Dernier voyage de Champlain

ANDRE LEFEBVRE

Corrigeons tout de suite une fausse impression que l’histoire nous donne au sujet de la fin de l’emprise des frères Kirke sur Québec. Ce n’est pas du tout Champlain qui reprend Québec des frères Kirke mais plutôt le Sieur Emery de Caen, fils Ezéchiel de Caen marchand huguenot, cousin de Guillaume de Caen et son lieutenant Théodore Bochart du Plessis. Ceux-ci se présentent aux Kirke au printemps 1632 avec des colons et des Jésuites. Les deux chefs français sont, encore une fois, des Huguenots.

La Brève relation de voyage de la Nouvelle-France du Père Paul Le Jeune raconte comment se déroule la reprise de Québec aux mains des frères Kirke le 5 juillet 1632 : « L’Anglois ayant veu les patentes signées de la main de son roy, promit qu’il sortiroit dans la huictaine; et de fait, il commença à s’y disposer, quoy qu’avec regret […] Le mardy suivant, 13 de juillet, ils remirent le fort entre les mains de monsieur Emery de Caën et de monsieur du Plessis-Bochart, son lieutenant ».

Le 22 mai 1633, près d’un an plus tard, trois navires se présentement en face du Cap Diamant, sur le fleuve St-Laurent : Le St-Pierre, le St-Jean et le Don de Dieu. Plus de 200 personnes s’y trouvent sous la conduite de Samuel de Champlain. C’est l’heure de l’installation « sérieuse » à Québec et à Trois-Rivières. Malheureusement, Champlain décide de continuer l’offensive contre les Iroquois sous prétexte de les « ramener à la raison ». Avouons que c’est là un drôle d’emploi de sa propre « raison ». Dans l’organigramme de la Nouvelle-France à partir de cette date, Samuel de Champlain assume en quelque sorte le rôle de directeur général, et Plessis-Bochart celui de directeur des opérations.

Champlain meurt en octobre 1635 et son testament est contesté avec succès par sa cousine Marie Camaret fille de la sœur de sa mère. Les témoins inscrits sur ce testament sont : A. de Brasdefert Chasteaufort, Derré, D. Rousseau, Bouchard, Le Tardif (truchement que l’on connait déjà), Giffard, P.Gobbe, une marque autour de laquelle est écrit: «  marque de Guillaume Couillard » et finalement un certain Laville qui se dit greffier de Québec. C’est un nommé La Treille qui apporte le testament à Hélène Boullé, Huguenote devenue Catholique depuis son mariage et restée en France. À noter que l’écriture du testament n’est ni celle de Champlain, ni celle de Laville; d’où les problèmes de contestation. Mais refusons de nous laisser entraîner dans l’histoire de France, malgré que les meubles, l’or et l’argent que possédait Champlain deviennent l’héritage de « la sainte vierge ». On lit également que le testament doit être remis entre les mains du père Lallemand (Charles et non le martyr canadien Gabriel). Il faut savoir que Charles Lallemand fut le premier supérieur des Jésuites de Québec durant la période de 1625 à 1629. Il devait connaître la « sainte vierge héritière » qui elle, évidemment, avait toujours été Catholique. Au sujet des Jésuites au Canada, il n’est pas mauvais de lire l’histoire de John Williams, intitulé « The redeemed captive returning to Zion », pour découvrir les moyens employés par les Jésuites pour « convertir » les prisonniers protestants au Catholicisme (ce qui ne veut pas dire que les protestants faisaient mieux). On découvre également que Vaudreuil n’a pas beaucoup de contrôle sur ces Jésuites qui n’en font qu’à leur tête; un peu comme on l’a vu, faisait le « Manitou » des Amérindiens.

 

La première seigneurie de Nouvelle France fut celle de Saint-Joseph (futur Sault-au-matelot) concédée à Louis Hébert, en 1626. On lui concède une autre seigneurie, le fief de Lespinay près de la rivière St-Charles. Louis Hébert est le premier « Seigneur » de Nouvelle France. Il rejoint ainsi la liste des premiers « Canayens ». À la mort de celui-ci, en Janvier 1627, c’est sa fille Guillemette, mariée à l’âge de treize ans, qui hérite de la moitié des terres de son père avec son époux Guillaume Couillard. L’autre moitié est partagée entre la femme du défunt, Marie Rollet, et sont fils Guillaume Hébert.

Déjà les familles Hébert et Couillard démontrent des rapports très étroits avec les amérindiens qui les entourent. Marie Rollet et Guillemette Hébert-Couillard servent de marraines à plusieurs « sauvages ». Il faut remarquer qu’ils vivent hors des « murs » de Québec. C’est ce qui les oblige à vivre en symbiose avec les autochtones.

