ÉTATISER POUR DÉTRUIRE LES FORCES PRODUCTIVES (Ch. 5 – la fin)

ROBERT BIBEAU:

LECTURE ESTIVALE  6

 Ce mercredi (21.08.2013) nous poursuivons la publication d’une œuvre remarquable de Monsieur Tom Thomas, économiste de son état, analysant la dernière grande crise systémique du mode de production impérialiste. Les causes de l’effondrement boursier de 2008, jusqu’à l’impossibilité de la reprise économique et industrielle – rien ne vous sera épargné de la misère des riches et de leurs plumitifs. Mais à la fin de la série vous comprendrez l’inéluctabilité de l’effondrement de ce mode de production aux trois instances concomitantes et différentes soient : économique, politique et idéologique. Cette semaine on termine le ch. 5 : «LA POLITIQUE DU CAPITAL DANS LA CRISE» qui est au menu de lecture.  Cette lecture n’est pas facile car le savoir s’acquiert par l’effort, nous référons vous en avertir.

Bonne lecture et à mercredi prochain.

Robert Bibeau,  Marxiste-Léniniste

 

Tom THOMAS

La crise. Laquelle ?

Et après ?

2009

Chapitre 5 (SUITE et FIN)

ÉTATISER POUR DÉTRUIRE LES FORCES PRODUCTIVES

Le rapport de production précarisé apparaît comme le rapport de production idéal pour les capitalistes et leurs porte-parole. Ils argumentent que c’est la seule façon de permettre aux « entreprises » (pour ne pas dire aux capitalistes) d’embaucher plus : il y en a tant, n’est-ce pas, prêts à travailler aux plus bas prix. Cela leur reviendrait « trop cher » d’employer une main d’œuvre stable, un peu protégée des licenciements par quelques droits.  Avec un culot monstre, ils accusent ainsi les prolétaires qui défendent leurs maigres droits et revenus d’empêcher l’embauche, d’être responsables du chômage ! Quand on pense aux pharaoniques salaires, indemnités de départ, stock-options, bonus et autres retraites chapeau qu’ils s’octroient, on ne peut que se dire que la reine Marie-Antoinette était  bien moins cynique qu’eux lorsqu’elle répondait au peuple affamé et venant lui demander du pain : « si vous manquez de pain, mangez de la brioche ! » Qui sait alors le sort qui leur sera réservé aux jours de la colère ? Quoi qu’il en soit leur conclusion est formelle : « La priorité aujourd’hui c’est de donner à la fois plus de souplesse aux entreprises et plus de sécurité aux salariés pour aller enfin vers cette fameuse « flexsécurité »…. »[1]. Flexsécurité est le mot qu’ils donnent au rapport de production précarisé.

Pour la souplesse, la flexibilité, les choses avancent à grands pas. En France, par exemple, « près de 2 salariés sur 3 travaillent avec des horaires atypiques, que ce soit de nuit, le week-end, à temps partiel ou à des périodes imprévisibles ou décalées. »[2]

Pour la sécurité, le mot est là pour tromper. Il s’agit en réalité de l’intervention de l’Etat pour assurer la survie des prolétaires « employables » précarisés en complétant leurs salaires intermittents. Au mieux, cette sécurité relève du misérable RMI ou se présente comme l’augmentation exponentielle du nombre des « working poors ». Même au Japon, pays autrefois réputé pour « l’emploi à vie », « un tiers des employés japonais sont aujourd’hui des travailleurs temporaires »[3]. Il en va de même en France, « aujourd’hui environ un tiers des salariés sont à « temps non complet » alors que ce pourcentage s’élevait à 18% en 1978 »[4].

Une fois compris que le rapport de production précarisé permet d’augmenter le taux d’exploitation, on doit constater que les limites rencontrées par le capital pour y parvenir sont telles (nous verrons pourquoi au point 5.3 ci-dessous) qu’elles ne lui permettent pas de  relever le taux de profit à un niveau lui permettant de retrouver une dynamique d’accumulation quelque peu vigoureuse. D’où l’antienne martelée jour après jour : « la seule variable d’ajustement possible pour les entreprises (entendez le capital, n.d.a.) consiste à réduire (les coûts salariaux) …. (ce qui) appelle une solution commune : la baisse globale des charges et des prélèvements obligatoires. Aujourd’hui (en France) les salaires n’entrent en effet qu’à hauteur de 60% dans la composition du revenu brut des ménages…. »[5]. 40% de ces revenus, et bien plus pour les ménages modestes, sont faits de salaire indirect. C’est dire l’importance qu’il revêt pour le pouvoir d’achat de ces ménages. Et comme il est plus facile d’abaisser ces charges payées par les entreprises que les salaires directs, c’est par là que la bourgeoisie a décidé d’abaisser le coût salarial, « seule variable d’ajustement » pour augmenter les profits, selon elle, avec bien sur les diminutions d’impôts sur les sociétés. Alors le patronat, ses experts et ses médias adjurent l’Etat – après tout c’est le leur – de poursuivre et d’accentuer le processus d’allègement des charges et des impôts sur les sociétés initié par les gouvernements de gauche dans les années 80. Pensez donc « il reste encore 20% de cotisations patronales sur un SMIC brut »[6] gémit l’un de ces experts !

Et l’Etat ne peut manquer d’obtempérer, lui dont la tâche est d’organiser la valorisation du capital, tout en maintenant l’ordre social, afin de reproduire la société capitaliste dont il a la charge. Les mêmes arguments sont sans cesse ressassés : pour que le capital produise, croisse et embauche, il faut briser la « barrière », le « fardeau » de ces charges et du droit du travail, toutes choses, disent-ils, qui « obligent » les capitalistes à délocaliser. Les charges seront donc abolies pour les patrons, les diverses allocations sociales, l’éducation et la santé « dégraissées » selon la formule du ministre socialiste Allègre. Par contre, la fiscalité des particuliers sera aggravée.

Cette politique d’allègement des charges patronales sera couplée avec celle qui organise le rapport de production précarisé. Toujours sous prétexte de favoriser l’emploi, les exonérations de charges seront plus spécialement accordées aux entreprises développant le temps partiel. C’est encore un ministre de gauche, Beregovoy, qui, en 1992, porte à 50% l’exonération de charges sociales pour l’emploi de salariés à temps partiel. Cette politique s’est depuis sans cesse amplifiée, jusqu’au récent « revenu de solidarité active » (RSA) sarkozyste. Celui-ci va encore au-delà de l’exonération des charges puisque, tout en favorisant fortement l’emploi à temps très partiel, il met carrément à la charge de l’Etat le paiement d’une partie du salaire, ce qui permet au patron de diminuer sa part de salaire direct en plus de celle du salaire indirect.

Avec ce RSA, on a une systématisation de l’emploi précaire, sous-payé, et payé en partie par l’Etat. Le procédé existait déjà avec les diverses formes « d’emplois aidés », mais la participation de l’Etat au salaire était temporaire tandis qu’avec le RSA elle est pérenne. Bref on voit se développer une autre caractéristique essentielle du rapport de production précarisé et qui est rarement prise en considération et analysée. C’est la forte accélération de la tendance à la prise en charge par l’Etat[7] de l’entretien et de la reproduction de la force de travail prolétaire. Il assure une part grandissante du revenu prolétaire, via le salaire indirect et même le salaire direct, tout en les faisant diminuer, tant par la dégradation des prestations sociales, des systèmes de santé et d’éducation, qu’en augmentant les impôts que paient même les prolétaires pauvres. Par exemple, en France, la CSG-CRDS passe de 0 à 12,1% en une vingtaine d’années pendant que la contribution patronale « au financement de la protection sociale est passée de 44% du total en 1981 à 37% en 2006 », alors que pendant la même période, « les cotisations salariales ont augmenté de 5 points » [8]. L’Etat  assure a contrario une part grandissante de la pl[9].

On est donc loin du soi-disant désengagement de l’Etat dont la gauche nous rebat les oreilles. C’est tout le contraire. On a vu son ampleur en ce qui concerne le sauvetage du système financier et des entreprises du secteur marchand. On le voit maintenant dans cette restructuration des rapports de production et, notamment, dans cette prise en charge d’une part croissante du revenu prolétaire c’est-à-dire dans l’entretien et dans la reproduction de la force de travail prolétaire. Nous devons donc analyser quels sont les effets de ce phénomène sur la « sortie de crise », et surtout quelle est sa signification quant à la situation dans laquelle le capitalisme se trouve. Mais auparavant il n’est pas inutile de dire en quoi le rapport préconisé modifie le rapport salarial, la vente de la force de travail.

Fluidité, flexibilité, intensité, ces caractéristiques du rapport de production produisent le prolétaire comme précaire et pauvre face au capital suraccumulé vampirisant l’essentiel des richesses produites. Le rapport de production précarisé est généralement reconnu en tant que contrats de travail spécifiques (intérim, CDD, temps partiel, contrats professionnels, d’apprentissage, de Nouvelle Embauche, etc.) dont les statistiques établissent le rapide accroissement. Mais, premièrement le fond de l’affaire n’est pas là, sur le terrain juridique. Ce type de contrats se généralise parce que l’emploi en général, l’emploi « normal », bref le travail prolétaire, doit prendre concrètement les caractéristiques de l’emploi précaire : un, ou plusieurs emplois à temps partiels, payés partiellement, alternance de temps de travail intense et déqualifié (avec toutes les souffrances qui vont avec) et de non travail. La vente de la force de travail inclut tous ces temps, le temps de non travail n’est plus séparé mais comme inclut dans le temps de travail au sens où il fait partie du rythme du travail segmenté et intermittent. Et, deuxièmement, l’autre caractéristique est que l’Etat prend en charge une partie grandissante du paiement de ce temps global, tout en en diminuant le montant au strict minimum vital, voire moins.

Après avoir montré les caractéristiques du rapport précaire, on peut maintenant en résumer les effets en trois points principaux :

1) La pl absolue est augmentée par la concentration et l’intensi­fication maximale du temps de travail sur certaines périodes alternant avec des périodes de non travail. Cette alternance constitue un temps global dont font partie  les temps de pause, de congés, de chômage partiel, de maladie, temps pendant lequel le travailleur appartient au capital[10]. La flexsécurité est le nom que la bourgeoisie donne à cette globalisation du rapport prolétaire-capital. Il y a une corrélation entre ce rapport et l’inter­vention accrue de l’Etat dans la gestion de la flexsécurité dans le fait qu’il est le représentant, l’agent du capital global. Aujourd’hui, l’intérêt de chaque capital particulier, son profit, est de plus que jamais directement dépendant des conditions générales de la valorisation du capital, lesquelles sont l’affaire de l’Etat. A capital globalisé (suite à l’extinction de la propriété privée personnelle des moyens de production et à la concentration oligopolistique), gestion globalisée par le fonctionnaire du capital en général, l’Etat[11]. De sorte que les prolétaires ont face à eux le capital moins comme patrons particuliers que comme un maître global, totalitaire, l’Etat. C’est plus que jamais contre l’Etat qu’ils pourront se constituer comme classe révolutionnaire, et non en s’affrontant localement à tel ou tel capitaliste particulier.

2) La plus-value est aussi augmentée par la baisse du coût salarial pour le capitaliste. L’Etat finance cette baisse pour une part. En France, par exemple, par l’allégement des charges sociales et prélèvements obligatoires, et en se chargeant de payer une part grandissante du revenu ouvrier qu’il diminue dans le même mouvement en favorisant le travail précaire et en diminuant le montant et la qualité des prestations sociales.  Ainsi l’entretien et la reproduction de la force de travail sont de plus en plus assurés par l’Etat, tandis que l’usage de cette force et son produit restent aux mains des capitalistes particuliers. Par le biais de l’augmentation de la dette publique et des impôts, c’est finalement le travailleur contribuable qui subventionne la baisse croissante du coût du travailleur salarié dont bénéficie le capitaliste. Ce qui est non seulement un comble de l’exploitation et de la paupérisation, mais une impasse évidente (cf. infra).

3) Le travail précaire se traduit finalement par une augmentation massive du nombre des travailleurs pauvres (qui s’ajoute à celle des « exclus » définitifs du marché du travail).

Plus le capitalisme est capable de produire des richesses matérielles (on ne discutera pas ici de leur utilité) et plus se développe la pauvreté, non seulement relativement à la  richesse produite, mais de manière absolue. C’est une loi du capitalisme depuis longtemps découverte par Marx : « Plus le travail gagne en ressources et en puissance… plus la condition d’existence du salarié, la vente de sa force, devient précaire …. C’est cette loi qui établit une corrélation fatale entre l’accumulation du capital et l’accumulation de la misère…. »[12]. Loi qu’aucune prétention à établir un « bon capital » ne peut transgresser puisqu’elle est inhérente à l’essence du capital, le rapport d’appropriation privée. Le rapport de production précarisé n’est que ce rapport capitaliste poussé à son comble pour faire face à l’aggravation des contradictions du procès de valorisation et de reproduction du capital. Mais cela ne les abolit pas pour autant.  Au contraire, et notamment celles-ci : l’antagonisme bourgeoisie-prolétariat et la baisse de la consommation.

Cependant, malgré tous ces efforts intenses pour développer ce rapport de production précaire depuis maintenant plus de vingt ans, les crises se sont multipliées jusqu’au grand krach de 2008. La bourgeoisie va donc être obligée de les intensifier. Or elle se heurte à des limites pour augmenter par le développement de ce rapport l’extraction de la pl sous sa forme absolue. Or, comme on l’a déjà vu, augmenter la pl sous son autre forme, la pl relative, se heurte aussi à des limites : ce sont précisément celles qui ont obligé la bourgeoisie à développer le rapport de production précaire, ainsi que cela a été montré précédemment. C’est pourquoi cette situation va l’obliger à amplifier l’autre volet de sa solution à la crise : la destruction du capital sous toutes ses formes. Nous disons amplifier parce que la crise produit déjà d’elle-même et « naturellement » cette destruction.

5.3.    Etatiser pour détruire

L’accroissement de l’intensité du travail qui est recherchée avec le rapport de production précaire a des limites physiques objectives même s’il est réduit à un travail très simple ou de simple surveillance.  C’est alors le « stress » qui se développe avec le nombre de machines et d’opérations à surveiller, la peur de la faute et du licenciement, et aussi le mortel ennui. De plus, il ne résout en rien le problème de la sous-consommation. Au contraire, il s’agit toujours de diminuer la masse salariale (Cv) relativement à celle de pl tout en augmentant la production et l’accumulation du capital. Le fond des difficultés du capital à accroître la plus-value, que ce soit sous forme relative ou sous forme absolue, à une époque de son développement où l’intensité capitalistique a atteint des niveaux très élevés, peut se résumer à ceci : cet accroissement est beaucoup plus difficile à obtenir quand l’exploitation accrue qui en est le moyen ne porte plus que sur une quantité de travail prolétaire devenue très faible dans la valeur produite, et que le perfectionnement incessant des méthodes tayloristes d’Organisation Scientifique du Travail a porté le taux d’exploitation de ces prolétaires à un niveau difficilement dépassable. Et quand, plus généralement, les autres contre tendances à la baisse du taux de profit ont touché également leurs limites.

Il faut d’abord observer que la diminution relative de la quantité de travail prolétaire s’étend  partout, y compris dans des pays comme la Chineou l’Inde où on a connu  ces 20 dernières années un accroissement important du nombre de travailleurs, extraits des campagnes et transformés en prolétaires par le capital mondialisé venu chercher les coûts salariaux les plus bas. En effet, ces pays se sont industrialisés selon les moyens techniques les plus modernes, et l’intensité capitalistique s’y est rapidement rapprochée de ce qu’elle est dans les pays les plus avancés. Ainsi en Chine, la « fabuleuse croissance » est due selon les estimations pour 62% à la croissance du capital fixe, « la part de l’augmentation de l’emploi est donc devenue très faible »[13]. De même, en Slovénie, un directeur de l’usine d’assemblage Renault explique que la main d’œuvre y est certes trois fois moins chère qu’en France, mais qu’elle ne représente que 15% « du prix de revient d’une auto – ce faible coût étant également vrai pour nos équipementiers »[14].

Bien évidemment il n’y a pas que ces difficultés objectives. On sait le rôle que la résistance ouvrière, par exemple en mai-juin 68 en France, a joué pour détruire le rapport de production fordiste. Et la formidable aggravation de la condition prolétaire que le développement accéléré du rapport de production précarisé produit suscitera tôt ou tard une résistance plus forte encore, sortant du train-train syndical ou de l’impasse des luttes émiettées. Mais pour ne rien prophétiser et en rester sur le terrain des difficultés objectives que rencontre la bourgeoisie pour valoriser et reproduire le capital et, avec lui, la société capitaliste, il faut généraliser notre analyse et constater l’épuisement de l’ensemble des contre tendances[15] à la baisse du taux de profit qu’elle a pu mettre en œuvre ces vingt dernières années.

On connaît les trois principales:

– l’augmentation du taux d’exploitation par la précarisation du rapport de production ;

– la mondialisation (3ème phase) qui a permis l’extension des échanges et de la production mondiale, tout en contribuant à la baisse des coûts salariaux ;

– l’hypertrophie du crédit qui a dopé cette extension, notamment en soutenant artificiellement la consommation dans les pays centraux, les principaux consommateurs.

La crise actuelle marque la fin des effets « bénéfiques » de ce système contre-tendanciel qui a été appelé libéralisme. Il répondait à la crise du système fordiste ouverte dans les années 70 qui manifestait les limites rencontrées à l’accroissement de la pl sous sa forme relative. La bourgeoisie y a répondu, comme nous l’avons montré ci-dessus, par une intense offensive pour accroître la pl sous sa forme absolue et pour abaisser les coûts salariaux. Mais il n’y a pas d’autres modes d’extraction de la pl que ceux là. Qu’ils s’épuisent  marque bien le caractère sénile du capitalisme. A cela, le dopage massif par le crédit n’a apporté qu’une rémission provisoire ainsi qu’on peut le constater par l’effondrement du système financier. Quant aux effets « bénéfiques » de la mondialisation, ils s’épuisent également. La poursuite des baisses des coûts de production se heurte à des salaires déjà extrêmement bas et à des révoltes contre la misère, contre l’impérialisme, et contre les graves dégâts écologiques que la bourgeoisie doit prendre en compte, au moins dans la mesure où elle peut en être elle-même victime tant qu’elle vit sur la même planète que les prolétaires.

Ce sombre tableau ne signifie pas pour autant que le capitalisme va s’effondrer tout seul. Il montre seulement que les moyens mis en œuvre  jusqu’ici ne suffisent pas  à relancer la valorisation du capital de manière assez vigoureuse. D’où l’engagement des principaux Etats pour sauver le système financier à coups de milliers de milliards de dollars et pour fournir au capital la plus-value qu’il réclame. Ce n’est que la prolongation d’une tendance ancienne, mais l’ampleur prise par cette évolution mérite qu’on caractérise spécifiquement ce phénomène. Il n’est pas anodin, en effet, que dans un pays développé commela France, l’Etat fournisse environ la moitié du – très modeste – revenu prolétaire moyen.

C’est parce que chaque capital particulier peine à réaliser un taux de profit suffisant que l’Etat se comporte de plus en plus comme « le » capitaliste, « le » fournisseur de plus-value.

Il le fait en abaissant les impôts sur le capital et les capitalistes. Il le fait en déchargeant les capitalistes (surtout ceux qui favorisent l’emploi précaire) d’une partie du coût salarial. Mais là n’est pas le plus important. Il fiscalise le revenu prolétaire : il le diminue aussi. Premièrement en augmentant leurs impôts, et qui augmenteront encore plus avec le creusement de la dette publique auquel ces faveurs faites au patronat contribuent. Deuxièmement, en diminuant le salaire indirect et en dégradant les services publics au nom de cette même dette publique (« trou » dela Sécuritésociale, « trou » des caisses indemnisant le chômage, « trou » des caisses de retraite, etc.). Troisièmement par l’inflation monétaire que cette dette gigantesque engendrera.

En devenant « le » capitaliste, l’Etat organise la baisse du niveau de vie prolétaire. Mais il camoufle cette activité derrière l’idéologie de l’intérêt général dont il se prétend le représentant. Ne va-t-il pas jusqu’à soutenir qu’il favorise l’emploi en abaissant le coût salarial des emplois les moins qualifiés, que cette baisse favorisant l’emploi favorise en même temps la reprise de la croissance ? Dans les conditions du capitalisme cela peut s’avérer exact, quoi que momentanément et dans d’étroites limites. Mais ce serait dans l’intérêt du capital et de ses fonctionnaires, et non dans l’intérêt général.

L’Etat comme « le » capitaliste se substituant à l’Etat des capitalistes, on se croirait presque en route vers un régime de capitalisme d’Etat de type stalinien. Mais ce n’est pas du tout la même situation historique. L’Etat stalinien a puissamment organisé une sorte « d’accumulation primitive », à très grande vitesse. Dans les vieux pays impérialistes commela France, il n’y a rien de cela, mais au contraire une accumulation arrivée à un stade sénile, gâteuse dans tous les sens du terme.

Cela fait penser à cette formulation quelque peu énigmatique de Marx et Engels dans le Manifeste du Parti Communiste :« Elle (la bourgeoisie) ne peut plus régner, parce qu’elle est incapable d’assurer l’existence de son esclave dans le cadre de son esclavage, parce qu’elle est obligée de le laisser déchoir au point de devoir le nourrir au lieu de se faire nourrir par lui. »

Enigmatique parce qu’évidemment la bourgeoisie n’existe qu’en se nourrissant du travail prolétaire. Marx le sait bien puisque c’est lui qui l’a établi définitivement. C’est pourquoi il précise que si la bourgeoisie n’y parvient plus, c’est qu’elle ne peut plus régner. Et il en a établi la cause dans ses travaux ultérieurs : dans les sociétés hautement mécanisées les prolétaires ne produisent plus assez de cette plus-value qui la nourrit. Dès lors elle ne peut plus non plus les employer. Et eux ne peuvent plus se nourrir de leur « travail nécessaire » puisque leur revenu n’est plus assuré par les possesseurs des moyens de production. En effet, c’est la production de plus-value qui décide de leur emploi et rien d’autre. Dire que la bourgeoisie doit nourrir les prolétaires est un oxymore puisque ce ne peut être que l’inverse. Ce qui est certain, c’est « qu’elle est obligée de les laisser déchoir ». Et ce qui aurait pu être dit, et que Marx dira plus tard, c’est que les machines hautement perfectionnées et, derrière elles, la science, peuvent nourrir les travailleurs, quand bien même ils travailleraient très peu…..si du moins elles ne revêtaient pas la forme de capital, c’est-à-dire si les travailleurs collectivement en avaient la possession.

Pour en revenir à notre propos, on voit que l’évocation de « l’escla­ve » nourri par la bourgeoisie est une formule qui se rapproche du phénomène de « l’esclave » nourrit par l’Etat, la bourgeoisie organisée, dont nous avons vu la tendance se développer. Mais le parallèle s’arrête là, car c’est en aggravant les impôts sur le peuple ainsi que la dette publique qui pèse et pèsera toujours davantage sur lui, que l’Etat le nourrit précairement comme un RMIste ou un working poor. Dans le même mouvement, il abreuve le capital de liquidités et de profits supplémentaires. Ce système mène à une impasse car il revient, poussé à sa limite, à ce que « l’esclave » n’ait plus de revenu et que la consommation s’effondre, effondrant davantage la production de pl qu’on voulait, par là, augmenter. Lorsque l’essentiel de la richesse est produite par les machines automatisées et que celles-ci sont possédées par la bourgeoisie, alors c’est cette dernière qui se l’approprie nécessairement. En poussant la tendance de l’accumulation du capital au plus loin qu’elle peut, la bourgeoisie, qui possède les moyens de production, ne peut plus les faire fonctionner faute de pl, les prolétaires ne le peuvent pas non plus faute d’en être possesseurs. Voilà l’impasse criminelle et stupide où mène le capitalisme !

On doit donc aboutir à la conclusion que l’ensemble des moyens mis en œuvre par la bourgeoisie pour surmonter la crise évoqués jusqu’ici, depuis le sauvetage du système financier jusqu’au développement du rapport de production précarisé et l’intervention renforcée de l’Etat dans la production de la plus-value, ne sont que des solutions de court terme, insuffisantes pour résoudre le problème de la suraccumulation – sous-consommation qui est la cause immédiate de la crise, la cause ultime étant ce qui engendre ce processus : le rapport d’appropriation privée des moyens de production. C’est pourquoi la bourgeoisie devra nécessairement attaquer de front ce problème en opérant une destruction de capitaux excédentaires et fictifs bien au-delà de celle que la crise induit « naturellement » avec son cortège de dévalorisations, de faillites et de fermetures d’entreprises.

« Le stade suprême du développement de la puissance productive ainsi que le plus grand accroissement de la richesse jamais connue coïncident donc avec la dépréciation du capital, la dégradation du travailleur et l’épuisement systématique de ses capacités vitales. Ces contradictions conduisent à des explosions, des cataclysmes, des crises dans lesquelles, par la suspension momentanée du travail et la destruction d’une grande partie du capital, ce dernier est ramené par la violence à un niveau où il peut reprendre son cours. »[16]

Mais le capital n’est pas seulement « ramené à un niveau » antérieur, résolvant le seul problème quantitatif des surcapacités. La suraccumulation n’est pas seulement une surcapacité. La surmonter exige aussi des mesures qualitatives que nous avons exposées ci-dessus. Les mettre en œuvre exige évidemment la destruction des anciens rapports de production. La destruction de ces rapports va de paire avec celle des surcapacités. Tant par le chômage accru qu’elles impliquent, qui induit une forte pression sur des prolétaires encore sur la défensive, que par la fermeture des entreprises trop obsolètes, les destructions des surcapacités permettent, d’une part, de remplacer l’ancien par le neuf, les entreprises les moins performantes par de plus performantes[17] et, d’autre part, de transformer toute l’organisation de la production, de casser les acquis sociaux. La destruction massive de capital fait donc en quelque sorte d’une pierre deux coups : elle réduit les surcapacités, elle permet aux entreprises de  sortir de la crise autrement qu’elles y étaient entrées, avec des rapports de production modifiés qui permettent d’augmenter le taux d’exploitation et le taux de profit.

Tout cela exige un renforcement conséquent de la dictature de l’Etat. Il est nécessaire pour imposer aux prolétaires l’aggravation de leur situation. Mais il est aussi nécessaire parce que l’ampleur des destructions à réaliser implique une très vive aggravation de la concurrence entre capitaux, chacun déployant tous ses efforts pour que ce soit les autres qui disparaissent. Vaincre dans cette concurrence exige notamment d’organiser une défense plus collective des divers capitaux nationaux, déclarés « stratégiques » pour l’occasion. Chaque Etat s’empresse d’orga­niser cette défense, tant sur les plans économique (protectionnisme) que militaire. Mais il le fait  dans le contexte de la mondialisation, dans le système planétaire du procès d’extraction de la pl. Ce niveau de la concurrence implique la formation d’alliances plus ou moins solides, de blocs plus ou moins stables[18]. Aucun Etat, pas même  les USA, ne peut assurer seul sa place dans cette compétition planétaire qui met en jeu des forces énormes et complexes (rivalités entremêlées entre capitaux, nations, classes et intérêts spécifiques pour tels marchés ou zones d’influence ; alliances qui incluent aussi des rivalités entre alliés, etc.)[19].

Cette concurrence internationale a évidemment parmi ses divers enjeux celui de la domination des pays plus faibles producteurs des matières premières indispensables aux plus puissants. Et c’est là  dans la capacité à s’approprier le maximum de ces ressources et à évincer les concurrents que se montre la puissance. C’est là que la force militaire et les guerres se déploient d’abord. Déjà en 1914, il s’agissait du partage des colonies. La concurrence ne fera que s’accroître particulièrement pour savoir qui pillera le plus les ressources du « Tiers Monde ». Cela se passe déjà tous les jours sous nos yeux.

Plus généralement, la puissance des grands centres de l’impéria­lisme tient en leur capacité économique et militaire à capter le plus de richesses produites mondialement. C’est d’ailleurs  pourquoi ce sont des centres financiers et des puissances militaires. C’est cette capacité qui fait que le dollar et les Bons du Trésor US restent encore les titres les plus recherchés, alors même que c’est le système financier américain qui est au cœur de la débâcle et que l’émission de dollars atteint les montants les plus pharamineux.

Il n’est donc pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que cette crise entraînera un fort renforcement de la dictature de l’Etat (on en voit déjà la tendance en France avec le sarkozysme). Malgré l’aiguise­ment objectif de l’antagonisme bourgeois-prolétaires, l’Etat trouvera des bases pour obtenir le soutien d’une partie plus ou moins importante des masses populaires dans le fait que cette concurrence accrue entre capitaux en difficultés induit aussi une concurrence accrue entre travailleurs pour la vente de leur force de travail, leurs intérêts individuels immédiats, ou ce qu’ils croient l’être. A partir de là, les idéologues et propagandistes du capital peuvent exciter et développer, à l’aide des puissants moyens médiatiques qu’ils possèdent  ces tendances à l’étatisme, au protectionnisme, au nationalisme et à la xénophobie.

Il serait tout à fait impossible d’éviter l’écrasement des prolétaires et des peuples du monde ainsi que les massacres et les catastrophes pouvant aller bien au-delà de ce que le monde a connu dans les années 30-45 sans combattre et refuser fermement tout ce fatras étatiste nationaliste et européocentriste. C’est exactement cette idéologie délétère qui a conduit de trop larges fractions de la gauche et des peuples à soutenir, ou, à tout le moins, à  tolérer la montée au pouvoir des fascismes dans les années 30.

