Ali Akbar Asghari: Du terrorisme et de la duplicité du discours occidental

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RENÉ NABA    Ali Akbar Asghari, le cerveau des attentats anti occidentaux de Beyrouth, particulièrement l’attentat contre l’ambassade américaine, en 1983, a fait défection et vit aux États-Unis ; une révélation qui réduit à néant les propos martiaux de l’administration américaine sur la guerre contre le terrorisme. La révélation est contenue dans un ouvrage du journaliste américain Kay Bird, lauréat du prix Pulitzer, intitulé « The “Good Spy” & America’s secret wars in the Middle East».

Elle paraît répondre à un double objectif :

Sur le plan interne : si elle démontre, par contrecoup, la duplicité du discours occidentale concernant la « guerre contre le terrorisme », elle relativise les critiques suscitées aux États-Unis sur l’échange de cinq prisonniers taliban de Guantánamo contre un soldat américain capturé en Afghanistan. Elle pourrait servir de justificatif à la récente décision de l’administration américaine de nouer des contacts avec des ravisseurs d’otages américains.

Sur le plan international : Tout porte à croire que cette révélation, pour sensationnelle qu’elle soit, en levant le voile sur l’un des plus épais mystère des deux dernières décennies, paraît destinée à dissiper du même coup toute ambiguïté sur la destination finale de l’ancien maître espion iranien et à signifier à Téhéran qu’il est « Under control ». Précédant la décision de l’administration américaine de couper les vivres aux chiites libanais pro-américains, anti Hezbollah, à l’instar du publiciste Lokmane Slim, de l’ordre de 600.000 dollars par an, sur fond de négociations sur le nucléaire américain, elle pourrait avoir déblayé le terrain à un éventuelle convergence de facto entre l’Iran et les États-Unis en Irak, après la proclamation du califat sur les territoires de Syrie et d’Irak.

((Un autre des « retournés » célèbres n’est autre que Mossa’b Hassan Youssef, fils d’un des fondateurs du mouvement islamiste palestinien Hamas, « une taupe » du Shin Beth, les services de renseignements israéliens, réfugié en Californie, converti au catholicisme et ayant subi une opération de chirurgie esthétique. ((Les informations que Mossa’b Youssef a livrées aux Israéliens ont conduit aux arrestations d’Ibrahim Hamid, un chef militaire du Hamas en Cisjordanie et de Marwan Barghouti, la figure emblématique du Fatah en Cisjordanie. Il était surnommé par ses agents traitants le « prince vert », vert comme la couleur de l’islam. Et prince parce qu’il devait leur rappeler le « prince rouge » : Ali Hassan Salameh, l’homme des premiers contacts entre l’OLP de Yasser Arafat et la CIA que le Mossad assassina à Beyrouth dans la décennie 1980))…

Une duplicité, matérialisée du côté français par l’opération de blanchiment de l’ancien dirigeant djihadiste libyen, Abdel Hakim Belhadj, reçu au Quai d’Orsay, avec à la clé, un livre à sa gloire de la journaliste du Monde Isabelle Mandraud, expliquant doctement la transition du djihadisme erratique vers la démocratie. L’ouvrage relate l’action clandestine américaine dans les décennies 1970-1980 au Moyen orient. Il éclaire d’un jour nouveau l’attentat contre l’ambassade américaine, qui s’est produit l’année suivant l’invasion israélienne du Liban et le siège de Beyrouth ; une année cruciale avec la perte du sanctuaire libanais de l’OLP, l’élection du chef phalangiste Bachir Gemayel à la Présidence de la république, son assassinat à la veille de sa prise de fonction, enfin l’abolition sous la pression populaire du traité de paix libano israélien.

Sur le rôle de Beyrouth dans la guerre de l’ombre, CF :

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Ali Hassan Salameh et son épouse Georgina Rizk, Miss Univers 1971, à Disneyland aux frais de la CIA

Kay Bird relate la carrière d’un chef espion, Robert « Bob » Ames, une autorité dans le monde du renseignement américain, tué dans l’attentat de Beyrouth ainsi que 78 personnes. Bob Ames était notamment chargé des liaisons avec l’OLP, particulièrement avec Ali Hassan Salameh, fils d’un grand résistant palestinien à l’époque du mandat britannique en Palestine, surnommé le « prince rouge » en raison de sa flamboyance, de son train de vie tapageur, qui épousa Georgina Rizk, Miss Liban et Miss Univers 1971, chargé de surcroît de la protection rapprochée de Yasser Arafat.

La relation avait été nouée, en 1973, dans la foulée de l’assassinat de l’ambassadeur et du chargé d’affaires américains au Soudan, en mars 1973, et de la guerre d’octobre de la même année. Un pacte de non-agression avait été conclu entre les deux parties et les Palestiniens assureront la sécurité de l’évacuation des Américains résidant à Beyrouth en 1978, durant la guerre civile libanaise.

En contrepartie, les Américains alertaient les Palestiniens sur les projets d’attentats israéliens contre les Palestiniens, prenant même en charge un programme de formation des services palestiniens à la protection rapprochée. C’est ainsi qu’Arafat et Salameh ont pu échapper au carnage opéré par un commando israélien à Beyrouth, en avril 1973, contre la centrale palestinienne, provoquant l’assassinat de trois dirigeants palestiniens, Kamal Nasser, porte-parole de l’OLP, Abou Youssef al Najjar, son ministre de l’intérieur et Kamal Adouane, le chef du mouvement de la jeunesse du Fatah.

Kay Bird affirme, sur la foi des témoignages d’anciens espions américains, qu’Ali Hassan Salameh et sa deuxième épouse Georgina Rizk, Miss Univers 1971, ont effectué un séjour touristique aux États-Unis, incluant une journée à Disneyland, aux frais de la centrale américaine.

Toute chose a une fin : Les Israéliens s’opposaient à tout contact entre Américains et Palestiniens. La vigilance américaine sera trompée, Ali Hassan Salameh sera tué dans un attentat à la voiture piégée à Beyrouth en janvier 1979, une période marquée par la finalisation du traité de paix entre Israël et l’Égypte, -le traité de Washington sera signé le 29 mars 1979- et le triomphe de la Révolution islamique en Iran avec le retour le 9 février 1979 de l’Imam Ruhollah Khomeiny.

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Ali Akbar Asghari et Imad Moughnieh, maîtres d’œuvre de l’attentat contre l’ambassade américaine de Beyrouth 1983

Selon Bird, Ali Hassan Salameh comptait parmi ses lieutenants, un certain Imad Moughnieh, membre de l’unité d’élite chargée de la protection rapprochée de Yasser Arafat.

À la mort de Hassan Saleh, et l’avènement de la République Islamique iranienne et le lancement du Hezbollah, en 1982, dans la foulée du dégagement de l’OLP de Beyrouth, Imad Moughniyeh rejoint les rangs du Hezbollah dont il sera le chef de sa branche militaire et l’artisan de ses plus importants faits d’armes : Le dégagement militaire israélien du sud Liban, en 2000, sans traité de paix ni négociation, et la riposte balistique victorieuse lors de la guerre de destruction israélienne du Liban, en 2006.

Hajj Radwane, son nom de guerre, périra dans un attentat à la voiture piégée le 12 Février 2008 à Damas, non sans avoir asséné des coups durs aux pays occidentaux, particulièrement aux États Unis et à la France, à l‘époque les principaux soutiens de l’Irak dans sa guerre contre l’Iran. La double attaque meurtrière contre l’ambassade américaine à Beyrouth et contre les bases des Marines américains et des paras français, en 1983, avaient forcé les Occidentaux à se retirer du Liban, faisant 350 morts, de même que l’enlèvement et de l’exécution en 1984 du chef du bureau de la CIA au Liban, William Buckley. Son supérieur, Robert BOB Ames, avait, lui, péri dans l’attentat un an plus tôt.

Bob Ames avait joué un rôle marquant dans la définition de la politique étrangère américaine en direction du Moyen orient. Il est l’un des inspirateurs du « Plan Reagan » lancé par le président Ronald Reagan dans son discours de Burbank (Californie), en Août 1982, pour prix du dégagement de l’OLP du siège de Beyrouth.

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Le mystérieux général Ali Akbar Asghari

Curieusement, aux mépris de leurs principes affichés, l’un des cerveaux de ce double attentat meurtrier, le général Ali Akbar Asghari, coule des jours paisibles aux États-Unis.
Vice-ministre de la défense sous le régime du Président Mohamad Khatami, évincé par son successeur Mohamad Ahmadi Nijad, le général Asghari est l’ancien responsable des Pasdarans et des services secrets iraniens au Liban. Disparu le 7 février 2007 à Istanbul, il avait fait défection. Kay Bird confirme qu’il est désormais officiellement réfugié aux États-Unis où il « réside confortablement ». Jugée « belle prise de guerre », Asghari a été conduit dans la banlieue de Washington pour un débriefing complet. Ses aveux ont permis le repérage de la centrale nucléaire d’Al-Kibar (en Syrie) bombardée par les Israéliens en 2008.

Dans une opération d’enfumage médiatique destinée à brouille les pistes, des informations fuitées dans la presse laissaient entendre que l’officier iranien aurait été liquidé par ses tortionnaires israéliens après un interrogatoire musclé sur la coopération du Hezbollah avec l‘Iran notamment le rôle de la brigade de Jérusalem (Faylaq Al Qods) de la garde révolutionnaire iranienne dans la défense de la banlieue sud de Beyrouth lors de la guerre israélienne contre le Hezbollah, en juillet 2006. Asghari aurait fait des aveux sur la prétendue participation du Hezbollah à l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais Rafic Hariri, dans une tentative de masquer les manipulations israéliennes dans cette affaire en ce que la quasi-totalité du réseau libanais de téléphonie était infestée d’agents israéliens. Autrement dit, le général Asghari aurait-il servi de blanchisseur aux turpitudes israéliennes, en accord avec les États-Unis. Au vu des dysfonctionnements relevés dans la mission du tribunal, la question mérite d’être posée

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Imad Moughnieh et la responsabilité des attentats du 11 septembre

Dans une tentative d’écarter tout soupçon sur les incubateurs du djihadisme, 
Imad Moughnieh ainsi que l’Iran, seront mis en cause dans les attentats du 11 septembre dans une déposition faite devant un tribunal du district de Manhattan.

Le spécialiste des affaires du renseignement au journal israélien Yediot Aharonoth, Ronine Bergman, a rapporté le 26 août 2011, cette information surréaliste se référant à des responsables du renseignement américain. Selon le journal, Imad Moughnieh aurait personnellement assuré la livraison des explosifs. Curieux cheminement que cette information qui reviendrait à imputer la responsabilité des attaques du 11 septembre aux Chiites et à blanchir rétrospectivement les Sunnites, particulièrement les sunnites alliés de l’Amérique, les adversaires implacables tant de l’Iran que des chiites, qu’ils considèrent comme des parias de l’Islam, alors que les États-Unis ont envahi l’Afghanistan précisément pour châtier les Taliban de cette opération, l’Irak laïc pour sa connivence supposée avec Al Qaïda, enfin le Pakistan pour l’élimination du chef d’Al Qaida, Oussama Ben Laden.

Doublement curieux le cheminement que cette information qui consiste à confier à un ancien responsable des services de renseignements israéliens de charger l’Iran et le Hezbollah en se référant à des anciens responsables de la CIA. Que n’a-t-on cité directement les responsables américains, sans s’abriter derrière les Israéliens ?

Pourquoi une telle révélation si tardive ? Pourquoi avoir attendu dix ans pour révéler une information explosive détenue par les Américains eux-mêmes ? S’agissait-il de préparer une nouvelle campagne de diabolisation de « l’axe du mal » en de détourner l’attention sur la question palestinienne, en pleine offensive diplomatique pour la reconnaissance de l’état de Palestine à l’ONU. Le lendemain, le Yediot Aharonoth, en phase d’inspiration aiguë, faisait état de l’installation d’une base de Hezbollah à Cuba, pour servir de tête de pont au déploiement du mouvement chiite pour l’observation et le repérage des activités américaines et israéliennes dans la zone des Caraïbes.

Intervenant après la chute de Tripoli aux mains de l’Otan, dans la foulée de la déstabilisation de la Syrie, la mise en cause du Hezbollah visait à stranguler le noyau dur de la résistance à l’hégémonie israélo-américaine dans la zone, en cherchant à faire rétrospectivement au trio Hezbollah-Syrie-Iran, par le biais judiciaire, la responsabilité des attentats anti occidentaux de Beyrouth, contre le QG des marines à Beyrouth, en 1983, et les deux attentats contre l’ambassade américaine, en 1983 et 1984. Les instances judiciaires de Manhattan paraissent répondre aux mêmes motivations que le Tribunal spécial sur le Liban, mettant en cause le Hezbollah dans l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafic Hariri sur la base des relevés des données téléphoniques, sans tenir compte du fait que le réseau libanais des télécommunications était virusé par des taupes israéliennes. L’équipe des enquêteurs internationaux en rapport avec la CIA, affectée au service du TSL, témoigne en tout état de cause de cette préoccupation.

Dans la guerre de l’ombre, il est difficile de distinguer les amis des ennemis. Tout aussi difficile de comprendre que la guerre globale contre le terrorisme n’a épargné personne, sauf les incubateurs du djihadisme à l’échelle planétaire, l’Arabie saoudite et le Qatar. La démocratie est-elle soluble dans le pétrole ? « Carbon Democracy » (1) constitue-t-elle la planche de salut des États-Unis et de leurs alliés occidentaux ou la planche pourrie qui va pourrir la démocratie ?

Mais la gangrène et la pourriture ne sont pas exclusivement du côté occidental : Le cas de Ali Hassan Salameh mérite réflexion : A-t-on jamais vu Guevara (Cuba), Ali la pointe (Algérie), ou Djamila Bouhired, épouser des Apollons de beauté en pleine guerre de libération et se pavaner en voiture décapotable ? ou se rendre en territoire ennemi pour des week-ends des centres de loisir ? Accepter un voyage tout frais pays dans le pays de leur oppresseur pour des vacances de milliardaire ?

Dans la décennie 1970, l’OLP était inscrite sur la liste noire américaine et représentait l’équivalent d’Al Qaida, au regard de l’opinion occidentale. De nos jours, elle est tout simplement rayée de l’équation régionale. Et, à force de protéger, au-delà de toute vraisemblance, les rois fainéants du golfe, les États-Unis ont généré au-delà de l’OLP, Al Qaida, Ansar Eddine, enfin Dae’ch (ISIS), enfin dernier et non le moindre, le 6 ème califat aux confins de la Syrie et de l’Irak.

Le sommeil de la raison engendre des monstres.

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Références

À propos de la Carbon Democracy

http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-carbon-democracy-revue-esprit-2013-09-04

Pour le lecteur arabophone, une recension critique du livre de Kay Bird par le politologue libanais Assad Abou Khalil

http://www.al-akhbar.com/node/209958

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René Naba

Journaliste-écrivain, ancien responsable du Monde arabo musulman au service diplomatique de l’AFP, puis conseiller du directeur général de RMC Moyen-Orient, responsable de l’information, membre du groupe consultatif de l’Institut Scandinave des Droits de l’Homme et de l’Association d’amitié euro-arabe. Auteur de « L’Arabie saoudite, un royaume des ténèbres » (Golias), « Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français » (Harmattan), « Hariri, de père en fils, hommes d’affaires, premiers ministres (Harmattan), « Les révolutions arabes et la malédiction de Camp David » (Bachari), « Média et Démocratie, la captation de l’imaginaire un enjeu du XXIème siècle (Golias).

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