LA LUTTE GRÉVISTE DANS LA FONCTION PUBLIQUE

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L’amorce d’un Front commun syndical (2015)

 

La lutte gréviste des employées de la fonction publique québécoise n’est pas encore déclenchée que les chefs syndicaux s’agitent. Afin de mériter leur hyper salaire. Ils doivent mener des enquêtes et organiser des rencontres afin de préparer la négociation de la prochaine convention collective de 300 000 employés de la fonction publique et para publique regroupés sous les sigles du Secrétariat intersyndical des Services publics (SISP), la Confédération des Syndicats Nationaux (CSN) et la Fédération des Travailleurs du Québec (FTQ) (1).

 

Les patrons syndicaux se savent surveiller par les salariés expérimentés. Afin de redorer leur blason, ils ont imaginé signer une entente d’unité des appareils syndicaux – question de faire diversion. Une certaine gauche raffole de ces tergiversations à propos des fronts communs, ce qui lui permet de faire la leçon aux salariés à propos de la nécessaire «solidarité» des syndiqués. Les ouvriers québécois de la construction (175 000 prolétaires), lors de la récente négociation de leur convention collective, ont goûté au narguilé de la «solidarité  syndicale» quand la moitié des grévistes ont été sommé par leurs dirigeants syndicaux de rentrer au travail laissant l’autre moitié sur le pavé. Exit le «Front commun» des ouvriers de la construction du Québec. 

 

Quoi qu’il en soit, la perspective d’un regroupement important de syndiquées fait saliver les militants d’une certaine gauche qui tentent d’organiser leur intervention au sein de l’agitation (2).

 

De l’importance de la lutte dans le secteur public

 

Que ce soit au Québec, au Canada, en France ou ailleurs, sous l’économie impérialiste moderne, l’État capitaliste a un rôle crucial à jouer dans le processus de reproduction du capital. Entre autres, l’État doit assurer de nombreux services pour la reproduction de la force de travail (reproduire – former – soigner – encadrer –  réprimer).

 

Ces fonctions importantes amènent l’État à engager des milliers et même, aux États-Unis et en Chine, des millions d’employés afin d’assurer cette intendance et cette gouvernance. L’État bourgeois – l’état-major politique de la classe capitaliste – se retrouve donc sur la sellette pendant ces périodes de négociations, jouant à la fois le rôle de l’État exploiteur (le plus grand employeur du pays); le rôle de l’État législateur; mais aussi le rôle de l’État payeur, taxeur, emprunteur et répressif, afin d’enrégimenter ces travailleurs pour leur faire donner le labeur maximum pour le salaire minimum (la moitié des employés des services publics québécois gagnent moins de 30 000 $ CAD par année).

 

Étant donné l’importance numérique et le rôle social que joue cette multitude de travailleurs dans la valorisation du capital, la classe capitaliste multiplie les efforts  pour négocier leurs conditions de travail et leur salaire au plus serré, pour soudoyer les dirigeants syndicaux et pour placer tous ces travailleurs en concurrence nationale et internationale entre eux. C’est la raison des négociations en cours à Genève sur la «libéralisation» du commerce des services, afin de conclure un accord international global (ACS) tel que dévoilé par Wikileaks (3).

 

Le rôle de l’État capitaliste

 

Ainsi, la négociation des conventions collectives des employés de l’État pose directement la question du rôle de l’État bourgeois. Les travailleurs doivent profiter de cette opportunité pour s’interroger sur la légitimité de l’État de droit bourgeois. L’État est présenté comme œuvrant au-dessus des classes sociales – comme un tribunal impartial, ou alors comme un organe malencontreusement compromis, corrompu et dévoyé de sa mission historique d’équité. Les parlements et les gouvernements devraient être conquis par la force des urnes et la puissance des bulletins de vote en faveur des redresseurs de torts de la gauche multicolore (sic) qui militent afin de maintenir l’État providence et rétablir sa politique d’abondance, ce qui est improbable à l’évidence. La conjoncture économique de crise ne permet plus cette «générosité» de la part de l’État policier héritier de l’État providence.

