Irak-archives secrètes 2/3: L’ahurissante offre de Saddam Hussein aux dirigeants iraniens

RENÉ NABA — Ce texte est publié en partenariat avec www.madaniya.info.

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L’auteur dédie ce texte à tous ceux qui font le pari de l’effondrement de l’Iran, afin qu’ils méditent le sort funeste de Saddam Hussein et de son pays, l’Irak, jadis l’un des plus avancés du Monde arabe, transformé désormais en fournaise, le lieu de fermentation de l’Etat Islamique (Daech).

Saddam Hussein était atteint d’une boulimie territoriale. Les Américains surent en jouer. Flattant ses instincts, ils lui tendirent un piège au Koweït. Il s’y engouffra avec précipitation sans en mesurer les conséquences dans un état de décompression psychologique.

A peine sorti de sa meurtrière guerre contre l’Iran (1979-1989), le voilà qu’il se projette un an après sur le Koweït.

Le réveil sera brutal. Il entreprit alors de courtiser son vieil ennemi l’Iran en lui proposant un deal scellé par un traité de coopération stratégique entre les deux grandes puissances régionales du Golfe, afin de faire pièce aux pétromonarchies et à l’Égypte (du temps de Sadate (1970-1981), responsable selon lui, de leur guerre fratricide, destinées à «distraire l’Iran et l’Irak dans la guerre visant à les affaiblir tous les deux».

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1 – Le deal proposé de Saddam Hussein aux Iraniens: A Téhéran Chatt Al Arab, à Bagdad le Koweït.

Des émissaires irakiens empruntèrent le chemin de Téhéran porteurs de messages du président irakien à son homologue iranien suggérant en substance une alliance entre les deux anciens belligérants dont la concrétisation devait bouleverser l’équilibre régional.

Parmi les principales propositions irakiennes figuraient:

  • La reconnaissance par l’Irak de la validité du traité irako-iranien signé à Alger, le 15 mars 1975, entre Saddam Hussein et le Chah d’Iran sur la délimitation des frontières entre les deux pays.
  • Conclusion d’un traité de paix portant sur la normalisation des relations entre les deux pays.
  • Règlement de la question des prisonniers de guerre présents dans les deux pays.
  • Accord iranien pour la visite d’une délégation irakienne de haut niveau en vue de finaliser l’accord.
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2 – La visite d’ Izzat Ibrahim Ad Doury à Téhéran le 9 Janvier 1991.

Alors que les États Unis et les pétromonarchies du Golfe mobilisaient le ban et l’arrière ban de la communauté internationale pour châtier l’Irak, une délégation irakienne de haut niveau s’envolait vers Téhéran, dans le plus grand secret, le 9 janvier 1991, à une semaine de l’offensive occidentale contre l’Irak.

La délégation irakienne était présidée par Izzat Ibrahim Ad Doury, à l’époque Vice-président du Conseil de la Révolution Irakienne, N°2 du régime baasiste, accompagné de Mohammad Al Zoubeidy, ministre des transports et des télécommunications.

(Cauda: A noter que M. Izzat Ad Doury prendra la succession de Saddam Hussein à la tête de la guérilla anti américaine, déclenchée en 2003 dans la foulée de l’invasion américaine de l’Irak et de la chute de Bagdad. Il passe par ailleurs pour avoir été l’artisan de l’alliance entre baasistes et djihadistes qui a donné naissance à Daech). MM. Doury et Zoubeidy ont été les hôtes de leurs homologues respectifs: Hassan Habibi, vice-président iranien et Mohammad Said Kaya, ministre des transports et des communications.

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3- Le contenu du «Pacte de Réconciliation et de Respect mutuel» entre l’Iran et l’Irak.

Le pacte prévoyait les mesures suivantes:

  • Développement du transport aérien via l’aéroport de Bassorah (Sud de l’Irak) et l’aéroport iranien d’Abadan et raccordement des réseaux de transmission entre les divers aéroports des deux pays.
  • Échange d’expertises et d’informations dans le domaine postal, y compris l’ouverture des courriers, ainsi que dans le domaine des liaisons téléphoniques et télex, via la station terrestre Intelstat.
  • Développement du transport maritime entre les deux pays avec autorisation de mouillage des bateaux irakiens dans les ports iraniens, notamment aux ports de Bandar Khomeiny et Bandar Abbas. Sur ce dernier point, les Iraniens, dans le souci de contourner les menaces américaines, ont proposé que le transport maritime soit assuré entre Bandar Khomeiny et le port irakien d’Oum Qasr, le terminal pétrolier à proximité de Bassorah.
  • L’Irak a demandé d’envisager la possibilité d’exporter le brut irakien via les ports iraniens avec le percement d’un oléoduc vers Chatt Al Arab, au delà vers le port de Bandar Khomeiny. L’Irak prenant à sa charge le coût du projet.
  • En vue d’amplifier les échanges commerciaux entre les 2 pays, l’Irak a proposé de doubler les voies terrestres par une ligne de chemin de fer reliant Bandar Khomeiny à Al Mohammara, au delà, à Bassorah pour le transport des personnes et des biens.
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4- Corridor spécial pour le pèlerinage aux lieux saints chiites d’Irak (Najaf et Kerbala)

L’Irak a proposé la création d’un couloir spécial reliant Khanniquine et Qasr Shirine, spécialement affecté aux pèlerins iraniens désireux d’effectuer un pèlerinage aux Lieux Saints chiites d’Irak (Najaf, Kerbala, Al Kazmiyah et Samarra).

L’Iran a proposé que le quota de pèlerins soit fixé à 5.000 pèlerins par semaine, soi 20.000 par mois. Mais l’Irak a décliné cette offre en raison de la faiblesse de ses infrastructures fortement endommagées par la guerre, réduisant le quota à 3.000 pèlerins par semaine soit 12.000 par mois.

L’Irak a en outre fixé à 3.000 dollars le forfait pèlerinage pour les Iraniens comprenant le déplacement vers les Lieux Saints ainsi que le gîte et le couvert. Mais les Iraniens ont fait valoir que cette somme représentait la totalité du montant des dépenses du pèlerinage vers les lieux saints chiites de Syrie (Sayyidat Zeinab); Le forfait syrien comprenant le prix du voyage, -un trajet plus long que le trajet Irak-Iran-, ainsi que l’hébergement et la nourriture.

Flattant la fibre religieuse de la République Islamique Iranienne, les négociateurs irakiens ont proposé d’offrir le pèlerinage aux lieux saints d’Irak, à tous les soldats iraniens captifs d’Irak, à titre gracieux, avant leur remise à l’Iran.

Dans un geste de bonne volonté, préludant à l’offre irakienne, Bagdad avait libéré, le 17 Août 1990, 1.500 prisonniers iraniens qu’il avait remis aux autorités iraniennes au poste frontière de Khosrowi, province de Bakhtaran (Ouest de l’Iran).

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Pour rappel

L’édification et l’aménagement des Lieux Saints chiites d’Irak ont été assurés par les Iraniens qu’il s’agisse la couverture en or des dômes des mosquées, ou de l’équipement en boiseries des murs et portes ou enfin la fournitures des célèbres tapis persans pour le revêtement du sol des mosquées et autres lieux de prière.

De même, le vocabulaire en usage dans les mosquées chiites d’Irak est d’origine farsi que cela soit Al Niqache (décoration, dessin et peinture), Al Kafchadar, le responsable de la surveillance du parc des chaussures à l’entrée de la mosquée dont il est interdit de franchir le seuil en chaussures.

Les Iraniens ont proposé de ratifier l’accord à l’occasion de la venue à Bagdad d’une délégation iranienne, en visite retour.

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5 – Le placement de la flotte civile et militaire irakienne sous la protection de l’Iran.

Mais entre temps, et sans attendre la venue des Iraniens à Bagdad, une délégation d’experts de la sécurité aérienne irakienne atterrissait à Téhéran pour discuter des modalités de la coopération militaire entre ces deux pays isolés dans un environnement régional qui leur est hostile.

La délégation constituée d’experts militaires et d’installations aéroportuaires se proposait d’examiner la question de la mise à l’abri en Iran de la flotte aérienne civile et militaire.

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6 – Le 15 Janvier 1991, vol groupé de 168 appareils de la flotte civile et militaire irakienne vers l’Iran.

Le 15 janvier 1991, à la veille de l’offensive américaine contre l’Irak, 168 appareils de la flotte civile et militaire irakienne s’envolaient vers l’Iran pour se mettre à l’abri des frappes américaines et des forces alliées au sein de la coalition internationale sous le commandement du Général Norman Schwarzkoff.

La liste se décomposait comme suit:

-33 appareils civils, avions de ligne et avions cargos, comprenant 6 Airbus, 5 Boeing, 22 Ilyouchine.

135 appareils militaires: 24 Mirage F1, 12 Mig 23, 68 Sukhoi (SU 20, SU 22, SU 24), 25 Mig 25, 4 Mig 29, ainsi que deux appareils radars et d’interception, ADNANE 1.

Le transfert de la flotte irakienne s’est fait dans le plus grand secret, sous vive tension, en raison de l’imminence du lancement de l’opération «Tempête du désert- Desert Storm». Pour échapper à la surveillance satellitaire et des radars américains, des vols simultanés depuis plusieurs aéroports irakiens se sont dirigés vers des aéroports iraniens, saturant l’espace aérien en vue de perturber les repérages des Avions Awacs E3 américains (avions radars), les avions de pré-alerte Intruder A6 ainsi que les avions d’interception HawkEyes E2 et leur escadrille de protection les avions de chasse de la gamme F15, F16, F18, survolant en permanence l’espace aérien du Golfe en liaison satellitaire avec les radars des aéroports du Golfe.

L’aviation militaire irakienne a été dirigée vers l’aéroport de Zahadan, proche de la frontière pakistanaise, pour être placée à l’abri des raids américains.

Téhéran a annoncé officiellement sa neutralité dans la guerre contre l’Irak afin de ne pas donner prétexte à l’armada américaine d’élargir son rayon d’action pour y inclure l’Iran.

La version arabe de cette séquence est sur ce lien pour le locuteur arabophone: Izzat Ibrahim Ad Doury à Téhéran :

http://www.raialyoum.com/?p=404547

Épuisée par huit ans de guerre contre l’Irak, l’Iran ne pouvait assurer la protection complète de ses 14 bases aériennes, la plupart situées à proximité des pays du Golfe et pas loin de la concentration des troupes américaines et des allies occidentaux.

Toutefois, le rapprochement irako-iranien n’aboutira pas du fait de la sévère répression du soulèvement de la population du sud de l’Irak, à majorité chiite, ordonnée par Saddam Hussein en Mars 1991, deux mois après le lancement de l’opération «Tempête du désert» contre le régime baasiste.

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Epilogue: Décès d’Izzat Ibrahim Ad Doury

Izzat Ibrahim Ad Doury, le numéro 2 du Conseil de la Révolution Irakienne et le négociateur irakien auprès des Iraniens, est décédé dans un hôpital de Tunis des suites d’une longue maladie. Un message de condoléances de Raghd Saddam Hussein, la fille aînée de l’ancien président irakien, à la famille du dirigeant baasiste a confirmé le décès, plusieurs fois annoncées dans la presse par le passé depuis son entrée en clandestinité, en 2003, il y a quinze ans, comme successeur de Saddam Husssein à la tête de la guérilla baasiste anti-américaine.

Le message de condoléances a été adressé à la famille Ad Doury par l’avocat de Raghd, Me Haytham Al Hirch. Ce message ne mentionne toutefois pas ni la d ate du décès, ni la nature de la maladie ni non plus le nom de l’hôpital de Tunis. L’information est parue dans le journal en ligne Ar Rai Al Yom en date du samedi 23 juin 2018.

La dernière manifestation publique d’Izzat Ibrahim Ad Doury a pris la forme d’un message vidéo diffusé le 17 avril 2018 à l’occasion du 71me anniversaire de la fondation du Parti Baas irakien.

Izzat Ibrahim Ad Doury, dont le nom figurait sur le fameux «jeu de cartes» de George Bush Jr, est le seul dirigeant baasiste irakien à avoir échappé au couperet de la justice de la puissance occupante américaine en Irak

En apparence ahurissante, l’offre irakienne était en fait audacieuse, quoique tardive et à contre temps. Venant d’un président aux abois d’un pays acculé, elle avait peu de chance d’aboutir sur fond de bruits de bottes islamo-atlantistes en ce qu’elle privait ainsi l’Iran de savourer sa revanche, une vengeance inimaginable: le châtiment d’un mercenaire, son ennemi implacable, par ses anciens commanditaires, les États-Unis et les pétromonarchies du Golfe.

Lancée à l’avènement de la République Islamique Iranienne, en Février 1979, de la part d’un pays, l’Irak, qui avait offert l’hospitalité politique à l’Ayatollah Ruhollah Khomeiny, pendant 14 ans à Najaf, l’offre de coopération irakienne à l’Iran aurait pu bouleverser la donne de l’équation régionale et constituer une masse critique à l’effet de brider les pulsions salafistes de la dynastie wahhabite.

L’alliance d’un grand pays chiite, l’Iran, et d’un grand pays sunnite, l’Irak, aurait eu un effet préventif d’une guerre chiites-sunnites qui épuise le Moyen-Orient depuis près d’un demi siècle et accentue sa dépendance.

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Pour aller plus loin, le curieux cheminement du Parti Baas irakien sur ce lien :

Le curieux cheminement du Parti Baas irakien: Du parangon de la laïcité à l’ossature militaire de Da’ech

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René Naba

Journaliste-écrivain, ancien responsable du Monde arabo musulman au service diplomatique de l'AFP, puis conseiller du directeur général de RMC Moyen-Orient, responsable de l'information, membre du groupe consultatif de l'Institut Scandinave des Droits de l'Homme et de l'Association d'amitié euro-arabe. Auteur de "L'Arabie saoudite, un royaume des ténèbres" (Golias), "Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l'imaginaire français" (Harmattan), "Hariri, de père en fils, hommes d'affaires, premiers ministres (Harmattan), "Les révolutions arabes et la malédiction de Camp David" (Bachari), "Média et Démocratie, la captation de l'imaginaire un enjeu du XXIème siècle (Golias).

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