Nous venons de voir dans ce chapitre que le renforcement du rôle de l’Etat dans la crise ne produisait que destructions et catastrophes non seulement pour les prolétaires mais pour les masses populaires. Mais si la crise ne se résout que par des destructions, pourquoi ne pas choisir de détruire le capitalisme ? On le peut, et il le faut car c’est le seul « humanisme » vrai aujourd’hui. Il faut alors comprendre que ce qui pousse le capital à devoir détruire tant de richesses et tant d’individus contient aussi les conditions de la destruction du capital, de l’abolition de l’appropria­tion privée des moyens de production. Cette crise révèle combien ces conditions sont mûres. Il revient aux communistes de travailler à le faire voir le mieux possible afin de montrer que ce qui conduit aux pires catastrophes  dans le cadre d’un capitalisme « rénové », peut conduire à une communauté d’individus libres dans un système où les prolétaires prendraient le pouvoir et s’émanciperaient de la  l’exploitation et de la domination bourgeoises.


[1]    J.M. Vittori, Les Echos, 12.05.09.

[2]    Etude DARES, ministère du Travail, citée dans Les Echos, 26.05.09.

[3]    Le Figaro 07.05.09.

[4]    L. Data, Le Grand Truquage, op. cit.

[5] Le Figaro, 17.02.08.

[6]    P. Mabille, La Tribune, 23.05.09.

[7] Evidemment cette prise en charge existait déjà dans des domaines tels que l’éducation, la santé, le logement, etc. Voir T. Thomas L’Etat et le Capital, Paris, Albatroz, 2002

[8] Alternatives Economiques n°281 juin 209.

[9] On peut ajouter que ceci joue aussi pour les petits, et surtout pour les gros capitalistes agricoles : « un paysan français touche en moyenne annuelle 20.000 euros d’aides, mais 9,4% reçoivent plus de 50.000 euros et se répartissent 34% de l’enveloppe…les subventions représentent la moitié des 71.000 euros d’excédent brut d’exploitation d’une ferme moyenne. » Ibidem. Ainsi le travailleur paie sa nourriture deux fois : une fois par l’impôt et une fois quand il l’achète.

[10] Certes, le travailleur appartient toujours au capital d’une façon générale. Mais ici il s’agit plus précisément du fait que le temps de non travail accompagne en permanence le temps de travail comme inséparables, deux faces de la même médaille.

[11] Nous ne discuterons pas ici de la question de la pérennité des Etats, de la concurrence et des nationalismes dans le cadre de la mondialisation. Voir « Les Mondialisations », op cit.

[12] K., I, 3, p.87-88.

[13] M. Aglietta et L. Berrebi, op. cit. p.266.

[14] Le Figaro 24.04.07. Evidement ce faible taux ne s’applique pas à l’ensemble des emplois, notamment dans les pays du Centre où nombre d’entre eux sont des emplois qualifiés, de sièges sociaux ou de recherche, et où le secteur des services, financiers, logistiques et autres, est important. Dans cette situation le taux de main d’œuvre est beaucoup plus important (quelque 70% en France, selon Le Figaro 16-17/02/08). Mais elle ne produit pas de pl ; elle en consomme, extraite pour l’essentiel des pays « émergents » et dominés. D’ailleurs, dans ces secteurs des services, le taylorisme s’est aussi beaucoup développé (cf. les Macdo, les call centers, etc.), en même temps que l’informatique (caisses automatiques, e. commerce, gestion des flux, comptabilité, etc.), ce qui ne manque pas d’y induire, là aussi, une forte tendance à la diminution des emplois. Voir sur cette taylorisation à outrance l’intéressant ouvrage de G. Duval, L’entreprise efficace, Paris,La Découverte.

[15] Expliquées par Marx (K. III, chapitre 14), elles donnent la réponse à cette question. Le problème, fait-il remarquer n’est pas tant d’expliquer pourquoi le taux de profit tend à baisser, mais pourquoi cette baisse « n’a pas été plus importante ou plus rapide » K., III, 1, p.245.

[16] Gr. II, p.238.

[17] Rappelons que ce n’est qu’après les destructions de la deuxième guerre mondiale que le système de l’usine fordiste s’est progressivement répandu en Europe à un certain nombre d’industries. Auparavant, il y était resté marginal.

[18] A l’instar de ce qui était déjà le cas lors des deux premières guerres mondiales.

[19] L’extension de l’OTAN, le renforcement de l’adhésion française, ne sont que des signes parmi d’autres de ce jeu d’alliances car les rapports entre grandes puissances telles que les USA,la Chine, l’Europe,la Russie, etc. ne sont pas encore figés.

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