Grâce aux produits dérivés

Jean Gagnon Dossier Actualité économique

Fin des années 70, début des années 80. Une période économique qui s’annonçait difficile, et qui le sera. Les gouvernements étaient tombés dans la spirale des déficits depuis 1976, et l’inflation explosait, conséquence du premier choc pétrolier. L’impact sur les taux d’intérêt allait être dramatique.

Pour favoriser le développement de l’industrie porcine, le gouvernement du Québec offrit de garantir les prêts consenties par les banques pour la construction de porcherie. Les instigateurs de cette mesure étaient probablement loin de se douter qu’ils ouvraient alors la porte à l’utilisation de produits dérivés financiers dans la grande région agricole entre St-Hyacinthe et Granby.

Les agriculteurs faisaient alors affaires principalement avec les caisses populaires de leur municipalité ou de leur village. Plusieurs se présentèrent à leur caisse pour obtenir un prêt et se lancer dans l’élevage de porcs étant donné la demande des abattoirs concentrés dans cette région.

Titrisation

Mais ces petites caisses n’avaient pas suffisamment de liquidités pour répondre à cette demande soudaine de leurs sociétaires. Elles se tournèrent donc vers l’Union régionale des caisses (à l’époque le Mouvement Desjardins était décentralisé et comptait 10 organismes qui agissaient comme fédération régionale). L’Union régionale leur suggéra de consentir tous les prêts pour le financement des porcheries et leur assura qu’elle leur fournirait les liquidités nécessaires grâce à sa capacité d’effectuer des transactions entres les sociétés membres du réseau des caisses, et la possibilité de lever des fonds sur les marchés des capitaux. Bien que le terme n’était à peu près utilisé pas à l’époque, il s’agissait bien de titrisation, c’est-à-dire un regroupement de créances revendu à des investisseurs.

Swap de taux d’intérêt

Mais cette croissance des prêts dans les caisses allaient les exposer à un risque énorme. Les caisses utilisaient des fonds (dépôts des membres et liquidités obtenues de l’Union régionale) dont l’échéance était relativement courte, soit environ un an en moyenne. Mais elles prêtaient l’argent aux agriculteurs pour des périodes de 5 ans et plus. L’environnement économique de l’époque nous annonçait une hausse importante des taux d’intérêt. Certains parlaient même de taux à 20 ans. Et ils eurent raison.

Comme les caisses allaient devoir renouveler les dépôts à chaque année à des taux de plus en plus élevés, mais qu’elles n’allaient recevoir que le même taux sur les prêts consenties, elles auraient à subir des pertes énormes. Un produit dérivé, le “swap de taux d’intérêt ”, allait leur permettre de se mettre à l’abri de ces fluctuations de taux. Le “swap de taux d’intérêt” est un contrat par lequel l’institution s’engage à payer un taux fixe et à recevoir un taux variable. En contractant un “swap de taux d’intérêt”, les caisses purent neutraliser l’effet pervers du déséquilibre entre l’échéance moyenne de ses dépôts et de ses prêts.

Le résultat. L’industrie porcine prospéra. Le Québec devint un chef de file dans l’exportation du porc jusqu’au Japon. Abattoirs et porcheries firent de bonnes affaires et créèrent de nombreux emplois dans la région. Quant aux caisses, la croissance, autant des actifs que des bénéfices, s’accéléra, ce qui permit de faire de nouveaux prêts pour développer d’autres secteurs d’activité et de distribuer aux membres des ristournes de plus en plus élevées. Et tout ça, grâce aux produits dérivés.

5 pensées sur “Grâce aux produits dérivés

  • avatar
    24 février 2010 à 9 09 28 02282
    Permalink

    Oui un résultat partiel et économique à moyen terme qui ne tient pas compte ce que la collectivité devra payer au niveau des dommage$ environnementaux du à cette concentration d’exploitation porcine. Bénéfices privées et déficits publics, tout comme en Alberta dans l’exploitation des sables bitumeux. Il faut financiariser ses impacts pour que ca entre dans le bilan des entreprises sinon ils n’ont que les bénéfice$.

    http://espritlogique.wordpress.com/2010/01/01/dettes-publiques-contre-impots-dans-une-democratie-capitaliste/

    Répondre
  • avatar
    24 février 2010 à 12 12 56 02562
    Permalink

    Serait-ce le premier instrument dérivé au Québec? Non. Si je ne me trompe, le financement des semailles annuelles se fait depuis bien avant les « interest rate swaps ».

    De façon intrinsec, ces produits dérivés ne sont pas « bon » ou « mal », c’est ce à quoi on l’utilise (mitigation d’un risque ou spéculation) qui importe, et c’est surtout sa divulgation aux états financiers et à quelle valeur qui peut créer le plus de dommage.

    C’est ça qui va faire flancher l’économie des pays. Un à un, comme des dominos, victimes des franc-tireurs économiques.

    Répondre
  • avatar
    24 février 2010 à 15 03 00 02002
    Permalink

    Ce qui permet les abus sur les marchés des produits dérivés est le crédit facile. Des traders, investisseurs, institutions, etc, qui empruntent de grosses sommes pour prendre des positions importantes sur ces marchés. Cela a été grandement facilité par les politiques monétaires ultra-expansionnistes des dernières années ainsi que par la création de monnaie du système.

    Ce billet va dans le sens de celui que j’ai publié en septembre dernier:

    http://minarchiste.wordpress.com/2009/09/14/ne-jettons-pas-la-titrisation-avec-leau-du-bain/

    Répondre
  • avatar
    25 février 2010 à 19 07 01 02012
    Permalink

    @ JG

    Si les dérivés n’avaient pas eu des avantages ils n’auraient pas existé. C’est le probleme de la scie mécanique qui tombe entre les mains d’un assassin.

    PJCA

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *