jungle laurentienne

jungle laurentienneCLAUDE BORDELEAU

Les deux derniers sujets sur lesquels j’ai eu le goût et l’intérêt d’écrire portaient sur la nature, et je viens de réaliser que dans les deux cas c’est plus l’aspect « mondialisation » que l’aspect « écologique » qui m’avait finalement interpellé. Dans un cas il s’agit d’insectes originaires de l’Asie qui viennent manger nos arbres d’ici. Et la solution pour les contrôler vient aussi de la même région. Pour le deuxième, très similaire même s’il s’agit d’une plante qui, originaire du Caucase (donc entre l’Europe et l’Asie), a réussit à se propager au travers de tout l’Europe et même de traverser l’océan pour s’installer confortablement chez nous. Des milliers de kilomètres parcourus en un temps ridiculement court pour des organismes somme toute assez limités dans leur déplacement de par leur nature. Il y aurait donc quel que chose de pas naturel dans ce phénomène; une main divine serait-elle intervenue? Une main divine, je ne pense pas, mais une main humaine, alors là on tient peut être quelque chose! Lorsque les moyens de transport étaient beaucoup plus lents, souvent les parasites de tout genre périssaient avant de pouvoir s’implanter en de nouveaux endroits. Maintenant, la main de l’homme, souvent négligente, leur permet de transiter assez rapidement pour être capable de s’installer dans des milieux qui n’ont peu ou prou de défenses contre eux ou alors tout simplement parce que cette main se dit : « quelle jolie plante, je la veux chez moi, dans mon jardin. Et ce n’est pas grave si cette jolie plante qui possède une sève super urticante disperse ses graines partout. » C’est la mondialisation des espèces et ce ne sont que deux exemples sur des centaines sinon des milliers de tels événements.

La terre n’est pas plus petite mais la durée des trajets, elle, est drôlement réduite depuis un siècle. Cette vitesse de transport ne s’applique non seulement aux voyages ou transport de personnes ou de marchandises mais aussi de l’information et à sa facilité d’accès et, découlant de cela, notre vision du monde devient  plus globale. On parle de forêts, on pense Amazonie; on entend prédateurs et proies, on pense savane africaine.  Notre ordre de grandeur de perception est déformé et l’on croit que lorsqu’il y a quelque chose qui se passe dans la nature, c’est dans des régions immenses et éloignées peuplées d’une flore et faune très différentes d’ici.

Mais ici, il y a de la vie; donc il y a combat pour se nourrir, se loger, se reproduire. Toute cette action se passe sous nos yeux, dans nos cours et arrière-cours et souvent la main de l’homme vient soit perturber ou soit provoquer des déséquilibres. L’été passé, j’ai été témoin d’une scène qui aurait très bien pu se passer dans une savane africaine, mais en miniature. Ce soir là, un boisé des Laurentides s’est transformé en une jungle où, justement, la loi de la jungle s’applique.

L’autre jour, après souper, je savourais une bonne tasse de thé devant ma porte patio. Je me laissais imprégner par le calme et le bien-être du moment. Vous connaissez ce moment de calme où le vent tombe et que le soleil peint un tableau quasi-expressionniste dans les feuillages. Vue magnifique sur un grand terrain gazonné jonché d’arbres matures et de plate-bande fleuries qui se prolonge jusqu’à l’orée d’un boisé d’un coin de forêt des Laurentides; quel calme, instant magique d’éternité dans l’Éden.

Bien courte, cette éternité, car trois corneilles viennent de se poser sur un arbre. Une forêt ce n’est pas seulement de la végétation mais aussi de la vie animale, je l’avais oublié, noyé dans mes vapeurs de thé. Elles sont toujours trois d’ailleurs. J’en ignore la raison : noyau familial? Sorte de secte aviaire secrète? De toute façon si elles sont secrètes, elles ne sont pas discrètes car elles se mettent à croasser et criailler sans fin. Quel son désagréable et même agressant.  Personne ne connaît un accordeur de corneille?

Mon Éden commence à se fissurer. Mais pourquoi crient-t-elles ainsi?

Ah, je vois! Des écureuils. Cinq. Toute la bande est de sortie, deux noirs et trois gris. Eux aussi peuvent crier et ne s’en gênent pas, défiant les corneilles et leur tenant tête. Mais eux misent sur leur vitesse, leur accélération 0-100 est super. Ils se déplacent tellement vivement que des fois on a presque l’impression de  téléportation. Il est au sol, tu clignes des yeux et il est accroché au milieu du tronc la tête en bas.

Le paysage demeure toujours aussi beau mais le tableau s’est animé. La forêt se transforme. C’est une question d’atmosphère, de perception. Tant de bruit attire l’attention. Un à un quatre chats s’approchent, subrepticement. Ce sont des félins, des prédateurs. Quoique domestiqués, leur instinct demeure aussi aiguisé que leurs griffes.

L’atmosphère bascule, la forêt se fait jungle! Les corneilles criaillent sur les écureuils et les chats. Les écureuils surveillent les chats et les corneilles. Les chats eux fixent intensément les écureuils : j’ai un mauvais pressentiment!

La tension devient palpable, l’équilibre est précaire, un rien pourrait le briser. Ce rien se manifeste :  des miettes de pain tombent du ciel. L’Homme, ici représenté par une voisine, ne peut s’empêcher de s’ingérer dans la nature. Cela part d’un bon fond mais ne dit-on pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions?

La tentation est trop forte pour les écureuils qui tout en restant sur le qui vive commencent a grignoter cette manne miraculeuse. Les corneilles aussi ne dédaignent pas un petit goûter avant le coucher. Alors elles plongent en piqué. Panique chez les écureuils qui partent tout azimut en vitesse supersonique.

C’était inéluctable, je le sentait. Mon pressentiment se réalise : un des petits noirs, qui court plus vite qu’il ne pense, se jette dans la gueule du loup; bon dans ce cas la gueule du chat! Celui-ci n’a même pas à bouger, seulement à refermer les mâchoires. Probablement mon imagination, mais je crois percevoir le bruit d’une échine qui se rompt. Le petit écureuil noir pend inerte et le chat amène sa proie dans le boisé; pour lui sa survie est assurée pour quelques jours peut-être, c’est la vie, c’est la nature dans sa cruelle nécessité.

Les écureuils sont figés sur leurs troncs d’arbre, les corneilles se sont tues. J’ai l’impression d’assister à un sacrifice. En quelques instants un lieu idyllique s’est transformé en zone de combat, une forêt en jungle; elle l’était peut-être déjà mais je ne la percevait pas ainsi. À bien y penser, il en est ainsi dans le monde des hommes, un endroit et un moment de quiétude se transforme soudainement en tourbillons de destruction et ne retrouvera son image de tranquillité qu’après qu’un nombre suffisant de sacrifiés aurons payé le prix.

La nuit prend possession de la forêt redevenue calme. Une seconde…non! Quelque chose bouge, une forme noire et blanche sort des buissons. Sans crainte aucune, l’animal s’approche, précédé d’une annonce olfactive si caractéristique. Lentement, doucement et sans bruit, je ferme la porte patio : qui a dit que l’homme était le maître du monde!?

Ceci n’est pas une histoire mais bien la relation, on pourrait presque dire reportage, d’événements dont j’ai été témoin en juin 2014. Même dans un milieu urbain, la nature est loin d’être aussi domestiquée que l’on veux le croire et restera sauvage. Selon moi, il est illusoire de vouloir adapter la nature à nous. Notre technologie nous protège et facilite notre vie mais nous sommes et ferons toujours partie de la nature, on ne peut garder nos portes patio fermées à jamais! Une petite ingérence, cela ne porte pas à conséquence, non? Mais une multiplié par des milliers de bonnes intentions, par des milliers de négligences ou de je-m’en-foutisme et, grâce à la main de l’homme que transporte des pieds de plus en plus rapides, en une génération une écologie est malmenée et bouleversée et l’on cherche à grand frais des solutions à l’autre bout de notre si petite et fragile planète. 

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Claude Bordeleau

Né à Montréal en 1950. Diplôme de technologue en chimie, carrière de 37 ans comme technicien en travaux pratiques au Collège Ahuntsic. Études en guitare populaire et piano classique, accompagnateur instrumentiste dans un groupe vocal et une chorale. Ceinture noire 3ième Dan en karaté, toujours actif dans le Groupe Karaté Sportif. But dans la vie: apprendre et devenir une meilleure personne à chaque instant, physiquement et spirituellement avec le plus grand sourire possible.

Une pensée sur “jungle laurentienne

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    13 août 2015 à 15 03 10 08108
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    Je retiens:
    « C’est la nature dans sa cruelle nécessité. »
    « Notre technologie nous protège et facilite notre vie mais nous sommes et ferons toujours partie de la nature »

    Merci Claude.

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