Héroïnes de l’Histoire et de mon histoire.

Jeanne ManceCLAUDE BORDELEAU

Vous avez déjà vécu l’expérience d’un souvenir déclenché par un son, une odeur, un nom? Un souvenir tellement précis et net que vous avez l’impression d’y être de nouveau, de revivre un moment de votre existence dans tous ses détails, même si ce souvenir date de notre prime enfance, un véritable voyage dans le temps. Bien que ne durant qu’une fraction de temps un tel souvenir peut, des fois, éveiller avec lui une série d’autres souvenirs, comme des bulles souvenirs, qui, sans avoir nécessairement de liens évidents entres eux semblent toutefois reliés d’une certaine manière; un peu comme des perles sur un collier.

Cela s’est produit pour moi cette semaine. En écoutant d’une oreille le journal télévisé de début de soirée j’ai entendu la nouvelle comme quoi Rome venait d’accorder le statut de «  vénérable » à Jeanne Mance. Peu de gens ont eu cette reconnaissance, premier pas vers la sainteté, cela démontre que cette personne à vécue de façon exemplaire et /ou a accompli des actions sortant de l’ordinaire.

Pourtant ce n’est pas cette annonce qui m’a interpellé vraiment, mais la mention de ce nom : Jeanne Mance, lui, m’a plongé dans un souvenir, un flash ou je me suis retrouvé dans ma classe au primaire. Tout y était mais surtout devant moi mon livre d’Histoire du Canada, recouvert de son papier brun protecteur, ouvert à la page ou était relaté l’histoire de la participation de Jeanne Mance à la fondation de Ville-Marie ou Montréal, de son arrivé avec Paul de Chomedey de Maisonneuve, de la construction des premiers bâtiments d’un hôpital nommé Hôtel-Dieu, dévouement, sa persévérance, son courage; souvenir d’une illustration dans laquelle elle est poursuivie par un Iroquois armé d’un tomahawk ( souvenir d’une image réelle ou création de mon imaginaire?). Mais en même temps m’est revenu le sentiment d’admiration que j’avais eu pour cette femme.

En ce temps là Jeanne Mance était pour moi une véritable héroïne. Je n’aurai su étayer ou argumenter ce sentiment précisément. Il y avait peu de femmes nommées dans ce petit livre : à part sœur Marguerite Bourgeois peut être mais, c’était une religieuse donc pour moi elle agissait comme une religieuse devait agir tout simplement, c’était normal.

Mais Jeanne Mance, elle, avait quelque chose de plus. Femme seule dans un environnement presque exclusivement masculin, elle n’est pas seulement « arrivée » avec M. de Maisonneuve, elle semblait son égale, participant aux décisions, dirigeant constructions autant qu’intendance tout se dévouant auprès des malades et blessés, et tout cela par choix, son choix. Plus tard, beaucoup plus tard, j’ai appris que, ce qui était décrit en quelques lignes dans ce petit manuel, avait pris en réalité des années de préparations et de démarches. Que Jeanne, En France, avait su par sa conviction, sa détermination, sa force de caractère mais aussi par sa personnalité, s’attacher et s’entourer des institutions et des personnes, autant hommes que femmes, qui la soutinrent financièrement et lui donnèrent les moyens et les pouvoirs pour agir. Les femmes avaient peu de rôles qu’elles pouvaient endosser, pourtant Jeanne Mance a su se créer un rôle sur mesure. Tout petit donc, j’avais découvert ma première héroïne car, même si l’idée était diffuse, sinon confuse, à cet âge je sentais que ce que Jeanne Mance avait accompli, toutes les femmes auraient du pouvoir l’accomplir aussi; mais cela ne semblait être le cas en aucune façon, je ne savais pas pourquoi mais une graine avait été planté.

