J’ai porté le niqab en Arabie saoudite

 

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CAROLLE ANNE DESSUREAULT :

Voici un texte que j’ai pris sur internet sur l’expérience de Geneviève Rossier en Arabie Saoudite pendant la guerre du Golfe. Journaliste, elle était l’envoyée spéciale de Radio-Canada. Elle a porté le niqab et nous livre ses impressions. Elle réagit à la position de Thomas Mulcair et Justin Trudeau qui sont en faveur du port du niqab pour prêter serment de citoyenneté à Ottawa.

Voici son texte :

« J’ai passé trois mois en Arabie saoudite en 1990, envoyée spéciale de Radio-Canada pendant la guerre du Golfe.

Voici ce que j’ai vécu comme femme.

Dès mon arrivée, je suis allée marcher dans les rues en pantalon et chemisier à manches longues. On me regardait comme si j’étais flambant nue. Au bout d’une semaine, j’ai acheté un abaya (long et ample manteau noir) et un foulard islamique: je voulais me promener sans avoir l’impression d’être nue. De retour à l’hôtel, le concierge a complimenté mon nouvel habillement. Le lendemain matin, il m’a offert un petit sac de plastique: «Ceci vous rendra encore plus belle», m’a-t-il dit dans un anglais approximatif. À l’intérieur, j’ai trouvé deux masques noirs pour cacher mon visage, avec des fentes horizontales pour les yeux, desniqabs.

Dans ma chambre, je les ai essayés. Je me suis obligée à le porter pendant 30 minutes. Et je peux vous dire que c’est invivable.
Un jour, en déplacement avec deux collègues masculins, un restaurant au bord de l’autoroute a refusé qu’on entre parce que j’étais avec eux. Les femmes n’étaient pas tolérées dans les restaurants.

On avait faim. Alors, mes collègues sont entrés et ont mangé pendant que je les attendais dans la voiture. Ils m’ont ramené une portion de poulet cachée dans un sac en papier. Je me souviens d’avoir eu une envie folle d’aller aux toilettes, mais c’était exclu. Une qualité essentielle pour être femme en Arabie saoudite, c’est d’avoir une vessie en acier: parce qu’il n’y a jamais, nulle part, de toilettes pour femmes.

Un autre soir, je marchais dans une rue déserte de Riyad en écoutant de la musique sur un Walkman (le iPod de l’époque!). Mais les femmes n’ont pas le droit d’écouter de musique. En plus, monabaya était ouvert et flottait au vent alors qu’il aurait fallu le tenir bien fermé sur ma poitrine. Soudain, une camionnette s’est arrêtée à côté de moi et cinq hommes barbus en sont sortis, munis de petits fouets faits de corde nouée avec lesquels ils essayaient de me frapper les chevilles en criant des mots que je ne comprenais pas. C’était la police religieuse.

Estomaquée, j’ai lâché un juron en anglais que je ne répéterai pas ici. Ils sont repartis, en voyant que j’étais une étrangère.

Sur le toit de mon hôtel, il y avait une jolie piscine, interdite aux femmes. Un après-midi, des collègues journalistes féminines et moi avons défié les règlements pour nous étendre sur des chaises longues, en pantalon et manches longues. C’était bizarre, et on ne s’est même pas baignées, on s’est juste étendues au soleil, complètement habillées. Il a fallu cinq minutes pour que le gérant de l’hôtel nous oblige à quitter les lieux, sous prétexte que les pilotes d’avions de guerre qui survolaient l’hôtel pourraient être distraits de leur mission en nous voyant.

Malgré toutes les représentations de la terre, on n’a jamais obtenu le droit de remonter à la piscine de l’hôtel. Personne ne nous a appuyées, les militaires et les journalistes masculins nous conseillaient plutôt de nous tenir tranquilles. Après tout, nous n’étions pas en Arabie saoudite pour faire évoluer le droit des femmes, mais pour couvrir une guerre, nous disaient-ils.

Au début de mon séjour, j’ai voulu parler à des femmes saoudiennes. Je les abordais dans les magasins de vêtements, en me disant que peut-être elles s’y sentiraient moins observées. Mais elles fuyaient dès que j’essayais de croiser leur regard, avant même que j’ouvre la bouche. J’ai quand même parlé à trois femmes qui, au péril de leur vie, avaient donné rendez-vous à quelques journalistes.

L’année précédente, ces femmes avaient eu l’audace de conduire des voitures, ce que la loi interdit. Résultat: le gouvernement avait retiré le passeport à tous les membres de leurs familles. La punition étaient encore plus sévère du fait qu’il s’agissait de femmes éduquées qui avaient les moyens et l’envie de sortir du pays à l’occasion. Une des raisons invoquées pour interdire aux femmes de conduire? Elles feraient exprès d’avoir des accidents pour parler à des hommes qui ne sont ni leurs maris ni leurs frères. D’ailleurs, une femme en Arabie saoudite n’a pas le droit de se trouver dans une voiture en compagnie d’un autre homme que son père, son frère ou son mari.

Savez-vous comment les travailleurs étrangers appellent les femmes saoudiennes? Des BMO, une abréviation de black moving objects, objets noirs mobiles.C’est triste, mais vrai: en Arabie saoudite, les femmes sont invisibles, inexistantes et victimes d’injustice extrême.

Cette expérience a fait en sorte qu’aujourd’hui je me désole quand je vois que peu de choses ont changé et que certains leaders sont prêts à justifier ce régime, qui, en plus, est notre allié dans la région.Ce n’est pas juste une question d’opinion ou de croyance, c’est une question de droits fondamentaux. »

Photo: Shutterstock — Article rédigé par Geneviève Rossier

IL SERAIT IDIOT DE CROIRE QUE JE VOTERAI POUR VOTRE FORMATION POLITIQUE.
LE DROIT DE DEVENIR CANADIEN N’EST NI UN BAL MASQUÉ NI UNE MASCARADE.

NOTE – Geneviève Rossier est spécialisée en gestion-médias, en gestion de marque et en innovation. Elle a été directrice générale du service internet de Radio-Canada de 2007 à 2012, et rédactrice en chef du Téléjournal quotidien de 2003 à 2007. Entre 1984 et 2003, Geneviève Rossier était journaliste, principalement aux collines parlementaires. Elle a remporté le Prix Judith Jasmin en 2003 et les Prix Gémeaux de l’Innovation télévision et Italia en 2011.

 

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Carolle Anne Dessureault

Née au Québec, Carolle Anne Dessureault a occupé plusieurs postes en administration, dont celui de vice-présidente dans un parc technologique de la province. Elle est auteure de plusieurs ouvrages. Médaillée d'argent en art oratoire chez Toast Masters, elle a donné des centaines de conférences sur le bien-être intérieur. Elle a voyagé dans une trentaine de pays. Elle croit profondément dans l'épanouissement de la personne par la pratique de l'attention vigilante : la pleine conscience.

5 pensées sur “J’ai porté le niqab en Arabie saoudite

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    26 mars 2015 à 18 06 06 03063
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    Merci Carolle pour ce texte si interessant.
    L’Arabie Saoudite, amie de l’occident serait donc mille fois pire que l’Iran ou la Syrie, ennemis de ce même occident qui décide de tout ?
    C’est fantastique comme on occulte les faits qui dérangent la pensée unique, et comme on diabolise les moindres faits et gestes des « non alignés ».
    La planète n’est que mensonges, du moins ce que l’on peut en lire quotidiennement.
    Le problème qui en résulte, c’est qu’il faut sans cesse être vigilant face à l’information qu’on nous distille. Et de là à devenir parano ; surtout couplé à un surbooking quotidien (imposé lui aussi par le système capitaliste : toujours plus vite, toujours plus loin, toujours plus … tout), il n’y a qu’un pas !

    Je suppose que tu as du voir ce merveilleux film nommé « Wadjda », où l’héroïne est une jeune fille de 12 ans qui fait du vélo, dans ce pays où conduire une voiture est interdit aux femmes, mais aussi faire du vélo.

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    26 mars 2015 à 21 09 08 03083
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    @Chien Guevara

    « Il faut sans cesse être vigilant face à l’information qu’on nous distille » Là, vous avez tout à fait raison. Faire l’unité dans la compréhension et la connaissance des faits et des cultures m’apparaît comme un mur inaccessible.

    Merci pour la référence à « Wadjda » que je n’ai pas vu, mais c’est sur ma liste. J’ai lu que la réalisatrice du film, Haifaa Al Mansour, est la première réalisatrice du pays. Son héroïne, Wadjda, s’inspire de sa nièce qui a malheureusement dû renoncer à ses rêves d’enfant pour obéir aux lois édictées par son père.

    Le témoignage de Geneviève Rossier que je présente date tout de même de plus de vingt-cinq ans. Il y a maintenant une trentaine de femmes qui représentent le peuple au Parlement en Arabie Saoudite. Le voile n’est plus obligatoire intégralement dans tous les lieux. Tout de même, la femme a encore besoin d’un tuteur pour les actes importants de sa vie (hôpitaux, centres commerciaux ! ).

    Le Canada et l’Arabie Saoudite sont de bons amis, s’il faut en croire le contrat de véhicules blindés de 10 milliards qui les lie. L’argent….

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    28 mars 2015 à 18 06 21 03213
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    Mademe Genevieve Rosier, on prétend que vous auriez dit que Messieurs Mulcair et Truseau se restaient engagés a permettre le port du Niquab par les candidats à la cotoyennete canadienne lors de la ceremonie de leur investiture . Est-ce exact ? Pourriez-vous me dire dans l’affirmative quand et dans quelles circonstances cela se sera it- il produit pour chacun d’eux ?

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    1 avril 2015 à 10 10 48 04484
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    Salut Carolle,

    C’est à peu près aussi pire que j’imaginais, mais en pire encore. Comme le dit l’auteure de cette description qui n’a pas l’air bidonnée du tout :

    « Ce régime est notre allié dans la région » !

    Cependant, comme ce genre de texte est malheureusement souvent utilisé par les sionistes pour justifier un racisme primaire anti-arabo-musulman, il faut se poser la question suivante : « mais qu’en est-il des femmes des Juifs ? »

    Réponse dans cette vidéo Arte (grande chaine de télévision franco-allemande) :

    http://mai68.org/spip/spip.php?article6181

    Bien à toi,
    do
    1 avril 2015
    http://mai68.org/spip

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    1 septembre 2016 à 9 09 52 09529
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    Je n’en reviens tout simplement pas , il n’y s eu aucune évolution depuis que la religion est au pouvoir dans ce pays et bien d’autre d’Afrique du nord et moyen orient . Les femmes sont carrément opprimées

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