Karl Marx résume pédagogiquement la crise économique de 1929 (pastiche)

Cher Monsieur Marx,
Ma missive va sans doute vous paraître surprenante mais il me semble que vous êtes la personne la mieux à même de soustraire mon âme à l’angoisse qui l’étreint. Étant diplômé en histoire, je me suis inscrit à l’Université afin de présenter le concours de l’agrégation. Afin d’y parvenir, je suis obligé de présenter à une classe de jeunes gens de dix-huit ans une leçon qui a pour thème «La crise économique de 1929». Étant médiéviste de formation, je suis placé dans une situation peu confortable. Pour cette raison, je me permets de vous déranger dans votre étude (je vous imagine si bien attablé à votre cabinet, au milieu de livres nombreux) afin de solliciter votre conseil. Comment vous y prendriez-vous pour intéresser les étudiants susdits à la chose économique? Quels seraient les points à relever, et serait-il judicieux de lier mon propos à votre illustre apport à l’analyse de la société?

En vous remerciant d’avance pour l’intérêt que vous porterez à mon humble requête, je vous salue, Monsieur Marx.
Pierre-François Pirlet

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Ah, il faut prendre l’affaire à la racine. Ne perdez pas votre temps avec des chinoiseries d’étalon or, de boursicote et de flux monétaires. Il faut revenir aux conditions d’engendrement matérielles de cette crise.

C’est une crise de surproduction. C’est la première chose qu’il faut expliquer parce que le paupérisme est souvent relié à l’indigence et cela fait d’une crise de surproduction une notion un peu surprenante. C’est une crise du capitaliste sauvage. Il faut bien expliquer l’impunité des banques et des trusts industriels en ces temps, car je soupçonne qu’elle s’est passablement résorbée depuis. Finalement c’est une crise qui a confirmé les États-Unis d’Amérique du Nord comme coeur du capitalisme mondial. Il va donc falloir leur expliquer qu’il fut un temps ou ce n’était pas le cas. Voilà vos trois idées force.

Crise de surproduction. Le capitalisme manufacturier en est encore dans l’enfance à ce moment-là, pour ce qui est de la production de biens de consommation de masse. Il ne s’est pas encore avisé du fait que, pour la première fois de son histoire à une échelle aussi massive, il vend à son propre prolétariat. Extirper du charbon pour des locomotives à vapeur et extirper du pétrole pour des automobiles n’implique pas seulement une nuance technique. Il y a là un distinguo économique de taille. Le charbon, vous le vendez à une entreprise concurrente qui en dernière instance vous résorbe et vous évite de devenir trop puissant. Le pétrole, vous le vendez à votre ennemi de classe, ce prolétaire qui le paiera avec cette portion de plus value que vous ne lui aurez pas extirpée.

Crise du capitalisme sauvage. Or votre prolétariat, vous le paupérisez parce que vous l’exploitez sans contrôle. L’État ne vous encadre pas, ne vous impose pas de salaire minimum, ne restreint pas le mouvement pécuniaire des banques, ne supervise pas les transactions des trusts. Laissé à vous-même, vous poussez votre logique à fond. Vous vendez vos canards boiteux à des naïfs passéistes et enrichissez vos industries rentables. Vous détruisez vos concurrents directs, établissez des monopoles, spéculez sur vos valeurs et surproduisez. Et en gagnant, vous perdez. La richesse ne circule plus. Elle pourrit dans vos coffres. Votre principal client, le prolétariat ruiné que vous exploitez à fond n’a plus un liard pour vos automobiles, vos cottages, vos godasses et vos brosses à dents. Surproduction et déflation. Luttes sociales. Grèves, chômage massif, faillites en cascades. Il s’agit d’une crise INTERNE au fonctionnement capitaliste.

Puissance des États-Unis d’Amérique du Nord. La République Soviétique semble échapper à ce bordel parce que la République Soviétique a un PLAN. Aussi foireux que ledit plan puisse être, il suffit pour contrôler une portion cruciale de la crise, la portion capitalisme sauvage. Le ci-devant New Deal rooseveltien, tout en affectant de ne pas être un Plan à la soviétique, s’en prendra tant bien que mal aux deux tendances. Il résorbera le capitalisme sauvage en encadrant les transactions des banques et des trusts et en s’attaquant aux monopoles. Il affrontera la paupérisation en lançant des grands travaux publics.

Mais le cœur de la crise restera intact et incompris. Il faudra donc une destruction massive des résultats de la surproduction pour que le capitalisme, désormais encadré, redémarre. La boucherie de la Deuxième Guerre Mondiale assumera ce rôle économique inconscient et inexorable. Des millions de vies seront détruites dans le mouvement. Mais le capitalisme fétichiste est un Baal aveugle qui fait primer les mouvements de choses sur les mouvements humains. Il n’a donc cure de ce genre de détail.

Karl Marx

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Monsieur Marx,
Je vous savais homme d’idées, je vous découvre pédagogue. Sachez, Monsieur Marx, que votre verve littéraire servira de modèle à ma modeste leçon, et que l’édification des intelligences qui me seront confiées tiendra compte de votre judicieuse analyse économique.
Monsieur Marx, veuillez recevoir mes remerciements les plus chaleureux!
Pierre-François Pirlet

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Échange tiré de l’officine de Karl Marx dans le site de pastiche DIALOGUS (titre de l’échange: Une leçon d’histoire). Karl Marx est pastiché ici par YSENGRIMUS (Paul Laurendeau).

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soupe-populaire

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Ysengrimus

Voir ici: http://ysengrimus.wordpress.com/about/

3 pensées sur “Karl Marx résume pédagogiquement la crise économique de 1929 (pastiche)

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    12 décembre 2014 à 6 06 06 120612
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    Et la surproduction, on a pas fini avec. Le pétrole nous en parle justement, en ce moment…

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      26 octobre 2018 à 14 02 30 103010
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      Il ne faut jamais oublier – de crainte de marivauder dans les étangs de la go-gauche – que la SURPRODUCTION est un concept économique relatif qui explique qu’à partir d’un certain seuil de production (et de productivité) SUR UN MARCHÉ SPÉCIFIQUE – la circulation du capital s’étrique car sa valorisation s’étrangle (Les salariés produisent mais la marchandise ne trouve pas preneur à un juste prix = profitable)

      Tout cela nonobstant que sur le marché d’a côté – pauvre et non rentable parce que NON ou MAL intégrer au procès mondial de valorisation du capital – les gens meurent de faim sous le règne de la SURPRODUCTION CAPITALISTE

      L’exemple du pétrole un produit géré par des oligopoles est probant en autant que l’on considère que nous sommes en fin de règne de la dynastie occidentale et que nous nous apprêtons à passer sous dynastie orientale où les énergies diverses seront à la mode CE QUE NOS ÉCOLOGISTES DE SERVICE PRÉPARENT pour le compte de l’empire du Milieu (sans pétrole disons-le)

      Robert Bibeau http://www.les7duquebec.com

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        26 octobre 2018 à 15 03 29 102910
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        Effectivement il reste crucial de rappeler que le capitalisme ne donne pas une paire de godasses ou un quignon de pain. Ils les vends. Aussi il préférera détruire sa production en excès plutôt que d’en faire bénéficier, disons hors-vente, les segments du monde qui sont en dehors de son giron de fer. C’est que, dans le capitalisme, qui est un ordre social bourgeois sans moins sans plus, la production est subordonnée à la propriété, pas le contraire.

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