Des limites de l’empirique

YSENGRIMUS   Dans le Livre II de De rerum natura (De la Nature), le philosophe matérialiste romain Lucrèce écrit:

Quoique tous les éléments se meuvent, on ne doit pas être surpris de ce que la masse semble demeurer immobile, sauf les corps qui ont un mouvement propre. Car la nature des éléments est enfouie dans les ténèbres, hors de la portée des sens; et, si leur essence échappe à ta vue, il faut bien qu’ils te dérobent aussi leurs agitations, puisque les corps visibles nous cachent eux-mêmes leurs mouvements à travers la distance qui nous en sépare. Souvent, en effet, les brebis qui paissent dans les gras pâturages se traînent où les appellent, où les attirent les herbes brillantes des perles de la fraîche rosée, tandis que les agneaux rassasiés jouent et bondissent avec grâce; mais on ne découvre de loin que des masses confuses, immobiles, et comme des taches blanches sur une verte colline. De même, lorsque de vastes légions inondent la campagne de leurs manœuvres et feignent de se livrer bataille, les armes jettent des éclairs dans le ciel; le sol étincelle de fer, et gémit sous la marche retentissante de cet amas de guerriers; les montagnes, frappées de leurs cris, les renvoient aux astres; les escadrons voltigent de toutes parts, et franchissent soudain les plaines ébranlées de leur poids et de leur course rapide: cependant, à les voir de certains endroits, au sommet des montagnes, on les croirait immobiles, et leur éclat semble dormir sur la terre.

On appelle réalité empirique la portion du réel perçue ou perceptible par un ou plusieurs des cinq sens. L’empirique est grossier, limité, mal découpé et soumis à force critiques, dès que la plus spontanée des impulsions philosophiques se fait jour. Nos sens nous trompent dit assez vite la ratiocination sourcilleuse qu’on produit à leur sujet. Une solution ancienne, du petit penseur élitaire étroit, consistait donc à fuir le monde des sens, à s’enfermer dans le mental, le cogitatif, le limpide, le confirmatif. On y voyait une sorte de résistance monastique à cette tromperie permanente issue du réel et une option permettant d’asseoir dans la certitude de la pensée subjective l’option des connaissances circonscrites… terriblement circonscrites, pour tout dire. Et aussi: terriblement restreintes dans l’enceinte durablement biaisée du petit collectif scolastique.

Mais, notamment au cours des siècles de la philosophie moderne (seizième au vingt-et-unième siècles), les lois du monde matériel en sont venues à s’imposer à la pensée. On a fini par implacablement s’aviser du fait que la connaissance passe par le canal des sens. Les sens nous transmettent le réel de façon faussée… pas de façon fausse mais de façon faussée. La nuance est capitale. Elle fonde ce qui fonctionne mal mais tient le coup tout de même. On a tous un jour rencontré le fameux panier d’épicerie qui dévie. Vous avancez dans le centre de l’allée du supermarché mais le foutu panier à roulettes a quelque chose de niqué dans les moyeux et il dévie, toujours dans le même sens. Comme il n’est pas question de traverser tout le magasin pour en changer (au risque d’en choper un qui dévie dans l’autres sens ou dont les roulettes sont bloquées), vous décidez, sur le tas, de compenser cette déviation tendancielle à la force des poignets. Vous vous développez, à la volée, des procédures. Vous les implémentez, à la dure. Soit vous forcez contre, soit vous replacez les roues arrières en bonne position par à coups, périodiquement, soit vous alternez aléatoirement une combinaison de ces deux solutions. Le panier d’épicerie, ce sont vos sens en cours de perception. Votre action rectificatrice, c’est l’intervention de votre rationalité apprenante. Vos courses, ce sont les connaissances que vous parvenez malgré tout à entasser en l’enceinte de ce véhicule qui roule mal mais roule tout de même. Dans ces conditions clopinantes, l’ensemble va de guingois mais il parvient, l’un dans l’autre, à vous permettre de vous traîner jusqu’à la caisse, avec vos courses. Après? Bien après, vous rangez ce véhicule déficient parmi ses semblables et ce sera aux générations suivantes de se démerder avec le panier aux roues faussées. Advienne que pourra, votre temps à vous sera révolu. Qui sait, quelqu’un finira peut-être même par tout simplement réparer cet instrument valide malgré tout et par en révolutionner tout doucement la pensée biaiseuse.

Arrivons-en aux brebis et aux agneaux de Lucrèce et installons nous dans la concrétude de la situation dont il nous parle. Vous voici au sommet d’une montagne et, dans la vallée, vous apercevez les brebis et les agneaux arpentant silencieusement le pâturage. On dirait une masse blanche crûment distincte du vert de la vallée mais compacte, unifiée et fixe. Les chances sont pourtant faibles que vous vous imaginiez que le fond de la vallée s’est couvert d’une manière de mousse polluante immobile. Vous savez que ce sont des moutons, qu’ils sont des entités discrètes, vivantes, mobiles, que vos sens vous trahissent et que ce que vous voyez d’ici diffère de ce qui est, et qu’il n’y a pas de quoi en faire une affaire, la chose étant si fréquente, dans le cours de la vie pratique. Les connaissances empiriques antérieures, solidement accumulées en vous et en vos pairs, jouent un rôle capital dans la sérénité de votre conclusion. Avant de monter sur le sommet, vous êtes passé par cette bergerie. Vous y avez retrouvé le berger Isaac, qui vous accompagne en ce moment même dans votre promenade. Vous avez circulé au milieu des moutons, bien entiers, bien bêlant, bien séparés les uns des autres, et bien empiriques. Il y en avait à perte de vue, qui trottinaient sur le terrain avoisinant, tel une vague. Vous avez aussi longé la bergerie, pour constater, d’en bas, qu’elle avait des murs et un toit rouge. Vous la voyez maintenant du haut du sommet, rectangle imprécis mais dont la teinte cramoisi perfaitement perceptible est toujours un peu là. Vous faites tout naturellement la transposition entre ces deux scènes de votre vécu récent. La masse blanche des moutons est à la tache rouge du toit de la bergerie ce que les moutons réels étaient à la bergerie en trois dimensions, quelques heures auparavant. Vous corrélez les deux expériences et, presque sans le vouloir, vous décidez de les hiérarchiser. Vous en faites tout naturellement primer une sur l’autre. Une grande distance restreint la qualité empirique. Vous le savez, pour l’avoir observé mille fois sur la route, en montagne, et dans les villages. L’information la plus fiable, venue des yeux et des oreilles, c’est souvent celle qui se capture d’assez prêt. En bas, vous perceviez l’individualité de chaque brebis, de chaque agneau, vous les voyiez frémir, vous les entendiez bêler et leurs clochettes étaient audibles aussi. Vous sentiez même leur odeur. Ici, sur le sommet, tout est atténué, tout semble comme schématique. Pas de son, pas d’odeur, et le troupeau en masse compacte ou semi-compacte. Non, il n’y a rien à y faire, les sens mentent plus ici qu’en bas… tout en vous faisant aussi comprendre, ici, combien le mouvement des bêtes est dérisoire et minimal face à l’immensité de la montagne (moins perceptible d’en bas, elle, par contre — s’il fallait esquisser une carte de la vallée, on serait mieux placé ici qu’en bas, pour le faire). La ratiocination sommaire vous amenant à prioriser vos différentes expériences empiriques est un comportement tellement ordinaire que vous n’en sentez plus se déployer la mécanique permanente, pourtant très sophistiquée, chèrement acquise, constamment rajustée, et aussi lancinante que l’activité compensatrice sur les roues du panier d’épicerie de tout à l’heure. Ceci est le monde raboteux et concret aux petites victoires mille fois renouvelées de la connaissance directe.

Mais imaginons que votre ignorance et votre hauteur touristique vous placent dans une situation encore moins articulée empiriquement. Imaginons que vous descendez directement sur le sommet depuis un hélicoptère qui vient de se poser et qui vous y dépose. Vous n’avez rien vu de proche, au fond de la vallée, et vous voici apparaissant, sans transition, sur le sommet. Vous y rencontrez le berger Isaac, qui sera votre guide de montagne. Vous apercevez alors le rectangle de couleur rouge et la grande masse blanche, au fond de la vallée. En paix avec votre ignorance, vous demandez: Qu’est-ce que c’est que cette immense masse mousseuse, au fond de la vallée? C’est pas de la pollution, j’espère. Le berger Isaac éclate d’un rire franc et il vous explique que non, que c’est un troupeau de brebis et d’agneaux et que, d’ici quelques heures, vous irez-vous balader au milieu d’eux. La chose vous parait parfaitement incroyable, tant cette masse est blanche, lisse, figée et compacte. Mais cet homme est un berger du pays. Vous le payez pour ses services. Il a très bonne réputation et il passe pour quelqu’un qui donne l’heure juste, en toute simplicité, et qui ne mène pas ses visiteurs en bateau. C’est un travailleur spontanément sincère, vous le savez. Vos amis touristes vous l’ont dit. Toute une configuration sociale complexe fonde votre assurance de classe et votre confiance en cet homme. Isaac parle juste. Son intimité avec le monde des pâturages est obligatoirement une solide vérité pour vous. Vous faites donc primer sa certitude tranquille et amusée (ce sont des brebis et des agneaux qui paissent) sur votre supputation un peu intempestive (c’est une masse de mousse polluante). Vous gardez votre expectative en éveil, certes, mais, même si les confirmations empiriques manquent, vous recevez les dires du berger Isaac comme intégralement vrais. L’argumentation d’autorité dudit berger Isaac vous satisfait pleinement et ce, hors constat. C’est la connaissance indirecte.

Directe (basée sur une corrélation de l’observation présente depuis le sommet avec une promenade antérieure parmi les brebis et les agneaux) ou indirecte (basée sur la parole fiable du berger Isaac qui n’affabule pas et connaît bien son petit monde), la connaissance fondant la conclusion que vous tirez sur cette vaste tache blanche sur fond vert près d’un rectangle rouge est fatalement qu’elle n’est… PAS qu’un simple jeu de taches de couleurs blanche, verte et rouge. Vous ne faites pas une lecture picturale de cette situation (sauf fugitivement, le temps d’une émotion esthétique). Le fait est que cette masse blanche est autre chose que ce que votre perception limitée vous en transmet. Le fait est aussi que s’il y a un débat à formuler, ce sera au sujet de la nature de cet autre chose. Et, de fait, ce stare pro aliquo (standing for something else) de la grande tache blanche sur fond vert EST la réponse de votre praxis, justement quand vos sens torves et votre rationalité compensatrice travaillent de concert. Ce qu’on perçoit n’est pas trivialement ce qu’on perçoit mais autre chose, se donnant obligatoirement à la recherche individuelle et, surtout, collective. Car il est important de comprendre qu’on observe ici aussi la réponse de la praxis, plus riche et plus concrète, du berger Isaac et, l’un dans l’autre, à travers lui, la réponse de la praxis cumulative de la totalité contemporaine et historique de l’humanité, face aux limites de l’empirique.

Tous ensemble, depuis les tout débuts de leur existence historique, les humains sont arrivés à dominer ces limites de l’empirique et à se transmettre la connaissance de ce que le halo perceptible recèle en lui: le monde matériel. Et si la nature des éléments est enfouie dans les ténèbres, hors de la portée des sens; et, si leur essence échappe à ta vue, il faut bien qu’ils te dérobent aussi leurs agitations, puisque les corps visibles nous cachent eux-mêmes leurs mouvements à travers la distance qui nous en sépare (Lucrèce). Il reste que le cumul des connaissances directes et indirectes, dont dispose notre rationalité ordinaire, finit par percer cette essence agitée au jour, la harnacher et la saisir au vif. Cela s’effectue au cours des longs processus historiques de connaissance et d’action collective… de connaissance PAR l’action collective.

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Ysengrimus

Voir ici: http://ysengrimus.wordpress.com/about/

2 pensées sur “Des limites de l’empirique

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    13 octobre 2017 à 8 08 10 101010
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    @ Ysemgrimus

    Excellent texte dont je retiens une phrase colossale : « Mais, notamment au cours des siècles de la philosophie moderne (seizième au vingt-et-unième siècles), les lois du monde matériel en sont venues à s’imposer à la pensée. »

    Voilà la dialectique matérialiste, le monde réel concret s’impose à la pensée – de fait – forge la pensée ouverte qui se laisse « modeler » . Ce fut le seul exploit de Marx dans le champ de l’économie politique.

    Être modelé et rendre audible, lisible, visible, compréhensible les lois du mode de production capitaliste. Si c’est cela le rôle de « L’avant-garde » alors j’en suis (:-))

    robert bibeau http://www.les7duquebec.com

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    13 octobre 2017 à 9 09 20 102010
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    Une deuxième phrase que je trouve fondamentale

    Tu indiques bien ceci : « Tous ensemble, depuis les tout débuts de leur existence historique, les humains sont arrivés à dominer ces limites de l’empirique et à se transmettre la connaissance de ce que le halo perceptible recèle en lui: le monde matériel. » TOUS ENSEMBLE – l’homme est une bête sociale et sociable et ses apprentissages y compris sont un produit social (ensemble).

    Les idéalistes – individualistes – narcissiques peuvent aller se rhabiller avec un texte comme celui-ci

    robert bibeau http://www.les7duquebec.com

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