À son retour de 1633, Champlain retrouve ces deux familles bien établies là où il les avait laissé. Un changement important s’est quand même produit. Guillemette Hébert possèdent maintenant un esclave noir, né à Madagascar, que lui a donné un dénommé Le Baillif (probablement le Récollet). L’esclave est baptisé Olivier Le Jeune. Il décèdera en 1654. Il faut dire que cet « esclave » était plutôt considéré comme un « domestique » chez Guillaume Couillard et il est traité comme tel. « Domestiques » (de Guillaume Couillard) est d’ailleurs ce qui est inscrit sur son acte de décès. Pour aider à la tâche, Couillard emploie également sur sa terre, des « hommes engagés »; dont Cardeau Manoury dit Larivière qui retourne en France avant la fin de son contrat de deux ans, remplacé par Denis Dieudonné.

Guillemette Hébert et Guillaume Couillard vendront et donneront plusieurs parties de leur fief du Sault-au-Matelot, ce qui créera leur « voisinage » et leur « censitaires ». Ils donnent également un terrain pour la construction d’une Église, qui leur assure la propriété d’un banc à perpétuité dans ce qui deviendra la basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec.

En 1637, les aînées de la famille Couillard prennent époux alors qu’elles n’ont que onze et douze ans. Louise épouse le « truchement » Olivier Le Tardif et Marguerite se marie avec un autre « truchement » Jean Nicolet, « coureurs de bois » bien en vue dans la colonie, tous deux récemment devenus seigneurs « canayens ». En 1645, Élisabeth Couillard, aussi âgée de douze ans, se marie avec Jean Guyon originaire de Perche, fils aîné du seigneur de l’arrière-fief du Buisson à Beauport et premier arpenteur de la Nouvelle-France. Marie Couillard, dotée de 800 livres tournois, épouse François Bissot (35 ans), pionnier de la Pointe-Lévy, en 1648, à l’âge de quinze ans. Ils eurent douze enfants. Bissot chasse le loup-marin et traite la fourrure à Tadoussac. Il deviendra le « feu » beau-père de Louis Joliet  en 1675, car il décède en 1673 à l’Hôtel-Dieu de Québec. Son fils Jean Baptiste Bissot de Vincennes sera le fondateur du poste de Vincennes dans l’Indiana actuel. Marie, veuve de Bissot, épousera à l’âge de 42 ans, en secondes noces, Jacques Delalande (Gailloux), originaire de Gascogne, âgé de 27 ans en 1675. Delalande décède en mer en 1696. Son frère Pierre Delalande (Marchand de Montréal) épouse Thérèse Juchereau (St-Denis) en 1684 à Beauport.

La cadette, Catherine-Gertrude Couillard a seize ans lorsqu’elle prend pour époux le marchand bourgeois de Québec Charles Aubert de la Chesnaye. Trois enfants décèdent avant de fonder à leur tour une famille, notamment deux fils, Guillaume et Nicolas, tués par les Iroquois, le premier en 1661 et le second en 1662.

Guillaume Couillard sera anobli par Louis XIV en 1654. Cet anoblissement sera révoqué mais reporté, après la mort de Guillaume en 1663 âgé de 72 ans, sur ses fils Louis et Charles Couillard en 1668. Guillemette Hébert prend alors en main la directive de sa seigneurie et vendra ou donnera plusieurs parties de son domaine aux religieux, à Jean Talon, à son gendre Aubert de la Chesnaye, au marchand Charles Bazire ainsi que trois concessions à Charles Garnier, Nicolas Leroy et René Brisson. Toutes ces transactions produiront un litige dans la famille qui durera plusieurs générations. Guillemette Hébert-Couillard décède le 20 octobre 1684 à l’âge de 78 ans au couvent de l’Hotel-Dieu de Québec.

Après la vente du fief Sault-au-Matelot et la mort du couple Couillard, les héritiers allaient, en partie, délaisser la ville de Québec. C’est dans la région de la Côte-du-Sud que les fils Couillard se dirigeront, devenant à leur tour seigneurs. Louis Couillard, sieur de Lespinay, devient seigneur de la Rivière-du-Sud (Montmagny) en 1674. Charles, obtient de l’intendant Talon, en 1672, la seigneurie de Beaumont.

Nous voici donc devant la « composition » de la société de la Nouvelle France. Nous avons des Seigneurs qui encouragent l’installation de « colons » et nous avons également des « truchements », coureurs de bois et marchands de fourrures qui épousent des filles Couillards. C’est là la source de la nationalité « Canayenne ». Les autorités française en charge d’administrer la colonie n’aura rien à voir avec cette nouvelle nationalité, avant l’arrivée en scène de Pierre de Rigaud de Vaudreuil, administrateur « né au pays ». Ces autorités, toujours françaises, sont tout simplement de nobles commerçants dévoués à la traite des fourrures. Leur effort pour la colonisation sera minime, même si parfois, elle recouvre « officiellement » leur intérêt spécifique pour la traite des fourrures.

Les censitaires d’un seigneur nous présentent la vie de ces Canayens agriculteurs. Lorsqu’ils prennent possession de leur concession ils doivent d’abord abattre des arbres, défricher, construire leur maison et les dépendances et enfin, mettre leur terre en culture. C’est un travail qui demande de la force physique et du caractère, ainsi qu’énormément de persévérance, de patience et d’endurance. On ne peut passer sous silence le courage nécessaire à se rendre au champ pour travailler sous la menace continuelle des Iroquois qui viennent « faire un coup ».  Ce genre de vie développe des muscles d’acier. Voici la liste des censitaires qui s’installent dans la Seigneurie de Beaumont jusqu’en 1700 :

Jean Adam (1680), Antoine Cassé (1682), Pierre Hublé (1691), Louis Simonet (1692), Pierre Bourgeois (1693), Eustache Couture dit Bellerive (1694), Charles Couture dit Lafresnaye (1694), Zacharie Turgeon (1694), Jean Cécyre (1694), Jean Roy dit Portelance (1694), Antoine Cassé (1699), Pierre Guénette (1699), Joseph cassé (1699), Mathurin Labrecque (1699), Jean Monin (1699), Gabriel Rouleau (1699), Pierre Bourgeois dit Lavallée (1699) et René Adam (1699).

Ces dix-huit « Canayens » sont ceux qui vivent dans la seule Seigneurie de Beaumont jusqu’en 1700. Il existe plus d’une centaine d’autres seigneuries où vivent d’autres « Canayens » depuis encore plus longtemps, en cette année de 1700.

Pour suivre l’autre « genre » de Canayens, nous devrons revenir en arrière à l’époque des débuts de Trois-Rivières.

Le nom de Trois-Rivières figure sur une carte dès 1601. C’est Dupont-Gravé qui lui donne ce nom en 1599. Champlain connaissait bien le lieu. En 1603, il écrit : « Ce serait à mon jugement un lieu propre pour habiter et pourrait-on le fortifier promptement, car sa situation est forte de soi et proche d’un grand lac qui n’en est qu’à quatre lieux. » L’endroit est fréquenté depuis longtemps par les autochtones; et les Iroquois, participants importants de ce commerce, y occupent un site fortifié jusque vers 1575-1600. En fait, Trois-Rivières est un site important pour le commerce du troc amérindien depuis plusieurs centaines d’années. Les Iroquois sont remplacés après 1600, par les Algonquins qui y érigent une palissade. Dès 1611, la traite de fourrures se fait annuellement à l’embouchure de la rivière Saint-Maurice. En 1633, Champlain y fera construire un fort qui servira à la fois au commerce et à l’occupation du territoire. Ce poste deviendra le point de départ d’expéditions vers l’intérieur du pays. Intérieur qui s’étendra rapidement jusqu’en Louisiane. Trois-Rivières deviendra en 1643 le siège du gouvernement régional. Montréal, c’est à dire: Ville-Marie est fondée l’année précédente, le 17 mai 1642, par Paul Chomedey de Maisonneuve. Au moment de la conquête, le gouvernement de Trois-Rivières sera plus florissant que celui de Québec ou celui de Montréal, malgré les rumeurs. Les recensements des trois gouvernements le prouvent.

Le chef Montagnais appelé Capitanal (sur un acte de baptême de l’un de ses enfants, à Trois-Rivières, on lit « Capitanat ») peut être considéré comme le vrai fondateur de Trois-Rivières. C’est lui qui exige de Champlain la construction de cet établissement. Il lui propose en outre : « vos fils marieront nos filles et nous formerons un nouveau peuple ». Champlain mandate Laviolette pour ériger une fortification en 1634. Capitanal décède l’année suivante. Ceci est la version de l’histoire officielle. La réalité est que les « coureurs de bois » squattent ce territoire et occupent ces terres de Trois-Rivières où ils y établissent un poste de traite permanent en 1615, sans payer aucunes taxes. Ces « coureurs de bois » sont amis de Capitanal bien avant Champlain. Sa demande ne fait qu’officialiser l’établissement de Trois-Rivières. Le fort de Laviolette servira jusqu’en 1668.

À suivre

André Lefebvre

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Andre lefebvre

Mon premier livre « L’histoire de ma nation » est publier chez:

http://fondationlitterairefleurdelyslibrairie.wordpress.com/

André Lefebvre

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