 

La conjoncture économique au Québec et au Canada

 

L’État provincial, tout comme les municipalités québécoises, est aux prises avec un déficit actuariel gigantesque pour ne pas avoir payé les contributions aux régimes de retraite des employés. La défense des fonds de pension sera donc un enjeu majeur de cette négociation sur le front économique de la lutte de classe. De plus, le déficit courant de l’État québécois est de plus de trois milliards de dollars par année et la dette cumulée est de 267 milliards ou 53 803$ par habitant (4). Plus de la moitié des employés de l’État touchent moins que 30 000 dollars CAD par année avant impôt. Avec ces salaires de misère, la défense du pouvoir d’achat sera un enjeu majeur. Sans compter la sécurité d’emploi, alors que le tiers des employés de l’État sont à statut précaire. 

 

De la stratégie à la tactique de combat 

 

Le choix d’une tactique de lutte dépend de l’objectif stratégique, des moyens mis en œuvre et du rapport des forces en présence. Examinons chacun de ces points concernant l’éventuelle lutte gréviste des employés de la fonction publique. 

Les travailleurs savent qu’il y a des grèves perdues d’avance. Ils savent qu’il y a des grèves facilement gagnées. Ils savent surtout que la plupart des négociations de conventions collectives font l’objet d’âpres disputes entre les classes sociales en présence. C’est de la multiplication des grèves combatives et à grande échelle que surgira l’espoir de faire reculer l’État bourgeois dans ses visées de rejeter le fardeau de la crise sur les épaules des salariés. En attendant ce mouvement espéré, le militant propose des mots d’ordre unificateurs qui dirigent l’animosité de la classe contre l’ennemi principal, c’est-à-dire contre l’État policier.

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Le mot d’ordre visant l’unité et la combativité de l’affrontement gréviste pour faire reculer l’État policier dans ses visées contre les salariés ne peut pas être : «Luttons pour le contrôle démocratique de la base sur l’appareil syndical. Renversons l’exécutif syndical». Un tel mot d’ordre perturbateur oriente le combat ouvrier, non pas contre l’État policier, employeur et législateur, mais contre l’exécutif syndical censé organiser la lutte des travailleurs. Bien entendu, le militant aguerri rétorquera que tôt ou tard, comme par le passé, les bureaucrates syndicaux trahiront la lutte des travailleurs. Ce qui est tout à fait exact. Mais si la grande majorité des travailleurs n’est pas déterminée à congédier les officiers syndicaux, le seul résultat d’une telle consigne sera de provoquer la division au sein de l’organisation, possiblement l’expulsion des militants et un gaspillage d’énergie qui favorisera la partie patronale, ce dont les salariés feront reproche aux militant(e)s engagé(e)s.

 

C’est dans le cours même de la lutte que les tergiversations et les trahisons des bureaucrates syndicaux seront mises au jour, exposées aux yeux des travailleurs. Il sera alors temps de les afficher de façon que les travailleurs apprennent et se souviennent. Inutile toutefois pour les militants de gauche de tenter de s’emparer des postes des bureaucrates syndicaux évincés. Un militant de gauche qui devient agent syndical de combat se transformera plus tard en syndicaliste d’affaires, négociateur bien payé de conventions collectives pour ouvriers sous-payés. Il ne peut en être autrement sous l’hégémonie de la classe capitaliste. Deux cents ans d’histoire du mouvement ouvrier mondial nous l’ont enseigné. C’est au moment de l’insurrection que la classe ouvrière réglera ses comptes avec les apparatchiks de l’industrie du syndicalisme (5).

Aujourd’hui même Les 7 du Québec diffuse une lettre ouverte de deux militants dénonçant le Président de la CSN (un ex-gauchiste) pour sa collaboration de classe : http://www.les7duquebec.com/actualites-des-7/des-ouvriers-en-colere/

 

Les travailleurs décident des revendications pour lesquelles ils combattront 

 

Grâce à la riche expérience dont bénéficient les travailleurs des pays capitalistes avancés ils sont parfaitement à même de décider de leurs revendications, de leurs tactiques de combat et de jauger le rapport de force qui les oppose à leur patron, L’État policier. Ceci  inclut les « boss » syndicaux. Les travailleurs qui engagent leur salaire, leur emploi, qui risquent des poursuites judiciaires et l’affrontement avec les forces policières, décideront des concessions qu’ils tolèreront et de celles qu’ils refuseront. De toute façon, aucun militant n’est en mesure de contraindre les salariés à sortir en grève illégale et illimitée si ces derniers jugent le moment inapproprié ou le rapport de force mal engagé.

 

Mener cabale en faveur de telle ou telle revendication «transversale», soi-disant non corporatiste et soi-disant «progressiste» (sic) ne peut que saboter l’objectif stratégique de faire reculer l’État des riches. Il ne revient pas aux communistes de choisir les revendications des conventions collectives sinon pour supporter les grévistes qui souhaitent concentrer leurs énergies sur les enjeux décisifs. Les travailleurs ne mèneront que les luttes qu’ils veulent mener pour les revendications qu’ils souhaitent privilégier.

 

Les camarades de gauche, plutôt que de faire des remontrances et de deviser à propos des revendications que les salariées devraient prioriser, seraient mieux avisées d’observer quelles sont les revendications que les travailleurs de la fonction publique sont prêts à défendre. Les camarades devraient prendre exemple sur les bureaucrates syndicaux à ce propos. Les «boss» syndicaux ont une grande expérience de mener des sondages pour dresser le cahier des doléances de leurs membres. Ce n’est pas à cette étape qu’ils liquident la lutte de résistance. Ils noient les revendications importantes dans une masse de demandes en prévision de leur capitulation aux tables de négociations marathons. Puis, ils enclenchent avec l’employeur la « négociation » de la vente de la force de travail de leurs membres et ils conjurent les militants de ne rien faire. Quand la négociation est en panne, ils en appellent aux travailleurs, non pas pour défendre leurs revendications importantes, mais simplement pour faire pression pour que l’État du capital revienne aux tables de négociation épuisant les salariés par des actions délurées, ou alors ils appellent à une grève symbolique ou à une grève «sociale» tout en assurant les services essentiels. C’est à ce moment précisément qu’ils trahissent la lutte gréviste.

 

Quelques bureaucrates syndicaux ont même imaginé la «grève inversée» qui consiste à affecter plus d’employés qu’exigés par la partie patronale pour les services essentiels. Rien de tel pour saboter une grève et s’assurer que les travailleurs refusent ces balivernes.

 

L’histoire de luttes grévistes au Québec

 

Certains camarades présentent la création du «Front uni des travailleurs de Sept-Îles», en 1972, comme un modèle de Front populaire qui aurait donné, disent-ils, de la «profondeur» et un aspect «insurrectionnel» en radicalisant la lutte des travailleurs. Quant à nous, nous pensons que c’est le radicalisme de la lutte gréviste de ces travailleurs qui a mené à cette proclamation d’un «Front populaire», lequel, a été rapidement abandonné et pour cause. Il y avait peu de chance de créer et de préserver une République socialiste des Sept Iles. Les ouvriers militants de cette municipalité ont rapidement constaté la nécessité d’un soulèvement prolétarien continental, à tout le moins, s’ils souhaitaient préserver leur «Front populaire» régional.

 

Il en fut de même au printemps 2012 (Printemps Érable) lors de la lutte de résistance syndicale étudiante contre la hausse des frais de scolarité. Les étudiants ont choisi eux-mêmes leur mot d’ordre et leur revendication «réformiste» sous le slogan : «Stoppons la hausse», rejetant les revendications gauchistes en faveur de la création d’une université prolétarienne au cœur de la cité urbaine bourgeoise. Ils se sont dotés d’une nouvelle organisation syndicale étudiante suite au refus des associations existantes de diriger la lutte de résistance et ils ont lancé le combat à deux reprises (2005 et 2011) avant de faire reculer l’État policier, ce qui était le but visé. Aujourd’hui, l’Association pour la solidarité syndicale étudiante (ASSE) débat de l’affectation qu’elle fera des cotisations étudiantes qu’elle encaisse (!)

 

Le combat des policiers, des pompiers et des employés municipaux (165 000 employés) pour défendre leur régime de retraite offre un bel exemple de sabotage  de la lutte de résistance économique par l’appareil syndical. Les bureaucrates syndicaux minent la lutte en rejetant le front commun spontané de tous les employés des municipalités, et en réclamant le droit de négocier unité par unité d’accréditation. L’attaque gouvernementale ne porte pas sur le droit de négocier, mais sur les conditions de contribution des deux parties (municipalités – employés) dans les fonds de pension et sur le paiement des arriérés que les municipalités ont refusé de verser. Les policiers, les pompiers et les salariés municipaux ne se battent pas pour que leurs «boss» syndicaux se pavanent aux tables de «négociation» des coupures, mais pour ne pas perdre 6000 ou 8000 $ de prestation par année pendant la durée de leur retraite.

 

Les précédentes négociations des conventions collectives de la fonction publique québécoise, en 2005 et en 2010, sont qualifiées de désastreuses par le Groupe  Internationaliste ouvrier (GIO). Les camarades déclarent : «L’organisation autonome de la classe ouvrière contre le patronat, l’approfondissement et l’extension de la lutte tout comme l’émergence d’une conscience de classe révolutionnaire ne sont même pas effleurée dans les documents frontistes qui circulent dans les assemblées du groupe Offensive syndicale eFront d’Action socialiste». Tout ceci amène le GIO à conclure que le Front social devant englober le Front commun syndical est hautement improbable.

   

La lutte gréviste est défensive

 

Toute négociation d’une convention collective, toute lutte défensive sur le front économique de la lutte de classe, est par nature un compromis, une lutte défensive et une guerre de résistance. Du moment qu’un travailleur vend sa force de travail contre salaire, il consent qu’en vertu du droit bourgeois son surtravail lui soit confisqué et dès lors il tolère son sort d’esclave salarié spolié. Le fait que l’employé demande et négocie une augmentation de salaire pour son travail nécessaire seul ou regroupé en syndicat ne remet nullement en cause sa soumission à son patron. Il n’y a là rien de révolutionnaire. Spontanément, et sans l’idéologie marxiste, la lutte réformiste syndicale est le plus loin que puisse s’aventurer la lutte de classe «en soi». Spontanément, l’ouvrier reconnaît qu’il est plus avantageux de vendre collectivement sa force de travail et pour marchander plutôt que de se vendre à la criée, isolé.

 

Mais alors, que fait la gauche révolutionnaire dans cette galère ?

 

La gauche vient engranger de l’expérience de lutte à travers les combats grévistes (syndiqués et non syndiqués). Nous venons clarifier les enjeux et stigmatisé les compromis, identifier les parties et leurs intérêts respectifs et faire comprendre à notre classe que ce jeu des négociations-marchandages de leurs conditions de survie n’aura jamais de cesse et que la partie est au bout du compte perdue d’avance.

 

Les lois de l’économie capitaliste forceront les patrons à céder de moins en moins de salaires et à réclamer de plus en plus de surtravail non payé. Pire, tous les efforts réclamés à la classe ouvrière pour augmenter la productivité et rétablir la profitabilité sont vains, car le système économique capitaliste ne peut se perpétuer, sinon, en détruisant nombre de moyens de production et en éliminant nombre de forces productives par les guerres. Chaque gain de productivité ouvrier, ce sont des emplois qui disparaissent. En travaillant plus, le salarié est assuré de gagner moins sous le système capitaliste.

 

Nous allons parmi les salariés, avec ou sans Front commun syndical (cette question n’est pas cruciale, l’unité ouvrière naîtra dans la lutte et par la lutte), pour expliquer à notre classe qu’il lui faudra un jour se résigner à dépasser les luttes de classe «en soi», pour sauver son  pouvoir d’achat et pour survivre, et elle devra entreprendre la lutte de classe «pour soi», pour la conquête du pouvoir d’État, l’expropriation sans compensation des moyens de production, d’échanges et de communication, l’établissement de la dictature du prolétariat et pour l’édification du mode de production socialiste. Au moment de l’insurrection, la question de la direction des syndicats de collaboration de classe se réglera d’emblée (6).

 

Nous sommes la mémoire des luttes au service de notre classe et nous venons ici aujourd’hui soutenir la lutte gréviste.

 

  1. http://www.pressegauche.org/spip.php?article18131
  2. http://www.pressegauche.org/spip.php?article17465
  3. http://www.leftcom.org/fr/articles/2014-05-13/le-front-commun-n-aura-pas-lieu-r%C3%A9ponse-au-camarade-alain-savard-du-front-d
  4. https://wikileaks.org/tisa-financial/http://www.fr.lapluma.net/index.php?option=com_content&view=article&id=1975:2014-07-06-13-23-57&catid=94:monde&Itemid=427
  5. http://www.iedm.org/fr/57-compteur-de-la-dette-quebecoiseethttp://www.pressegauche.org/spip.php?article18131
  6. http://www.les7duquebec.com/7-au-front/lindustrie-du-syndicalisme-daffaire/  Rosa Luxembourg (1906) Grève de masses, parti et syndicat.https://www.marxists.org/francais/luxembur/gr_p_s/greve2.htm

 

COMPLÉMENT POUR LE MILITANT  : http://www.publibook.com/librairie/livre.php?isbn=9782924312520

 

* Une première version de ce texte a été publiée en septembre 2014 sur Les 7 du Québec  http://www.les7duquebec.com/7-au-front/lutte-greviste-de-la-fonction-publique/

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