Désormais, James Gandolfini EST Tony Soprano

YSENGRIMUS   L’acteur italo-américain James Gandolfini (1961-2013) est mort subitement à l’âge encore fort tendre de cinquante-et-un an. Il EST donc désormais, et ce, pour toujours, Tony Soprano. Tony Soprano, c’est un caporegime de la petite pègre italo-américaine du New Jersey. Une manière de caïd provincial, ni plus ni moins. Marié, une fille, un fils, la fin de la quarantaine, un peu d’embonpoints, des idées carrées et une grande maison confortable. Sa profession officielle, qui concerne les détritus et le recyclage (il est aussi propriétaire d’un club de danseuses érotiques, le BadaBing), sert de couverture à toutes sortes d’activités interlopes: escamotage non-sécuritaire de déchets dangereux, syndicalisme pégreux de chantiers de construction, recel et trafic de marchandises volées, shylocking (prêt usuraire avec extorsion), jeu illégal, trafic de drogue, trafic d’influence, meurtre à gage. Tony Soprano est une figure du petit crime organisé de Nouvelle Hollande. Il est aussi une sorte de personnalité locale. Il contrôle son petit empire, fait rapport à ses collègues new-yorkais (dont on ne sait pas trop s’ils sont ses supérieurs ou pas), garde la paix armée des gangs sous un prudent contrôle et s’efforce de former son neveu dans le dur métier de malfrat et d’éduquer ses enfants dans le cadre minimal de respectabilité d’une personne qui cache des armes et de copieuses liasses d’argent liquide dans son grenier, ses placards et la remise de son jardin.

Quand l’histoire débute, Tony Soprano (James Gandolfini) subit une perte subite de conscience et s’effondre sur le plancher de son salon. Son médecin de famille lui fait un examen médical complet et exhaustif mais ne lui trouve rien de physique. Il lui recommande alors une psychothérapeute, la Docteure Jennifer Melfi (Lorraine Bracco). Tony Soprano est d’abord profondément réfractaire à l’idée de s’impliquer dans ce qu’il considère comme ne présentant aucun intérêt et, pour tout dire, comme étant une insulte personnelle plus que quoi que ce soit d’autre (la question de sa propre santé mentale lui suscite tous les préjugés classiques dont il est largement tributaire), mais deux ou trois autres épisodes de perte de conscience le décident finalement à entrer en thérapie. Cette thérapie du caïd (The Sopranos pourrait avoir pour sous-titre: La Thérapie du Caïd) va durer sept ans et va servir de structure narrative armaturant l’intégralité de cet extraordinaire feuilleton.

C’est que soudain le tout du monde de ce personnage bourru et inexorablement attachant va se trouver découvert ou redécouvert dans l’angle de la thérapie et de l’ouverture à nos vulnérabilités qu’elle entraîne. On rencontrera sa mère tyrannique, son épouse passionnée et intransigeante, sa sœur abrupte et égoïste, ses maîtresses névrosées et suicidaires, ses circonspects complices, ses sbires obséquieux, son oncle acariâtre qui est, lui, très officiellement, son boss mafieux mais dont il ignore ostentatoirement les moindre commandements, ses employés, ses enfants, le souvenir de son père absent. Toute la fresque du vague à l’âme de l’Amérique fin de siècle va se déployer sous nos yeux, comme sous ceux exorbités de la Docteure Melfi, à qui rien ne sera épargné. La description de la souffrance, du fond miteux et borné de cette nouvelle Comédie Humaine s’enrichiront d’un humour satirique et caustique et d’une superbe richesse d’écriture pour produire une peinture de moeurs époustouflante, considérée comme rien de moins que le feuilleton télévisé le plus achevé de tous les temps. Au fil des saisons, Tony Soprano s’enfonce dans la dépression. Sa thérapeute, qu’il draguera sans succès, qu’il engueulera, qu’il bousculera, qu’il suppliera de le reprendre en thérapie après ses défilades et ses explosions de rage, l’accompagne patiemment dans cette descente aux enfers. Les fins de saisons sont habituellement provoquées par une rupture rageuse entre le patient et sa psychiatre. Au début de la saison suivante, le lien thérapeutique se renoue et la folie névrotique reprend dans toute sa splendeur sa route cahoteuse vers le fond.

Un autre étau se resserre sur Tony Soprano: celui du FBI. Sa maison est sur écoute, ses plus fidèles sbires le trahissent, il doit faire descendre l’épouse de son neveu, devenue indic de police. Son collègue-ou-patron-en-tout-cas-contact new-yorkais est emprisonné. En même temps, sa notoriété de chef de pègre fait de lui une grosse bête curieuse, une bizarrerie ethnologique, une sorte de fier-à-bras du village. Ses voisins se vantent ouvertement d’avoir joué au golf avec lui, ses maîtresses se glorifient intérieurement de l’avoir vu à l’action au lit. Les notables locaux profitent de ses activités douteuses, en tirent avantage, en bénéficient mais au fond se gaussent de lui comme on rit d’une sorte d’archaïsme coloré que l’on tolère par mansuétude nostalgique. Ses enfants grandissent et le méprisent de plus en plus copieusement, complétant dans l’amertume et la douleur la peinture tendre et désespérée du lancinant tableau.

Une fresque incroyablement vivante, riche en allusions subtiles et cocasses (notamment aux grands classiques du cinéma pégreux, The Godfather et Goodfellas, traités avec une tendresse tangible et une mordante ironie), superbement documentée, précise et adéquate jusque dans les moindres détails. Qu’on y aborde la panique de se perdre en forêt, les relations entre Sartre et Heidegger, le baseball, le riche et complexe art culinaire italo-américain, les arcanes du shylocking, la mécanique auto, les théories de l’évolution, le terrorisme, la déréliction, la construction domiciliaire, les drogues récréatives ou thérapeutiques et leurs effets, tout est exact, tout est documenté, tout est précis. Racisme, traditionalisme étroit, préjugés, ignorance crasse se manifestant sous la forme de circonlocutions verbales intraduisibles et de traits de philosophie populaire à gros grains, mais aussi génie, astuce, rouerie, subtilité, art, méthode, The Sopranos nous présente la jubilation langoureuse et la souffrance aiguë d’un monde en décadence qui est tellement le nôtre qu’il reste avec nous longtemps après la fin, abrupte et biscornue, de ce flamboyant spectacle.

.

David Chase, The Sopranos, avec James Gandolfini, Lorraine Bracco, Edie Falco, Michael Imperioli, Dominic Chianese, Steven Van Zandt, Tony Sirico, 86 épisodes d’une heure, diffusé initialement en 1999-2007 sur HBO (six coffrets DVD).

Cast of the Sopranos

avatar

Ysengrimus

Voir ici: http://ysengrimus.wordpress.com/about/

Une pensée sur “Désormais, James Gandolfini EST Tony Soprano

  • avatar
    28 juin 2013 à 8 08 33 06336
    Permalink

    Je ne regarde plus la télévision, leurs téléromans sont remplit d’histoires sensationnalistes qui n’ont que peu de rapport avec la réalité dans lequel nous vivons. Les gens adorent les téléromans qu’il confondent avec la réalité. ils adorent aussi crier face à la baisse de leur niveau de vie comme des enfants à qui on aurait enlevé la sucette. Ils devraient plutôt s’organiser et devenir souverains plutôt qu’attendre un messie quelconque tout en regardant tous les téléromans télévisés.

    Un bon départ serait le site internet suivant: http://villesentransition.net

    La fuite devant le petit écran en ces temps dures est une stratégie qui mène nul part.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *