ont été publiées en 2005 par Joëlle Losfeld.

 

Tous les romans d’Albert Cossery sont édités chez Joëlle Losfeld.

 

Les hommes oubliés de Dieu (1941). Ce premier livre de Cossery, composé de nouvelles, expose déjà les thèmes principaux de l’écrivain : la paresse,  le sommeil, la dérision, la consommation du haschisch, la critique des puissants et des forces répressives. Au reste, dans cet ouvrage, un agent des forces de l’ordre symbolise la férocité et la méchanceté, celles mises au service des classes possédantes (déjà à l’époque Cossery a su dévoiler la malfaisance et la perversité des forces  de l’ordre et de leurs patrons, les puissants). D’ailleurs, une grève est violemment réprimée.

 

La maison de la mort certaine (1944). Une maison vétuste risque de s’effondrer. Ses occupants (tous miséreux :…), illettrés, veulent écrire une lettre au gouvernement. Il sollicite un chauffeur de trame pour rédiger la lettre. Il commence sa lettre par : « Cher gouvernement ». Cependant, où adresser la lettre. « Le gouvernement n’a pas d’adresse. Personne ne sait où il habite et personne ne l’a jamais vu ». (toute ressemblance avec une situation algérienne actuelle est fortuite). Après tout, il demeure la solution de vivre dans la rue. « Les rues sont faites pour tout le monde. Personne ne vous demandera de loyer ».

 

Les fainéants dans la vallée fertile (1948).  Dans ce roman, Cossery s’est inspiré de sa propre famille rentière n’exerçant aucune activité professionnelle. La principale occupation de tous les membres de cette famille, habitant une maison cossue, est le sommeil. Un jour, le plus jeune fils annonce à sa famille son souhait de quitter la maison et de travailler : « Je veux travailler ». Stupeur et désarroi dans  la famille : « Comment pourrions-nous ne pas être malheureux si nous savons que tu travailles ». Dans ce livre, Cossery dénonce à sa manière l’aliénation du travail. Pour fuir le monde réel dégoulinant de cauchemars, les personnages se réfugient dans le sommeil pour vivre dans leurs rêves.

 

Mendiants et Orgueilleux (1955). C’est l’histoire d’un professeur qui a décidé de devenir mendiant après avoir pris conscience qu’il enseignait des mensonges.  « Comment pouvait-on mentir au sujet de la géographie. Eh bien, ils étaient parvenus à dénaturer l’harmonie du globe terrestre en y traçant des frontières tellement fantastiques qu’elles changeaient d’une année à l’autre » (c’est l’impérialisme avec ses créations de pays artificiels qui est dénoncé : c’est simple,  à la naissance de Cossery, il existait moins 50 pays au monde, à sa mort, presque 200 États). Dans ce monde d’imposture, la vie des mendiants se limite à la consommation d’un peu de pain et de hasch. Lors de l’enquête sur une affaire de meurtre, l’officier de police chargé de l’affaire jette l’éponge et décide de démissionner de ses fonctions pour devenir également mendiant. « Il n’y avait plus en lui qu’une infinie lassitude, un immense besoin de paix, simplement de paix ».

 

La violence et la dérision (1964). Dans ce livre, la dérision est hissée au rang d’un programme politique. En effet, pour lutter contre un dirigeant du pouvoir, plutôt que d’utiliser la violence, les séditieux jamais sérieux préfèrent user de la dérision. Pour commencer, ils décident de lancer une souscription pour lui ériger une statue. Ensuite, ils se mobilisent pour diffuser massivement des tracts à sa gloire (à méditer en cette période agitée en Algérie).

 

Un complot de saltimbanques (1975). Dans une ville, un officier de police est persuadé qu’un complot se trame dans son pays. Les soi-disant comploteurs suspects, loin d’ourdir quelque conspiration, n’aspirent en réalité qu’à vivre joyeusement, à batifoler, à draguer, et non à transformer le monde qui les indiffère. L’un des soi-disant comploteurs a longtemps séjourné à l’étranger. Il est revenu au pays muni d’un faux diplôme. Pour ses camarades, les voyages ne servent pas rien. Quant à la police, pour ses jouisseurs, elle n’existe que pour apporter des emmerdements.

 

Une ambition dans le désert (1984). L’histoire de ce roman se déroule dans un émirat fictif du golfe persique. Grâce à l’absence du pétrole, ce pays coule des jours heureux, vit en paix. C’est connu : la richesse, et particulièrement fossile, attire les requins capitalistes. Dans les pays limitrophes pourvus abondamment en pétrole, la civilisation capitaliste a englouti le désert et les millénaires traditions. Elle a surtout transformé leurs pays en champs de bataille où toutes les formes de guerre (tribales, terroristes, nationalistes, impérialistes) scandent la vie des habitants par ailleurs en butte à toutes les formes de manipulation sur fond de terrorisme. Ce livre prémonitoire a été écrit en 1984 (date mythique par ailleurs : célèbre par le nom du roman d’anticipation de George Orwell ; les grands esprits se rencontrent).

 

Les couleurs de l’infamie (1999). L’action se déroule dans la ville du Caire contemporaine. Le récit met en scène deux pickpockets et un intellectuel. Un promoteur immobilier se fait subtiliser un document sensible contenant des révélations sur un scandale politicien-financier. Deux alternatives morales se posent : faut-il faire chanter le promoteur ou le mépriser ? (sur ce chapitre aussi l’action aurait  pu se dérouler en Algérie tant les scandales politico-financiers foisonnent).

 

On aura remarqué, à la lecture de mes résumés pourtant succincts des livres publiés par Albert Cossery, que toutes les thématiques abordées dans l’ensemble de son œuvre sont d’une brûlante  actualité partout dans le monde, particulièrement en Algérie.

Une journée sans rire est une journée perdue

Mesloub Khider