Je quitte cette perle-souvenir car une autre m’attire. J’ai 8 ou 9 ans et avec trois copains nous jouons avec des modèles réduits d’auto (le fameux match box). Nous en avions des dizaines et tracions des rues dans la poussière des trottoirs, dans le centre ville les trottoirs étaient notre terrain de jeu, pas vraiment le choix. Ça roulait rondement dans notre ville miniature lorsqu’une voisine de notre âge nous rejoignit, belle, rousse, gentille, souriante et qui nous demande si elle peut jouer avec nous, nous lui faisons une place et la laissons se choisir des autos. Cela ne fait pas deux minutes que sa mère sort et interpelle sa fille assez vertement, viens ici, ne joue pas avec eux c’est des garçons, rentre immédiatement! Nous nous regardons, ébahis, il vient de se passer quoi? Quel crime horrible avons nous commis? Pourquoi une fille ne peut pas jouer avec nous? Personnellement je n’ai pas vraiment le goût de jouer à la poupée mais si elle veut jouer aux autos, quel est le mal? Pourquoi cette ségrégation? Je ne comprends pas. J’ai un frère et une sœur plus vieux de 5 et 6 ans, eux n’ont une différence que de 11 mois. Ils sont presque toujours ensemble donc pour moi il est normal de voir un garçon et une fille faire les mêmes activités, mais la société semble fonctionner avec d’autres règles, règles que je ne comprends pas mais que je n’aime guère déjà.

 

Mais une autre perle-souvenir s’impose à moi; une conversation entre adultes que j’ai entendu vers la même époque; ma mère s’insurge et ne décolère pas parce que la banque lui à refuser l’ouverture d’un compte sans la signature de mon père. Moi aussi je suis choqué! Voyons donc, c’est elle qui gère le budget familial : mon père est entrepreneur à son compte et, comme seconde source de revenu ma mère loue des chambres à la semaine au troisième étage et c’est elle qui gère tout cela. Je crois que c’est à cet instant que je deviens vraiment conscient que les femmes et les hommes n’ont pas les mêmes droits, même que les femmes ont peu de droit en fait. Je ne trouve pas cela juste! Mon père était plus qu’une figure paternelle, il participait activement aux tâches domestiques, n’hésitant pas à faire la vaisselle ou laver les planchers ou préparer les repas, et les quolibets qu’il recevait de ses oncles et tantes par rapport à cela le laissait froid. Il n’agissait par amour, pas par lâcheté, et savait s’assumer (mon père demeure mon principal héros masculin mais ce n’est pas le sujet de cet article).

Cela m’amène à une quatrième perle-souvenir, à ma deuxième héroïne féminine. Je suis au début de mon adolescence, perdu et déchiré au mieux confus entre tout ce que je vois et entends. Ou trouver les réponses aux milliers de questions qui m’arrivent en plein visage à tous les jours mettant à l’épreuve ce que l’on m’a affirmé comme étant la bonne manière de vivre et de penser et ce qui , profondément enfoui en moi, me dicte d’agir autrement. Mais un jour je découvre une émission animée par une femme, une femme qui dit et explique les choses simplement, clairement, en utilisant les bons termes. Une femme qui nous ouvre l’esprit et qui balaie préjugés et ignorance sans juger ou condamner mais en informant. Cette femme c’est Jeannette Bertrand, ma deuxième héroïne! Pour moi elle était là à la bonne place, au bon moment. Dans les années 60-70 l’éducation sexuelle pour la plupart d’entre nous était, disons, pour le moins minimaliste, mon père me suggérait de demander à ma mère et ma mère me renvoyait à mon père, difficile de monter un dossier étoffé dans ces conditions non? Mais dans son émission «  Comment, pourquoi? » Jeannette elle n’hésitait pas à répondre franchement, quelle que soit la question ou le sujet. J’étais un élève studieux mais j’ai plus appris sur moi et sur la vie avec Jeannette Bertrand que dans mes livres de math et de chimie.

Année 1968, je fais mon entrée en technique de chimie dans la toute nouvelle institution du CEGEP. Encore plus nouveau, garçons et filles sommes ensembles, durant tout mon primaire et mon secondaire les deux sexes étaient séparés, même pas dans la même bâtisse. Très rapidement je fus confronté à toutes les vicissitudes, obstacles et frustrations auxquelles étaient soumises les filles, seulement parce qu’elles étaient des filles et les filles n’étaient pas bienvenue en science, en chimie, en technique! Du moins plusieurs enseignants ne se gênaient pas pour le déclarer ouvertement en pleine salle de cours, plusieurs autres se taisaient mais leur comportement envers elles étaient éloquent. La place des filles était en radiologie et en biologie, pas en chimie ou en physique. Pour la première fois je vivais des situations ou je constatais que ce que mes héroïnes comme Jeanne Mance ou Jeannette Bertrand avaient enduré pour se réaliser et que les femmes étaient toujours soumises règles arbitraires et injustes, traitées comme des inférieures qui devaient se cantonner à certains rôles. Et j’ai vu combien ces comportements pouvaient faire mal. Ce n’était plus un personnage sorti d’un livre d’histoire ou connu via la télévision mais des personnes bien réelles que je côtoyais et appréciais. La plupart des garçons de cette promotion nous sommes rangés derrière nos collègues féminines et les avons activement appuyé et soutenu pour dénoncer faire changer de tels comportements sexistes et injustes.

Ces deux héroïnes, de mon histoire personnel du moins et, certainement de beaucoup des personnes de mon groupes d’âge, hommes autant que femmes, c’est deux héroïnes donc ont eu pour moi et mon développement une très grande influence et fait de moi, je le crois fermement, une meilleure personne.

D’entendre le nom de Jeanne Mance a déclenché en moi une série de souvenirs mais, ce n’est que maintenant que j’en réalise vraiment toute l’importance : Nous sommes tous, quelque soit notre sexe, race ou religion, capable de nous réaliser et d’occuper une place juste, équitable et productive dans la société, mais personne ne nous la donnera, nous devons nous tenir debout et nous assumer, comme , entre autre, Jeanne Mance et Jeannette Bertrand me l’ont démontré par leur exemple et je les en remercie.

 

 

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Claude Bordeleau

Né à Montréal en 1950. Diplôme de technologue en chimie, carrière de 37 ans comme technicien en travaux pratiques au Collège Ahuntsic. Études en guitare populaire et piano classique, accompagnateur instrumentiste dans un groupe vocal et une chorale. Ceinture noire 3ième Dan en karaté, toujours actif dans le Groupe Karaté Sportif. But dans la vie: apprendre et devenir une meilleure personne à chaque instant, physiquement et spirituellement avec le plus grand sourire possible.

2 pensées sur “Héroïnes de l’Histoire et de mon histoire.

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    14 septembre 2015 à 9 09 34 09349
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    D’où l’importance des cours d’histoire. Merci M. Bordeleau pour cet article qui le démontre très clairement.
    Si l’histoire réelle nous était enseignée, nous saurions que cette dénigration n’existait pas chez nos ancêtres avant 1792, première année d’élection au Canada.
    En fait, la femme canadienne était maîtresse au foyer et même si l’homme s’affichait comme la tête responsable de la famille, c’est sa femme qui contrôlait à peu près tout. Et cela, tout simplement parce que la plupart du temps le maître de la maison était en « voyage ». Lorsqu’un « entrepreneur » décédait, c’était, la plupart du temps, sa femme qui reprenait le commerce. D’ailleurs, elle était souvent la seule du couple à savoir écrire.
    La ségrégation de la femme chez nous n’est apparue officiellement qu’avec la conquête et « officieusement » beaucoup plus tard. L’histoire des femmes du début du Canada est une histoire qui reste à découvrir.

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      14 septembre 2015 à 15 03 58 09589
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      merci de votre commentaire que je trouve très pertinent. La vie des hommes étaient difficiles, les conditions de travail abominables, ils étaient courageux. Mais c,est les femmes qui tenaient la famille à bout de bras avec non seulement courage mais aussi compassion, amour et intelligence. Elles vivaient une guerre des tranchées quotidienne pour la survie et beaucoup trouvait le moyen de se réaliser et de réaliser de belles choses. L’Histoire avec un grand H ne parle souvent que des grandes réalisations ou exploits, mais ces réalisations sont souvent le résultat de la force et la détermination de petites gens au quotidien dont une grande majorité de femmes.
      Claude Bordeleau

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