Il est communément reconnu que le berbérisme est né à l’étranger, avec le soutien de la main invisible de puissances occultes, avant d’essaimer en Kabylie, puis dans les autres régions de l’Algérie. En outre, le berbérisme a toujours été l’apanage de la petite bourgeoisie intellectuelle francophone. Dès l’époque de la lutte de Libération nationale, cette frange de l’avant-garde des révolutionnaires algériens a voulu placer son combat sous les auspices de la spécificité culturelle berbère de l’Algérie. Animée par un esprit laïque inculqué par l’école française, parfois d’obédience communiste (stalinienne), elle s’est érigée contre l’orientation arabo-islamique impulsée au mouvement de Libération nationale par la majorité des membres de l’organisation anticolonialiste.

Vaincue au cours des années 1940, puis totalement effacée de la scène politique au cours des années de la guerre de Libération Nationale 1954/1962, la revendication berbériste resurgit au lendemain de l’indépendance. Portée par une minorité d’intellectuels établis en France et au Canada, la question berbériste prendra une dimension politique solennelle, notamment par la création de l’académie berbère. Issus majoritairement de la Kabylie, ses principaux animateurs s’attelleront dès lors à élaborer une construction historique de l’Algérie totalement mythifiée. Ces berbéristes, issus pourtant d’un pays à l’histoire sans écriture,  s’ingénieront à réécrire l’histoire de l’Algérie sur des fondements entièrement falsifiés.

 

En effet, au cours de ces dernières décennies postindépendance, une histoire berbérisée à outrance de l’Algérie a réussi le tour  de force de supplanter l’histoire officielle arabisée, tout autant tronquée, en vue de motiver la revendication identitaire berbère. Certes, la revendication linguistique berbère est légitime, mais elle ne doit pas autoriser la falsification de l’histoire de l’Algérie, et au-delà, du Maghreb, par les partisans de l’amazighité idéologique. De toute évidence, ces dernières années, nous avons assisté à un véritable hold-up historique, perpétré par les berbéristes. Dans leur entreprise de récupération chauvine ethniciste, ils se sont livrés à une construction idéologique d’un récit historique berbériste totalement mythifié. Pour appuyer leur mystification, ils n’hésitent pas à user et abuser d’anachronismes. Ainsi, ils appliquent sans vergogne des schémas de pensée contemporains à des réalités historiques antiques.

 

Un exemple parmi tant d’autres : alors que tous les authentiques historiens s’accordent sur l’absence de l’existence d’un royaume uni et pérenne en Algérie, pays à l’époque éclaté en de multiples tribus constamment en guerre entre elles, les berbéristes s’échinent à tresser des légendes sur cette période antique présentée comme une glorieuse époque, au cours de laquelle une « nation berbère » aurait librement existé, une « civilisation berbère » homogène se serait brillamment épanouie.  Au reste, ces berbéristes n’hésitent pas non plus à s’accaparer l’histoire des « rois » fantoches berbères (souvent romanisés). Qui, soit dit en passant, souvent ont réprimé les soulèvements des paysans berbères, acculés à la révolte du fait de la politique d’expropriation des terres et d’exploitation forcenée appliquée par les classes dominantes esclavagistes romano-berbères de l’époque, par ailleurs majoritairement vassalisées par Rome.
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De manière générale, s’il est un fait historique irrécusable, c’est l’isolement de la Kabylie du reste du territoire algérien au cours de ces derniers millénaires. Au cours de sa longue histoire jalonnée d’occupations étrangères, l’Algérie a été constamment colonisée. Toutes les régions du pays ont été conquises, excepté la Kabylie. Aucune puissance occupante, coloniale, depuis les Phéniciens jusqu’aux Turcs, en passant par les Romains, n’a jamais pu conquérir la Kabylie. Et par voie de conséquence, soumettre les Kabyles.

Vivant dans un isolat, derrière les murailles montagneuses inexpugnables, la population kabyle a évolué dans une société tribale autarcique, qui lui a ainsi permis de préserver sa culture et sa langue jusqu’à aujourd’hui. En outre, cet enclavement a concouru à l’absence de participation de ces montagnards au développement politique et culturel du reste du pays.  De fait, retranchés dans leurs montagnes, les Kabyles ne contribuèrent nullement aux soubresauts de l’histoire algérienne. On peut affirmer, sans risque d’être contredit, que la majorité de tous les grands hommes et rares femmes, rois, hommes politiques, religieux, hommes de sciences et de lettres, artistes, ayant contribué au cours des deux millénaires écoulés au développement culturel et politique du pays furent originaires de toutes les régions du Maghreb, excepté de la Kabylie.

Depuis Massinissa, Juba, Jugurtha, en passant par saint Augustin, Tertullien, saint CyprienKahina, jusqu’à Ibn Khaldoun et tant d’autres célébrités berbères, tous furent originaires de toutes les régions du Maghreb. Mais aucun n’est issu de la Kabylie. Dans un chapitre de l’histoire plus près de nous, il aura fallu l’invasion de l’Algérie par la France pour voir la Kabylie intégralement envahie. Cette conquête a été obtenue grâce à la supériorité militaire et technologique de la France. L’armement perfectionné de la nouvelle puissance coloniale est venu à bout de la résistance des Kabyles, presque trente ans après la colonisation du reste du territoire de l’Algérie.

Pour la première fois dans l’histoire de cette région longtemps demeurée isolée, la Kabylie a été directement occupée par des troupes militaires étrangères. Cette intrusion va radicalement bouleverser la société tribale kabyle. Soumise à une féroce occupation et à de sanglantes répressions à chaque rébellion, la Kabylie sera aussi l’enjeu d’une politique sournoise de «discrimination positive», pour la détacher des autres régions arabophones. Dans un but inavoué de division des Algériens, la «politique kabyle», initiée par la France coloniale, a consisté à présenter les Kabyles comme une population radicalement différente des autres habitants « arabophones » de l’Algérie. Par ses supposés traits physiques apparentés aux Européens, par ses ascendances ethniques pareillement prétendument « aryennes », par ses « racines religieuses » chrétiennes exhibées pour la cause coloniale, par la prétendue supériorité de son intelligence, par la modernité de sa mentalité, par sa soi-disant pratique souple et tolérante de l’islam, par son esprit laïque viscéralement inné, par ses traditions politiques congénitalement démocratiques, etc., la population kabyle s’est vue auréolée de toutes les vertus propices à son assimilation aisée à la culture (coloniale) française.

Force est de constater que cette propagande coloniale propagée au sein de la société kabyles continue malheureusement de provoquer des ravages, notamment parmi les indépendantistes berbéristes contemporains qui cultivent un irrédentisme fondé sur des stéréotypes tout droit dérivés des théories raciales répandues par les colons improvisés, qui ethnologues, qui anthropologues, qui historiens. De toute évidence, seule l’occupation coloniale française est parvenue à ébranler la société kabyle. Par l’instruction scolaire rudimentaire prodiguée parcimonieusement l’école coloniale, comme par l’immigration précoce kabyle à destination de la métropole française, les Kabyles ont amorcé la construction politique d’une conscience nationale algérienne. Cette émergence de la conscience nationale a permis aux Kabyles de former les premières organisations anticolonialistes, notamment en France, où ils étaient majoritaires dans l’immigration algérienne. Grâce à cet affranchissement de la mentalité tribale, la société kabyle s’est arrimée pour la première fois de l’histoire à l’ensemble du territoire algérien. Solidaire du destin de l’Algérie, la Kabylie a concouru bravement à la lutte de Libération nationale. Aujourd’hui, elle fait partie intégrante de l’Algérie.

 

Mais, actuellement, à la faveur de la crise protéiforme de l’Algérie, à la fois économique, politique et institutionnelle, une composante berbériste s’est engouffrée dans cette brèche pour, soit radicalement développer un discours irrédentiste, soit plus idéologiquement se livrer à une OPA linguisto-culturelle berbériste sur le reste de l’Algérie, majoritairement arabe (arabisée) depuis des siècles. À l’évidence, avec sa vision tribale étroite, cette frange berbériste est incapable d’appréhender de manière objective la réalité historique algérienne. De son point de vue archaïque, l’Algérie (comme tout le Maghreb) est demeurée figée au même stade historique antique. Donc, l’Algérie est berbère (de toute éternité).


 

Une société tribale figée est incapable de percevoir la société dans une approche historique dynamique, marquée par le perpétuel mouvement et le changement. Pour elle, la vie est un éternel recommencement du même cycle. Prisonnière d’une vision dominée par l’invariance et l’involution, elle appréhende l’histoire dans une optique statique. Aussi, n’était-il pas surprenant qu’elle définisse la nation d’un point de vue ethniciste, à la manière des Juifs. C’est la raison pour laquelle elle ne peut intégrer les postulats juridiques et sociologiques modernes en matière de caractérisation d’une nation, fondée non sur une conception ethnique mais sur des axiomes modernes juridiques et sociologiques inscrits dans le droit international. De là vient son incapacité à comprendre que la majorité des Algériens est arabe, au sens culturel et linguistique du terme. Quatorze siècles d’islamisation et d’arabisation de la société algérienne, et pourtant cette frange berbériste  refuse  d’admettre cette profonde mutation quasi anthropologique de l’Algérie. Avec sa conception racialiste tribale, pour elle l’Algérie est demeurée “berbère” depuis la nuit des temps, jusqu’à la fin des temps.

 

En vérité, c’est à cette frange berbériste de se conformer à ce fait historique de la transformation radicale de la société algérienne au cours des siècles écoulés, et non aux Algériens, depuis des siècles arabisés, d’épouser les postulats fantasmagoriques culturels et linguistiques de ces illuminés berbéristes. Ces derniers doivent se défaire de leur conception doctrinaire ethniciste de la nation algérienne éternellement berbère.

 

La nation se fonde sur  un mode de production (industriel – capitaliste) et des rapports de productions (bourgeois) que l’on observe à travers des réalités historique, linguistique, culturelle, religieuse, en perpétuelles transformations sous les assauts non pas des luttes ethniques ou raciales, mais des luttes de classe : classes paysanne et aristocratique tribales archaïques-féodales et classes prolétarienne et capitaliste industrielle-commerçante modernes.

 

Assurément, la langue arabe comme la culture arabe sont parties intégrantes de l’identité algérienne. La communauté algérienne majoritairement, depuis des siècles, a embrassé, et la langue et la culture arabes. De ce fait, il est fondé historiquement et sociologiquement de définir l’Algérie comme arabe.  Mais là n’est pas la caractéristique fondamentale de la société algérienne moderne. Sa caractéristique essentielle est que la société algérienne est capitaliste-industrielle-urbaine et donc formée majoritairement de prolétaires – les reliquats de paysannerie et d’aristocratie étant voué à disparaître avec les rapports de production féodaux archaïques. Y compris en Kabylie.

 

La Kabylie fait partie intégrante de l’Algérie, certes avec ses spécificités linguistiques et culturelles qui doivent être reconnues officiellement (mais qui sont malheureusement vouées à disparaître). Si bien, quelle n’a pas à verser dans une forme de politique linguistique et culturelle impérialiste contre la majorité des Algériens contemporains, sommés d’abjurer sa personnalité et son patrimoine arabes, ou plus précisément arabes algériens. Au demeurant, l’amazighité est un mythe. L’amazighité est une construction idéologique forgée par les berbéristes. Il n’a jamais eu d’existence historique. Certes, au cours de l’histoire millénaire algérienne (maghrébine), il a existé de nombreuses tribus “berbérophones”, autrement dit amazighes. Mais les idiomes usités étaient très disparates d’une région à l’autre. Le vocable “berbère” est un terme générique. En raison de cette hétérogénéité linguistique, on ne peut parler d’une communauté amazighe, encore moins de l’existence d’une nation berbère (ce serait tomber dans l’anachronisme, les nations étant une création récente). Par conséquent, il n’a pas existé de peuple berbère, mais des tribus berbères hétérogènes, qui plus est constamment en conflits entre elles. De même, à plus forte raison, il n’existe pas de “peuple kabyle”, population entièrement algérienne.

 

On peut même affirmer, sans risque d’être contredit, que c’est grâce à la langue arabe, massivement diffusée concomitamment à l’islamisation de la société algérienne (maghrébine), que les tribus ont appris à communiquer ensemble. Et par voie de conséquence à pacifier leurs relations, à administrer « nationalement » le pays, par le truchement de la langue arabe, unique langue écrite. Ainsi, par-delà les divisions conflictuelles tribales, la langue arabe est devenue ainsi un vecteur de cohésion sociale et d’identité « nationale » remarquables. Le capitalisme, d’abord marchand puis industriel – en accomplissant cette homogénéisation sociale et cette assimilation – assurait son contrôle sur le marché national régional, condition de son expansion.

 

De nos jours, la langue arabe est la langue maternelle, depuis des siècles, de la majorité des Algériens. Cette réalité linguistique et culturelle arabe est inscrite dans l’histoire de l’Algérie. Aucune instance politique ou idéologique ne peut le contester ou le renier. L’arabité est consubstantiellement liée à l’Algérie. Et contrairement à la vision tribale racialiste berbériste tronquée, par arabité on entend la dimension linguistique et culturelle de cette réalité historique incontestable.

 

La nation ne se définit pas par l’appartenance ethnique, comme le postule la conception tribale anachronique berbériste. La nation se caractérise par la communauté d’économie, et de langue, de culture, de religion, de politique, de superstructure sociale (État), d’histoire, bref, par la communauté des rapports sociaux. Or, dans le cas de l’Algérie, les composantes historiques sont concentrées dans l’arabité, au sens civilisationnel du terme et non ethnique du terme. Le mythe de l’Algérien berbère est idéologique. L’Algérien, par sa langue et sa culture, arrimées depuis des siècles au monde musulman, est arabe. Et il n’y aucune honte à le proclamer ni aucune fierté à en tirer. C’est un fait historique et sociologique irrécusable. Il faut se défaire de ce complexe berbériste, comme la diaspora des communautés juives d’Occident devraient se défaire de leur ridicule complexe raciste de « peuple élu », et autres fadaises ethnocentriques archïques.

 

Aujourd’hui, les berbéristes sont parvenus à culpabiliser la majorité des Algériens sur leur identité algérienne arabe, rendue honteuse, au point de les acculer à épouser les fantasmagoriques revendications amazighes désuètes et anachroniques, érigées en étendard national devant lequel chaque citoyen algérien doit se plier, comme une nouvelle religion, ou un nouveau totem comme avec l’« emblème amazigh » partout brandi comme le nouveau drapeau de l’Algérie. Cette forme de dictature symbolique exercée contre la majorité des Algériens est inacceptable et condamnable. Les citoyens algériens d’expression kabyle, engagés dans la mouvance berbériste vindicative, doivent raison garder. Ils sont avant tout Algériens. Il faut bien admettre que ces fantasmagories sont mises de l’avant par la bourgeoisie régnante qui y voit une tactique pour briser l’unité de lutte de la classe prolétaire algérienne unique.

