L’ÉGLISE EST-ELLE AU SERVICE D’ELLE-MÊME OU DE L’HUMANITÉ?

 OSCAR FORTIN   Depuis le 7 octobre dernier, des évêques du monde entier sont réunis à Rome pour débattre de la question de la nouvelle évangélisation. La question que plusieurs se posent est de savoir si l’Église cherche à se sauver elle-même plutôt que de sauver une Humanité abandonnée aux prédateurs des pires espèces. Veut-elle sauver sa doctrine, ses sacrements, ses cultes ou veut-elle devenir une force au service d’une Humanité en quête de justice, de vérité, de bonté, de solidarité et de compassion ?

L’appel de Benoît XVI à réfléchir sur la foi devrait nous en donner quelques indications.  Dans le Motu Proprio « Porta Fidei », du 17 octobre 2011, le pape Benoît XVI a annoncé une « Année de la foi » qui a débuté le 11 octobre 2012, pour le cinquantième anniversaire de l’ouverture du concile Vatican II, et se conclura en la solennité du Christ Roi, le 24 novembre 2013. Le thème en sera « la nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne ». 

Il s’agit donc d’un temps fort, permettant à l’Église de revenir aux sources de sa foi, d’en comprendre les véritables implications, non seulement pour la conscience humaine, mais aussi et surtout pour elle-même. Cet exercice de réflexion et d’analyse sera d’autant plus percutant que le diagnostic des problèmes qu’elle vit, se fera à la lumière tout autant des impératifs évangéliques que de ceux du monde dans lequel nous vivons. 

LES IMPÉRATIFS D’ÉVANGILE

 


Jésus, personnage central des Évangiles, a posé des gestes symboliques en redonnant valeur et importance à toute personne de bonne volonté, particulièrement les délaissées et les exclues de « la bonne société », celle des puissants, des grands prêtres et des docteurs de la loi. 

« Il a déployé la force de son bras, il a dispersé les hommes au cœur superbe. Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles. Il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides. » (texte prophétique de Marie à sa cousine Élisabeth. (Luc. 1.51-53) 

Il a également fait entendre une voix dont l’essentiel du message peut se résumer à ceci : « Aime ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes pensées et aime ton prochain comme toi-même. »(Mc. 12,29-30)  « Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres. » (Jn 15,17) « Ce que vous faites au plus petits des miens c’est à moi que vous le faites et “si vous ne croyez pas ma parole, croyez dans mes œuvres.” (Jn 14, 11)  

En d’autres mots, aimer Dieu de tout son cœur, c’est d’abord et avant tout aimer son prochain comme soi-même et ne pas faire aux autres ce que l’on ne voudrait pas qu’on nous fasse.  Genre de message que nos vieux parents nous répètent pour exprimer ce qui peut les rendre les plus heureux. 

Ce message va à l’essentiel de toute vie humaine. Loin de détourner nos regards du monde dans lequel nous vivons pour les fixer sur un dieu qui lui serait étranger, il les tourne vers les hommes et les femmes de ce monde en nous disant de les aimer comme nous voudrions qu’ils nous aiment et d’agir à leur endroit comme il l’a fait lui-même. En cela, nous dit-il, est la volonté de son Père et en cela est également sa volonté. La rencontre du Dieu de Jésus, ne peut se faire qu’à travers la rencontre des hommes et des femmes qui côtoient nos vies et tout particulièrement à travers les exclus, les pauvres et les sans défense. 

Croire au Nazaréen, c’est faire en sorte que la justice soit toujours plus justice, que la vérité soit toujours plus incisive pour mette à nu les mensonges et les hypocrisies, que la solidarité devienne fraternité et que la compassion et la miséricorde nous élèvent au-dessus des guerres et fassent taire les armes de la haine. 

Force est de constater que ces impératifs d’Évangile ont été progressivement enveloppés par des impératifs d’Église. 

LES IMPÉRATIFS DE L’ÉGLISE-INSTITUTION

 

 

 

 

Tout au long de ses 2000 ans d’histoire, l’Église est progressivement devenue une institution avec toutes les caractéristiques d’un véritable gouvernement. Le Concile de Nicée (325) en a consacré l’existence publique, laquelle n’a cessé, par la suite, de se préciser et de s’amplifier.  C’est dans le cadre de cette nouvelle institution que la doctrine s’est développée et que les dogmes sont devenus des vérités de foi. 

Cette foi est condensée dans le « Je crois en Dieu » et dans le catéchisme qui rappelle les grandes vérités de la foi chrétienne, telles que manifestées tout au long des siècles et dont témoignent les dogmes.  Elle est un “enseignement” qui se communique et s’apprend. Sa manifestation principale est celle qui s’articule dans les divers cultes et tout particulièrement dans la célébration des sacrements. Elle encadre la vie des croyants dans des préceptes qui orientent leur vie morale, précisant ce qui est bon et ce qui est mauvais. 

Cette foi est portée par une Église qui s’est également transformée tout au long des siècles pour devenir l’institution ecclésiale que nous connaissons avec sa doctrine, ses liturgies, ses sacrements, ses prêtres, ses évêques, ses nonces apostoliques, ses cardinaux, son État. Tout cela sous l’autorité vaticane dont le pape est le représentant par excellence. Si elle a connu ses heures de gloire, elle se voit maintenant désertée par bon nombre de ses membres. Un questionnement s’impose tout autant pour diagnostiquer cet abandon que pour dégager les mesures à prendre pour y remédier. 

Les multiples composantes de l’Église ont été mises à contribution pour réfléchir à ce thème. Les principales conclusions de chacune d’elles ont été transmises au Vatican qui en a fait une synthèse à l’intention du  synode des évêques du monde entier qui se tient à Rome, du 7 au 24 octobre prochain. Son contenu, sous le titre « Instrumentum laboris », a été rendu public le 19 juin 2012. 

Dans l’introduction de ce document, on peut y lire : 

En se laissant vivifier par l’Esprit Saint, les chrétiens seront aussi sensibles à de nombreux frères et sœurs qui, bien qu’étant baptisés, se sont éloignés de l’Église et de la pratique chrétienne. C’est plus particulièrement à eux qu’ils veulent s’adresser avec la nouvelle évangélisation pour leur faire découvrir une nouvelle fois la beauté de la foi chrétienne et la joie de la rencontre personnelle avec le Seigneur Jésus, au sein de l’Église, communauté des fidèles.”(3) 

Zeinab Abdelaziz, Prof. émérite de civilisation française, s’intéressant particulièrement au diagnostic fait par les divers intervenants, relève les points qui ont été identifiés comme causes de l’abandon de l’Église : 

“l’éloignement des baptisés de la pratique chrétienne; l’indifférence religieuse; la sécularisation; l’athéisme; la diffusion de sectes; une confusion grandissante qui induit les chrétiens à ne pas écouter les prêtres; la peur, la honte ou le fait de ‘rougir de l’évangile’ comme disait Saint Paul; les migrations; la mondialisation; les communications; l’affaiblissement de la foi des chrétiens; le manque de participation; la diminution du dynamisme des communautés ecclésiales; la perte de l’enthousiasme et l’affaiblissement de l’élan missionnaire; une véritable apostasie silencieuse”. C’est pourquoi l’Église trouve nécessaire de réévangéliser les communautés chrétiennes, marquées par les importantes mutations sociales et culturelles, y compris le reste de l’humanité. 

Dans ce document, aucun point ne remet en question l’Institution ecclésiale elle-même pas plus que sa doctrine qui se substitue dans bien des cas à l’Évangile. Aucun point ne relève les défis que posent aujourd’hui les conditions de vie de plus des 2/3 de l’humanité pas plus que les impératifs évangéliques d’être avec les exclus et les plus délaissés de nos sociétés. On parle plutôt de trouver de nouvelles méthodes pour ramener les ‘brebis perdues’.

UNE ÉGLISE  À LA CROISÉE DES CHEMINS 

Nous n’en sommes plus à une revitalisation des structures déjà existantes de l’Église, mais à une transformation radicale de celle-ci et de sa présence dans le monde. Elle doit sortir du Vatican et revenir là où elle aurait toujours dû être au milieu des pauvres, des malades, des artisans de justice, des témoins de vérité, des exclus. Elle doit redevenir une témoin crédible de justice, de vérité, de service, d’humilité, de solidarité et de bonté. 

Il n’y a pas de demi-mesures lorsqu’il est question de ceux et celles qui portent le message évangélique et qui témoignent de Jésus de Nazareth. Elle doit assumer ce que le jeune homme riche de l’Évangile (Mc. 10,17-22) n’a pu faire pour suivre Jésus, à savoir de tout laisser, vendre ses biens et en donner les profits aux pauvres. Là commence le premier acte de foi de ceux qui ont pour mission de témoigner du message évangélique pour les temps que nous vivons.

De plus, elle doit prendre ses distances des puissances et des empires qui font la pluie et le beau temps dans le monde. Il faut reconnaître et dire que les deux dernières papautés se sont particulièrement caractérisées par une collaboration très étroite entre les forces de l’Empire et celles du Vatican. Il est donc urgent qu’elle retrouve sa liberté, celle-là même du Nazaréen qui a dénoncé les hypocrites, les menteurs, les docteurs de la loi qui mettaient sur les épaules des autres des fardeaux qu’ils ne pouvaient eux-mêmes portés. 

