La conquête de l’Ouest avec en ligne de mire la Banque centrale du Liban

RENÉ NABA — Ce texte est publié en partenariat avec www.madaniya.info.

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Un article de Michel Masheq.

Extrait du livre «Myrtom House building. Récit d’un quartier en guerre civile» de Michel Masheq. L’auteur est le fils du propriétaire du célèbre restaurant de Beyrouth Ouest Myrton house, la cantine des célébrités du Liban dans la décennie 1970.

Dans le secteur IV, comprendre une partie de Beyrouth Ouest et ses hôtels, le quartier général des Kataebs est en pleine effervescence. Le fils cadet du chef est là, en treillis et les manches retroussées. Une petite croix pend autour de son cou et repose sur un système pileux généreux. Bachir Gemayel souffrait d’un léger embonpoint que la dureté des combats ramènerait bientôt à raison.

Son chaperon, le vieux William Hawi, est à ses côtés. Né américain, il est revenu au Liban pour fonder le parti en 1936 avec Pierre Gemayel. Pierre, pharmacien de métier, avec son sens de la prophylaxie, a installé son officine près des quartiers chauds de Beyrouth. Sportif accompli, il offre ses services d’arbitre international aux Jeux olympiques de Berlin en 1936. Il est tombé en extase devant les bons aryens au salut mécanique et aux bottes claquantes. À défaut d’une chemise brune, il trouva le bleu plus adapté pour ses phalanges dans ce Liban du mandat français.

Le slogan «Mort aux juifs» se simplifia, quelques années plus tard, en une formule balnéaire plus adaptée : «Tous les Palestiniens à la mer». William, la fibre du «self made man» vrillée au corps, est patron d’une entreprise de verrerie dans la banlieue de Beyrouth. Malheureusement des esprits chagrins l’avaient incendiée quand furent connues ses fonctions dans le nouveau parti.

Les Palestiniens, rétifs à la noyade promise, se montrèrent plus récalcitrants et coriaces que prévu. Forts de leur résistance à l’armée libanaise, ils kidnappèrent le fils Béchir en 1970. Au bout de huit heures d’un bourre-pif corsé, il fut libéré grâce aux bons soins de Kamal Joumblatt, ministre de l’intérieur et pourtant ennemi juré. Mokhtara tendait la main à Bikfaya (1). Une affaire d’honneur et de montagnards.
Béchir s’attela, toujours sous tutelle de William, à former sa propre section à l’intérieur du parti. Elle fut baptisée B.G, ses propres initiales.

Une décision mûrement réfléchie après ses classes de scoutisme, sa scolarité chez les Jésuites et plusieurs stages militaires déguisés en jamborées de scouts. Sans oublier sa capacité en droit acquise chez les Jésuites de St Joseph suivi d’un stage au Texas. Le tout couronné par l’ouverture en solo de son officine d’avocat à Hamra, qui se voulait l’équivalent des Champs-Elysées, en 1972. Il dû vite troquer ses talents d’homme de loi pour ceux d’homme de guerre.

Dans la section B.G., on ne recrutait que de futurs universitaires, à savoir la crème de l’élite intellectuelle… chrétienne, une douzaine de personnes au bas mot. Le petit personnel chrétien se contentait de sections moins prestigieuses mais cependant plus opérationnelles. Une petite garde prétorienne qui ne disait pas son nom… une joyeuse bande de garçons, Fouad Abou Nader, Fadi Freim, Jo Eddé ou encore le bel Elie Hobeika et quelques autres encore. En version un peu moins rugueuse, l’un des petits-fils du chef, Amine Assouad, promit à HEC, Maroun G. mineur de 17 ans sans oublier le bien nommé Pussy (2). Pour ce dernier, un curieux surnom qui pouvait faire craindre le pire dans ce milieu si viril et moustachu. Béchir prit la parole en arabe, son chaperon près de lui, devant ce parterre de Napoléon en herbe pour leur expliquer la conquête de l’Ouest de Beyrouth.

L’objectif était Kantari l’aristocratique où l’on trouvait comme principale cible la Tour El Murr, stratégique par son emplacement et sa hauteur. Elle permettrait d’arroser tranquillement les vieux quartiers de Basta, Watwat, Zarif et jusqu’aux camps palestiniens, tout ce qui ne représentait pas le vrai Liban. On remonterait ensuite la rue Spears avec un nettoyage ad hoc du quartier puis direction le ministère de la communication pour s’arrêter à la Banque du Liban, symbole s’il en était, de la prospérité de notre Liban chéri.

La mainmise sur la banque offrait un moyen de pression sur nos concitoyens musulmans. De là, partaient les salaires de nombre de fonctionnaires de l’État libanais.

Une offensive et une occupation que Béchir jugeait réalisables, les doigts dans le nez, grâce à l’effet de surprise. Elle permettait de créer une nouvelle ligne de front plus stable tout le long des quartiers palestino progressistes. Des patrouilles s’occupaient de la reconnaissance du terrain et avertissaient discrètement les familles phalangistes dans le secteur pour fournir information, support et logistique dans un dédale de rues que la majorité de la troupe ignorait.

Il y eut peu de questions dans un milieu habitué au culte du chef suprême. Le début de l’opération était prévu le 25 octobre 1975 à partir de l’aube avec une infiltration progressive dans le quartier par Wadi Abou Jamil (3) , le Starco et en remontant par la mer. Elle se terminerait au plus tard le soir avec la consolidation des têtes de pont. «Vive notre Liban éternel, vive le Cheikh Béchir, vive William Hawi», beuglèrent-ils pour clore cette magnifique réunion d’état-major. Les hommes sortirent et certains se dirigèrent vers le Starco, centre d’affaires et galerie commerciale. À l’arrière, on trouvait encore une boutique ouverte pour une bière et une cigarette. On sentait une grande fierté chez ces garçons, autour de la vingtaine, prêts à défendre le Liban de papa ou phénicien pour certains. D’autres, plus prosaïquement, s’en tenaient aux valeurs de la Kadisha et ses couvents pendus au-dessus de gorges encaissées avec l’auréole de Saint Maron comme ligne d’horizon.

Des points d’ancrage politiques très en avance sur leur siècle face aux grands enjeux du moment. Trouveraient-ils leurs ennemis communistes et palestiniens dans ce quartier? Tout annonçait déjà une grande victoire dont l’apothéose restait encore à écrire.

La suite du récit sur ce lien
http://www.renenaba.com/panorama-il-y-a-dix-ans-eclatait-la-guerre-du-liban/

Notes

  1. Mokhtara et Bikfaya sont respectivement les «capitales» du fief montagnard des Jounblatt et des Gemayel
  2. Tous sont passés à la postérité de la guerre civile

  3. Quartier juif de Beyrouth. On y trouvait la seule synagogue du pays et l’école de l’Alliance.
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René Naba

Journaliste-écrivain, ancien responsable du Monde arabo musulman au service diplomatique de l'AFP, puis conseiller du directeur général de RMC Moyen-Orient, responsable de l'information, membre du groupe consultatif de l'Institut Scandinave des Droits de l'Homme et de l'Association d'amitié euro-arabe. Auteur de "L'Arabie saoudite, un royaume des ténèbres" (Golias), "Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l'imaginaire français" (Harmattan), "Hariri, de père en fils, hommes d'affaires, premiers ministres (Harmattan), "Les révolutions arabes et la malédiction de Camp David" (Bachari), "Média et Démocratie, la captation de l'imaginaire un enjeu du XXIème siècle (Golias).

3 pensées sur “La conquête de l’Ouest avec en ligne de mire la Banque centrale du Liban

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    21 août 2018 à 2 02 34 08348
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    Superbe style, plaisant à lire. La réalité de ce malheureux Liban – alors réputé « la Suisse du Proche-Orient » que les rusés de l’Israël allaient promptement « convertir » en abcès de fixation en-dehors de leur sphère de domination est beaucoup moins plaisante…

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    21 août 2018 à 8 08 24 08248
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    Bien vu. Depuis lors Beyrouth est devenu le Vietnam d’Israël par sa fonction traumatique résultant des deux revers infligés aux Israéliens, en 2000, retrait sans négociation et en 2006.

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      22 août 2018 à 4 04 47 08478
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      Oui… hélas.
      J’ai frôlé votre pays magnifique… mais à l’époque, certain volcan Islandais au nom imprononçable et de mauvaise humeur causait quelques problèmes (et permettait d’en passer bien d’autres sous silence). Je me trouvais alors dans un pays voisin où tout était calme et où la seule chose inquiétante était cette annonce dans la presse que Sam (qui-n’est-l’oncle-de-personne) souhaitait « renouer des relations culturelles » à grands coups d’UNESCO et d’ONG… Je suis rentré soucieux… pensant – à juste titre – que c’était mauvais signe…
      Est-ce chez les maristes que vous avez appris à manier si élégamment cette langue que les indigènes hexagonaux de toutes formes de presse massacrent avec la même détermination que leurs collègues “neuropéens” de moins en moins francophones (par soumission servile aux Diktats de la “killer language”)?

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