 

En vérité, le paradoxe est que « le Kabyle est un Arabe qui parle kabyle et arabe».  En effet, rien ne le distingue, ne le différencie de l’Algérien arabophone ou arabe. Excepté son bilinguisme. Ils partagent la même économie et histoire, la même culture, les mêmes mœurs, les mêmes modes vestimentaires et culinaires, la même religion, les mêmes physionomies, le même État répressif, la même exploitation au travail, etc. Cette fixation obsessionnelle sur la langue amazighe pour se démarquer des autres Algériens est pathologique (manipulée par le capital). Elle reflète un malaise civilisationnel. En vérité :

 

« la question berbère est un problème d’identité personnelle kabyle, qui ne concerne nullement le reste des Algériens en harmonie avec leur identité culturelle algérienne arabe. Aussi, le berbériste, pour user d’une terminologie freudienne, ne doit pas se livrer à des projections, en transférant sur l’ensemble des Algériens sa propre détresse identitaire, son désarroi culturel, son malaise civilisationnel provoqué par le délitement  accéléré de son univers féodal cloisonné en voie de disparition, par l’évanescence progressive de ses référentiels  culturels antiques encore prégnants jusqu’à une date récente. »

 

L’Algérie n’est ni berbère (sa dimension berbère s’est évaporée, évanouie dans la nuit des temps). Ni « arabe », au sens ethnique du terme. Mais indéniablement arabe, au sens linguistique et culturel du terme, autrement dit au point de vue civilisationnel. Et il n’y a ni orgueil à tirer comme le proclament certains algériens arabophones, ni honte à éprouver comme le confessent dédaigneusement nombre de berbéristes. Il faut assumer sereinement cet héritage culturel arabe. Ce patrimoine civilisationnel arabe algérien avec sa spécialité culturelle qui au total aura permis d’unifier de nombreux peuples et prolétariats de Bagdad jusqu’à Casablanca.

 

L’Algérie est algérienne et prolétarienne. Point final. La langue arabe littéraire (el fousha), seule langue normalisée et homogénéisée, est sa langue officielle. La langue vernaculaire (Derja) est l’idiome national de tous les Algériens.  Et la langue amazighe, langue minoritaire régionale, doit occuper la position linguistique qu’il lui revient de droit, à savoir langue secondaire destinée uniquement aux berbérophones établis en Kabylie.  Pour les autres Algériens « arabophones » désireux d’apprendre la langue amazighe, il leur suffit d’ouvrir des écoles privées. En aucun cas, la langue amazighe ne doit être enseignée sur tout le territoire de l’Algérie, être imposée à tous les élèves algériens. Elle doit demeurer facultative, et non pas devenir langue obligatoire. Faute de quoi, c’est l’ouverture d’un nouveau front d’affrontements (de division dans notre camp prolétarien), avec le risque d’un embrasement généralisé, transformé rapidement en guerre civile. D’ailleurs, on se dirige grandement vers cette guerre linguistique généralisée sur tout le territoire. En effet, tandis que la langue amazighe a été reconnue comme langue officielle, la Kabylie s’est illustrée récemment par des mouvements de boycottage total de l’enseignement arabe dans les établissements scolaires (sic). Quand va s’arrêter la surenchère revendicative linguistique et culturelle berbériste ?


Quand toute l’Algérie sera démembrée, disloquée ? Balkanisée ? Libanisée ?

 

En tout état de cause, à vouloir imposer la langue amazighe à l’ensemble des Algériens dont la langue maternelle, depuis des siècles maintenant, est la langue vernaculaire arabe (derdja) et la langue administrative officielle, la langue littéraire arabe (el-fousha), n’est-ce pas ouvrir la boîte de pandore à l’oppression linguistique ? En effet, c’est transformer les berbéristes  en oppresseurs par leurs exigences de contraindre tous les Algériens à apprendre et à parler la langue amazighe.

 

Quel dialecte amazigh va-t-on enseigner aux élèves algériens de l’ensemble du territoire ? L’idiome kabyle ? Le parler chaoui ? Le dialecte touareg ou mozabite ? Pourquoi favoriser le dialecte kabyle au détriment des autres idiomes ? Pourquoi opter pour les caractères latins au détriment de l’alphabet arabe pourtant fondement de la langue arabe propre à tous les Algériens ? La question est ouverte, la controverse jamais résolue et le problème potentiellement  périlleux.  Mais ces considérations sont futiles par rapport à la nécessité de notre unité de classe dans la lutte.

 

Entre temps, l’histoire impitoyable s’est chargée d’œuvrer à l’installation d’une autre langue associée à la récente religion islamique en pleine expansion géographique, la langue arabe.  Par un processus historique naturel, contrairement aux assertions berbéristes d’une implantation rampante forcée ou d’une imposition par les pouvoirs des califats, la langue arabe a fini par supplanter « naturellement » (économiquement) les multiples dialectes amazighs. Et au fil des siècles, elle est devenue la langue maternelle, vernaculaire, des Algériens, comme de la majorité de la population maghrébine. Il n’y a donc ni falsification historique, ni sentiment de trahison, ni de honte à qualifier l’Algérie de pays arabe, du nom de ceux qui ont apporté la nouvelle religion et converti les Berbères.

 

En France, c’est la minoritaire tribu, la plus barbare et sanguinaire, qui donnera son nom à ce pays devenu France, imposera son idiome à l’ensemble des autres régions, appelé français. Aujourd’hui, ce pays s’appelle la France et parle le français (du nom des Francs). Et aucun habitant de la France descendant des Gaulois et autres tribus ne s’offusque  qu’il soit désigné sous le vocable de Français (dont il est d’ailleurs fier), ni que son pays soit dénommé France, ni que la langue française soit langue nationale. Ce descendant de Gaulois, véritable autochtone de ce pays, ne trouve rien à redire sur sa francité. Il l’assume sans complexe et avec fierté.

 

Pourquoi, en m’adressant aux berbéristes en particulier et aux Berbères en général ( soit dit en passant : je suis originaire de la Grande-Kabylie et je parle couramment la langue kabyle), contestent-ils le caractère et l’identité arabes de l’Algérie ? Sinon par un vieux réflexe tribal ethnocentriste ou par un complexe moderne arabophobe alimenté par l’ancienne puissance coloniale française. De toute évidence, de mon point de vue, caractériser l’Algérie comme arabe est historiquement fondé si l’on retient, comme il a été souligné plus haut, en guise de définition de la nation, le principe juridique de communauté de langue, de religion, de culture, d’histoire et surtout d’économie. Et non pas la définition se fondant sur les concepts archaïques ethnicistes, raciaux, ou génétiques pour postuler l’appartenance nationale.

 

De manière générale, tout comme l’approche islamiste moyenâgeuse  passe sous silence la période antérieure à l’établissement de l’islam en Algérie, la vision étroite berbériste évacue d’un revers de main la période postérieure à l’Antiquité berbère. Or, depuis lors, l’Algérie s’est islamisée. Majoritairement arabisée. Culturellement transformée. Sa berbérité s’est diluée. Sa personnalité évoluée. Son identité transmuée. Sa population transfigurée. La langue maternelle de 80% d’Algériens est depuis des siècles l’arabe. Aussi, vouloir définir l’Algérie par ses prémices berbères, c’est comme vouloir appréhender l’homme adulte par ses caractéristiques enfantines. Cet homme adulte est certes doté toujours du même corps verticalement agrandi, mais n’est plus pourvu des mêmes attributs psychologiques, intellectuels, culturels. Ses dispositions enfantines et infantiles se sont diluées pour laisser place à une personnalité mature radicalement différente, transfigurée.

 

La berbérité, a reculé. L’arabité a avancé. Deux phénomènes historiques concomitants gravés naturellement sur le visage de l’Algérie. Ainsi, la configuration historique de l’Algérie s’est métamorphosée. C’est la loi de l’évolution. Tout est mouvement, changement. Rien ne demeure à l’état initial ni de l’état initial. L’Algérie d’aujourd’hui n’est pas la même que celle d’hier. L’Algérie de demain ne sera pas la même que celle d’aujourd’hui.

Avec leur étroite vision tribale, ils sont incapables de chausser les lunettes de l’objectivité historique moderne pour saisir l’anachronisme de leur conception de l’histoire de l’Algérie. Leur cécité historique les empêche d’avoir une vue moins étriquée de l’Algérie. Une Algérie sur laquelle ils projettent leurs fantasmagoriques récits mythiques exhibés en guise de construction statique et immuable de l’identité nationale algérienne réduite à sa plus simple expression, à savoir la langue amazighe, érigée en héritage général et éternel de l’Algérie.

 

Campés obsessionnellement sur cette phase révolue antique de l’histoire, à la manière des juifs sionistes falsificateurs de l’histoire et usurpateurs de la terre Palestine, ils éprouvent des difficultés à admettre que l’Algérie a profondément changé. Qu’elle a changé de mode de production, de classe dominante et dominée, d’époque. Qu’elle a changé sur les plans économique, culturel, linguistique, religieux, etc.

 

Quoi qu’il en soit, au-delà de cette controverse stérile, le capitalisme s’est chargé depuis longtemps d’éroder toutes les identités particulières archaïques.  Aujourd’hui, le découpage des identités s’établit sur des fondements de classes sociales et non sur des catégories ethniques ou religieuses. Aussi, en Algérie, comme dans tous les pays, la définition sociologique d’un individu s’appuie sur son appartenance sociale. Or le capitalisme a donné naissance à deux catégories sociales principales : la classe capitaliste et la classe ouvrière (ou prolétariat). Aujourd’hui, chaque individu est assigné à cette catégorie sociologique, à l’une des deux principales classes antagonistes existantes. Par-delà son appartenance nationale, ses origines « ethniques » ou sa religion, aujourd’hui l’Algérien se définit d’abord par son assignation sociale, sa condition sociale, ses intérêts de classe par ailleurs identiques entre l’Algérien « Kabyle » et l’Algérien « arabe ». Toute division ethnique établie entre prolétaires algériens est le fruit de l’idéologie dominante qui œuvre à l’éclatement de l’identité ouvrière commune.

 

En conclusion, toute l’idéologie berbériste est fondée sur une mystification et une mythification de l’histoire. Alors que la Kabylie est demeurée durant des siècles hors histoire (de l’Algérie et, au-delà, du Maghreb, rançon de la survie de sa culture et de sa langue), aujourd’hui, nous assistons à l’usurpation de l’histoire de l’Algérie, perpétrée par les berbéristes pour appuyer, ou leur projet irrédentiste, ou leurs revendications identitaires linguistico-culturelles anachroniques communautaristes. Cette déformation de l’histoire nationale algérienne à des fins indépendantistes ou communautaristes doit être radicalement rejetée, dénoncée. En outre, en accaparant les personnalités historiques berbères de l’Afrique du Nord, toutes originaires de toutes les régions du Maghreb, les berbéristes travestissent outrancièrement l’histoire de l’Algérie.

Somme toute, après un long sommeil historique, bouleversé par le réveil douloureux imposé par la puissance coloniale française, les berbéristes, en frères siamois des sionistes, se posent actuellement, au nom de la simple filiation linguistique et d’un supposé héritage culturel éternellement vivant, en seuls  enfants légitimes de cette culture antique préislamique, qu’ils tentent vainement de réactiver pour l’imposer à tous les Algériens.
S’il faut affirmer le caractère antique amazigh de l’Algérie, il ne fait aucun doute que tous les Algériens (et même Maghrébins) peuvent se targuer d’appartenir à cet héritage historique auquel leurs aïeux ont contribué à son développement.

 

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas aux Algériens de satisfaire les caprices ethnocentristes des berbéristes contre le principe de réalité historique algérien, mais aux berbéristes de se défaire de leur ethnocentrisme capricieux pour rentrer dans la réalité historique algérienne. 

 

Mesloub Khider