Le message du Nazaréen est d’une grande simplicité. Il va dans le sens d’une humanité, transformée par des lois qui transcendent la cupidité, l’égoïsme, le mensonge, la tromperie, le tout pour soi. Il s’inscrit dans la conscience des hommes et des femmes comme une ‘foi’ et non comme une « religion ». Il est un message qui apporte réconfort aux témoins de justice, de vérité et de solidarité et qui répond aux attentes des hommes et des femmes d’aujourd’hui. 

L’HUMANITÉ AU COEUR DE LA FOI

J’ai la conviction profonde que le niveau de conscience auquel l’humanité est arrivée met à l’épreuve tout autant les croyants que les non-croyants. Cette conscience interpelle tous les dieux qui alimentent les religions du  monde, mais aussi toutes les idéologies qui s’appuient sur diverses rationalités. Les questions que cette conscience pose à ces dieux et à ces idéologies sont les suivantes : que font-ils et que font-elles, à travers leurs adeptes, pour répondre prioritairement aux grandes aspirations de justice, de vérité, de bonté, de compassion, de solidarité des hommes et des femmes d’aujourd’hui? Jusqu’à quels points transforment-elles leurs disciples en de véritables artisans au service d’une humanité toujours plus en quête de respect, de solidarité et de paix?

Les conflits qui se manifestent un peu partout dans le monde ne doivent-ils pas nous interpeller? Que dire de ces millions de morts, de blessés, victimes de nos guerres, ces centaines de millions d’affamés vivant des miettes qui tombent de la table des nantis, prédateurs de leurs richesses?  Ne devons-nous pas détecter et dénoncer les fauteurs de troubles, ceux qui utilisent à profusion le mensonge pour mieux tromper et manipuler l’opinion mondiale afin d’imposer leur volonté à l’humanité entière? Dans bien des cas, ils sont malheureusement de ceux et de celles qui se disent chrétiens. Souvent, l’institution ecclésiale les y accompagne en couvrant ces crimes d’une certaine légitimité. Comment est-ce possible?

Selon les écritures, Jésus de Nazareth est le premier né de cette humanité retrouvée, il en est la semence vivante qui se développe dans le cœur et la conscience de centaines de millions de personnes qui disent oui à la justice, à la vérité, à la solidarité, à la compassion, à l’amour et  qui disent non au mensonge, à l’hypocrisie, aux injustices, à la manipulation, à la corruption, aux guerres.

Paul de Tarse, au milieu de l’aréopage, s’adressa, un jour, aux Athéniens en ces termes :

« Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve, lui, le Seigneur du ciel et de la terre, n’habite pas dans des temples faits de main d’homme. Il n’est pas non plus servi par des mains humaines, comme s’il avait besoin de quoi que ce soit, lui qui donne à tous vie, souffle et toutes choses (…) Que si nous sommes de la race de Dieu, nous ne devons pas penser que la divinité soit semblable à de l’or, de l’argent ou de la pierre, travaillés par l’art et le génie de l’homme. Or voici que, fermant les yeux sur les temps de l’ignorance, Dieu fait maintenant savoir aux hommes d’avoir tous et partout à se repentir, parce qu’il a fixé un jour pour juger l’univers avec justice, par un homme qu’il y a destiné, offrant à tous une garantie en le ressuscitant des morts. » Act. 17, 22-31

Selon cette foi, un homme a été établi par Dieu pour juger l’univers avec justice pour y faire régner une ère de paix, de bonheur, de justice et de plénitude. Cet homme qui doit se manifester n’est, pour les chrétiens, les musulmans et certains juifs, nul autre que Jésus de Nazareth, le fils de Marie. Son jugement départagera les gens de bonne foi des prédateurs, hypocrites, manipulateurs, menteurs. Pour en savoir plus sur ce jugement je vous réfère à ce récit de Mathieu 25, 31-46 : 

http://www.lexilogos.com/bible_multilingue.htm 

Que deviendrait l’institution ecclésiale si l’humanité était elle-même église et que ses sacrements en étaient les oeuvres de justice, de vérité, de solidarité, de service et la compassion? Pourtant, là, en cette humanité, est l’Esprit qui agit en chaque personne humaine.

 

Oscar Fortin

Québec, le 20 octobre 2012

http://humanisme.blogspot.com 

avatar

Oscar Fortin

Libre penseur intéressé par tout ce qui interpelle l’humain dans ses valeurs sociales, politiques, économiques et religieuses. Bien que disposant d’une formation en Science Politique (maîtrise) ainsi qu’en Théologie (maîtrise), je demeure avant tout à l’écoute des évènements et de ce qu’ils m’inspirent.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *