De la distinction entre pornographie et érotisme

YSENGRIMUS   Mon dernier recueil de contes (paru en il y a déjà huit ans de cela aux Éditions Jets d’Encre) comprend quatre contes érotiques. C’est donc certainement le moment ou jamais de clarifier la distinction que j’établis entre pornographie et érotisme. Cette distinction n’est ni morale, ni axiologique, ni manichéenne. Il serait parfaitement inepte et non opératoire de dire, par exemple, que l’érotisme, c’est la pornographie qu’on approuve moralement et que la pornographie, c’est l’érotisme qu’on réprouve moralement. Il se passe quand même quelque chose d’autre que cela, il faut le dégager, et ce genre de tautologie moraliste ne nous sert de rien. Le fait est que pornographie et érotisme sont tous les deux inévitablement dérangeants et éprouvants, chacun à leurs manières, tant pour les acteurs, les auteurs que pour l’auditoire. Je préfère l’érotisme à la pornographie, surtout en matière d’écriture (ainsi que de sculpture, de cinéma et de peinture) mais c’est une préférence strictement personnelle et le jugement fermement négatif que je porte sur la pornographie procède plus d’une réprobation du cynisme arriviste et de la cruauté insensible de l’industrie pornographique envers ceux et celles qu’elle exploite que quoi que ce soit d’autre. Je n’ai pas de problème particulier avec la pornographie numérique naissante, par exemple, dont il sera certain qu’elle ne détruira pas de vies humaines vu que les animatrons numériques ne se dégradent pas vraiment sexuellement (comme les personnages des jeux vidéo de mes fils ne s’entretuent pas effectivement – ce que mes fils savent parfaitement).

La distinction que j’établis entre pornographie et érotisme opère, si vous m’excusez la formulation, au niveau philosophique. C’est une distinction que je considère fondamentale, générale et principielle. Elle caractérise moins deux réalités que deux tendances au sein d’une réalité unique: la représentation de l’activité sexuelle et/ou intime humaine, dans une culture donnée. Même si cela n’est pas formulé aussi explicitement qu’ici chez eux, j’ai la froide certitude que le marquis de Sade, Pauline Réage, Kundera et Nabokov faisaient opérer, dans leurs productions artistiques, les catégories descriptives que je vais exposer ici. Partons d’abord de ce qu’érotisme et pornographie ont en commun: ils impliquent un tiers qui observe. C’est un spectacle, une mise en scène des activités sexuelles ou intimes et de leurs multiples variations, au bénéfice d’un observateur. Dans notre activité sexuelle effective, il n’y a plus ni érotisme ni pornographie… sauf si le jeu amène un des partenaires, ou les deux, ou un tiers à se constituer en observateur. Quand on parle d’érotisme et de pornographie, on parle nécessairement d’une œuvre artistique ou médiatique (réussie ou ratée, exaltante ou dégradante, géniale ou niaiseuse, là n’est pas la question). Érotisme et pornographie sont les deux ballottements tendanciels zébrant, traversant, chamarrant la représentation de l’activité sexuelle et/ou intime humaine. Un film, une sculpture, une peinture, un roman seront érotiques ou pornographiques. Un traité de sexologie, non. Il sera simplement descriptif. Une relation sexuelle, non. Elle sera simplement effective. Qui dit érotisme, pornographie dit show

La distinction maintenant. Elle est absolument cruciale et oppositive (une opposition dialectique en fait) et s’établit ainsi. La pornographie réifie les êtres humains. L’érotisme fétichise les objets (tout en restant centrée sur une intimité humaine). L’opposition fondamentale qui opère ici est celle des deux grandes pratiques intellectuelles et mentales du capitalisme (dégagées et articulées par Karl Marx). Réification (chosification de ce qui est humain) et Fétichisme (humanisation de ce qui est chose). Réifier, c’est donc prêter certaines caractéristiques non humaines à une réalité humaine. Ainsi quand vous vous «vendez» lors d’une recherche d’emploi par exemple, et dissertez fermement (et légitimement) sur le salaire que vous «valez», vous vous réifiez, vous vous traitez en chose, en marchandise, en machine–outil susceptible de produire et de réussir certaines opérations circonscrites. Inversement, fétichiser, c’est prêter certaines caractéristiques humaines à une réalité non humaine. Un fétiche au départ, c’est une petite statue façonnée dans le bois ou la pierre et… après l’avoir confectionnée nous même, on lui parle et lui impute un ascendant familial ou tribal comme si une dimension humaine lui était désormais accolée de par l’essence de son être.

Réification du travailleur (il devient une marchandise dans une mise en circulation de valeurs qui nivelle ses spécificités humaines, n’y voyant que la machine – la machine à baiser, à performer, à affecter la jouissance dans le cas spécifique de l’industrie pornographique). Fétichisme de la marchandise (qui soudain, en temps de panique boursicoteuse, investit l’Or, la Terre ou le Pétrole de vertus quasi divines, hyper-humaines en fait – dans le cas de l’érotisme on peut penser aux bottes, couvertures, foulards et autres attributs vestimentaires, adorés comme s’ils vivaient – le fétichisme sexuel, au sens classique du terme).

La pornographie réifie (chosifie). L’érotisme fétichise (humanise). Notez que, même chez ceux et celles qui le formulent de façon embryonnaire, le jugement moral porté sur la pornographie procède de cette distinction fondamentale. Dans l’érotisme, l’humain reste humain (ce sont même ses objets qui s’humanisent – mais ceci peut demeurer strictement un corollaire) et la communion des corps révèle et donne chair à la communion des être. Dans la pornographie, l’humain devient chose comme ses choses (et ceci, dans ce cas-ci, n’est jamais un corollaire). Se faire traiter comme une chose est perçu comme globalement dégradant, d’où la répulsion généralisée pour la porno, répulsion que je partage privément d’ailleurs, mais sans juger le phénomène sur la base de dogmes moraux abstraits.

Bon, exploitons quelques exemples. Un des traits saillants de la pornographie est cet isolement de zones corporelles. On vous montre un cul, une poitrine, une bite qui s’agite. On sépare ces objets de la personne qui est au bout. Les volumes, les quantités, les formes sont de la plus haute importance. N’épiloguons pas. Chosification suprême: les acteurs et les actrices pornos sont admirés et valorisées en fonction de capacités qui seraient celles de machines inertes. Telle actrice est admirable pour son «talent» à prendre deux bites dans le cul et deux bites dans le con simultanément sans lâcher prise (c’est-à-dire, ici, fondre en larme ou hurler de souffrance). D’autres durent longtemps. D’autres récupèrent vite. Bon… euh… etc… On commente ces aptitudes comme on commenterait celles d’une rotative, d’une mule-jenny, ou d’une génisse de concours agricole. Fondamentalement bourgeoise, commerçante, quantitative, compétitive, la pornographie assure l’intendance d’un cheptel de choses-machines.

Pour les exemples concernant l’érotisme, arrêtons nous simplement à certains titres d’œuvres érotiques majeures. L’insoutenable légèreté de l’être (pas la tripotable légèreté du nichon). La philosophie dans le boudoir (pas la fellation ostentatoire dans le boudoir). C’est autre chose qui se passe ici. Des catégories mentales profondes (être, philosophie) accompagnent des particularités physiques et des espaces (la légèreté, le boudoir), les humanisant de ce fait. Qui n’a pas frissonné en entrant dans un boudoir à cause de ce beau titre obsédant du marquis de Sade? Il a fétichisé le boudoir pour la culture française, ce gogo là, ce qui n’est pas peu dire. Le titre d’œuvres érotiques, comme le reste de leur déploiement, engage un mystère humain et humanisant qui nous tourmente d’une tourmente non pas physique mais mentale. Histoire d’OO pour orgasme? O pour orifice? O pour orgie? O pour obéissance? O pour ostentation? O pour obsession? O pour Odile (ou tout autre nom de femme commençant par cette lettre)? Mystère ondoyant. Possibles insondables. Frisson exaltant. L’implicite érotique laisse deviner et force l’activité humaine (mentale, au premier chef) que l’explicite pornographique retire des corps et des organes-choses d’acteurs et d’actrices sans noms qui s’agitent sans interagir.

La porno porte sur la chose. L’érotisme porte sur l’être. Bonne lecture…

Le Baiser (Henri de Toulouse-Lautrec, 1892)
Le Baiser (Henri de Toulouse-Lautrec, 1892)
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Ysengrimus

Voir ici: http://ysengrimus.wordpress.com/about/

14 pensées sur “De la distinction entre pornographie et érotisme

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    11 janvier 2013 à 12 12 07 01071
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    Excellente analyse! Merci M. Laurendeau.

    Je remarque, parallèlement, que ce n’est pas seulement la porno qui réifie l’être humain mais également, tout notre système administratif.

    Nos gouvernements font de la porno; il est temps de s’en rendre compte. Leurs bites nous pénètrent dans la moindre petite ouverture. 🙂

    Amicalement

    André Lefebvre

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      11 janvier 2013 à 20 08 27 01271
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      Mon cher André,

      Quand ils manquent de « trous », ils en créent. Les fonctionnaires sont les courtisans/instruments formés/réifiés à l’école.

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      14 janvier 2013 à 21 09 33 01331
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      « Leurs bites nous pénètrent dans la moindre petite ouverture. »

      Vous connaissant, l’artiste, je ne peux croire que vous ayez accidentellement fétichisé les gouvernements (leurs bites) et pornographié la « payeuse de taxes », (nous).

      Moi, je pense que le gouvernant du pays Québec devrait être un artiste de votre calibre.

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    11 janvier 2013 à 20 08 21 01211
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    J’aime bien cette boussole qu’est Paul Laurendeau.

    Quel talent. Quelle lumière dans cette obscurité.

    Quelle chance pour moi de bénéficier d’un partage d’une telle richesse.

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    12 janvier 2013 à 18 06 25 01251
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    @Paul Laurendeau

    Intéressant cette distinction entre pornographie (réification, chosification de ce qui est humain) et érotisme (fétichisme, humanisation d’une chose).

    Vous dites qu’érotisme et pornographie impliquent un tiers qui observe.

    L’érotisme se rapporte à ce qui est sensuel, sexuel. À mon avis, il peut y avoir de l’érotisme entre deux personnes.

    CAD

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    12 janvier 2013 à 19 07 30 01301
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    @Paul Laurendeau

    « Dans l’érotisme, l’humain reste humain (ce sont même ses objets qui s’humanisent – mais ceci peut demeurer strictement un corollaire) et la communion des corps révèle et donne chair à la communion des êtres. »

    Vous parleriez d’un allaitement maternel en ces mots ?

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    13 janvier 2013 à 6 06 07 01071
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    Paul,

    Bonjour, tu as masse de commentaires auquel si tu le souhaite tu pourrais répondre sur Les Voix du Panda.

    Avec mon amitié et celle des rédacteurs

    Le Panda

    http://www.panda-france.net

    Patrick Juan

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    30 juillet 2015 à 8 08 41 07417
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    Tout cela n’est que de la masturbation intellectuelle ! Éditrice de livres érotiques « pornobiographiques » je considère que l’érotisme n’est rien d’autre que de la pornographie que l’on habille de sentimentalité afin de donner bonne conscience aux lectrices complexées.

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      30 juillet 2015 à 9 09 11 07117
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      Et voici la facilité intellectuelle, cynique et poudreuse. Confondre érotisme et eau de rose, c’est perdre de vue l’art au profit du commercial, la densité torride au profit de la superficialité parfumée. Vous pouvez faire beaucoup mieux que ça…

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        31 juillet 2015 à 16 04 37 07377
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        Pour le docteur, c’est de l’érotisme. Pour le vulgaire non-diplômé, cé d’la porno… Voilà la différence entre toi et moé…

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          31 juillet 2015 à 17 05 13 07137
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          La même chose mais dans des regards différents, par des segments sociologiques différents? Je ne seconde pas. Érotisme et porno ont leurs corpus distincts et descriptibles…

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    13 mai 2016 à 15 03 40 05405
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    Il y a de la place pour les deux,  »shock ‘n awe/blizskrieg ou  »fêtes des sens/explosions de couleurs » !

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    15 mai 2016 à 9 09 38 05385
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    Salut tout le monde,

    En France, c’est très simple, nul besoin de philosopher, c’est la loi qui se charge de faire la différence, c’est la loi qui décide. Quand c’est déconseillé aux moins de 12 ans, c’est de l’enfantillage; quand c’est interdit aux moins de 16 ans, c’est de l’érotisme; et quand c’est interdit aux moins de 18 ans, c’est de la pornographie.

    La guerre, elle, n’est jamais interdite aux moins de 18 ans. On a même eu, il y a quelques mois, une recrudescence de publicité pour s’engager dans l’armée!

    Faites l’amour, pas la guerre!

    Aimez-vous les uns sur les autres!

    Bien à vous,
    do
    http://mai68.org/spip

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