Qu’est-ce que la conscience ? (1)

cerveau

CAROLLE ANNE DESSUREAULT :

Je suis heureuse de vous présenter le quatorzième article de la série Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner.

Cette fois-ci, Patrice Van Eersel, rédacteur en chef du magazine Clés, l’instigateur de ce livre dont l’objectif visait à nous donner un aperçu des nouveautés scientifiques les plus frappantes, élabore sur la conscience. Le dernier article suivra la semaine prochaine.

L’Autre Moi-même

Depuis toujours, la conscience intrigue les penseurs. Pas seulement eux, chaque être humain en a une définition plus ou moins floue, et si ardue à définir clairement, que même Freud préféra, lorsqu’on lui demanda de la définir, de la mettre de côté, préférant étudier l’inconscient !

Avec raison, car savons-nous à quel pourcentage nous sommes conscients des milliards d’opérations qui se déroulent à chaque seconde en nous ! Pourtant, la plupart d’entre nous cherchons ou voulons « prendre conscience ».

Donc, qu’est-ce que la conscience ? Une interrogation quasi impossible à éclaircir … sans doute parce que c’est justement notre conscience qui se la pose.

La conscience alimente d’innombrables recherches en psychologie, neurologie ou philosophie expérimentale. De tous les livres qui lui ont été consacrés, un des plus impressionnants, et des plus récents, est celui de Antonio Damasio, professeur de neurosciences en Californie : L’Autre Moi-même.

Damasio pose la question : comment le cerveau fait-il pour produire de la conscience ?

D’autres cultures que celle de la pensée matérialiste avancent que le cerveau « capte » un champ de conscience, plutôt qu’il ne le produit.

Néanmoins, le défi matérialiste est à la limite de l’impossible puisque tout est là et qu’il faut résoudre le mystère sans faire appel à un « jocker » venu d’une autre dimension.

Si nous fermons les yeux et pensons au visage d’un proche… comment s’est formée l’image ? Mieux, qui la regarde ? D’où vient que nous puissions nous poser la question ? Pour Antonio, nous sommes tous appelés à tenter d’y répondre, ce qui éclaire nos limites et renforce notre sens des responsabilités.

Tout commence avec l’apparition de la vie – l’esprit

Pour aborder cette idée, Antonio Damasio passe par la genèse… ainsi tout commence avec l’apparition de la vie. « Dès la première bactérie, dit-il, il y a de l’esprit, même une archéobactérie d’il y a 3,8 milliards d’années avait un esprit. » Il précise que l’esprit correspond à la volonté de survie associée à la capacité à distinguer l‘intérieur de l’extérieur et à l’art de réguler des taux chimiques.

Depuis Claude Bernard, on appelle le mystérieux et omniprésent phénomène de l’art en question : homéostasie, mystère dont Damasio n’a pas encore expliqué.

L’homéostasie est la capacité d’un système à s’autoréguler, c’est-à-dire à rester à l’intérieur d’une certaine fourchette d’instabilité viable. Quand tout est stable, nous l’observons dans notre vie, c’est la mort.

Une particularité fantastique de notre planète Terre – qui la rend unique dans le système solaire – est qu’elle demeure en permanente instabilité sur de très nombreux plans qui rendent la vie possible (mélange d’oxygène et de diazote instable et pourtant en constant rééquilibrage).

Entre une bactérie et un être humain, il n’y a qu’une augmentation du degré de choix, pourtant la motivation est la même : vivre en homéostasie. Pour les humains, ça signifie se sentir bien et heureux.

Selon Antonio Damasio, l’esprit existe dans toute vie, bien avant l’apparition du moindre neurone. Damasio n’aime pas beaucoup le dualiste Descartes, pensée cartésienne qui sépare l’esprit du corps, mais il raffole du moniste Spinoza.

Si bien que, notre esprit ne serait pas séparé de notre corps, parce que la base de toute conscience est d’abord une cartographie du corps. Si nous sommes conscients, si nous pensons, si nous nous souvenons, c’est par notre corps et par sa cartographie.

L’esprit cartographie nos moindres sensations et en tire un modèle …

Depuis toujours, les Sages le disent : chacun de nous abrite une foule de moi, entre lesquels un individu éveillé tente d’abriter.

De son côté, le neuroscientifique Damasio cherche à définir : qu’est-ce qu’un moi ? Après une trentaine d’années de recherches, en liaison avec ses confrères du monde entier, il affirme que le travail principal de l’esprit de tout être vivant consiste à cartographier sans arrêt ses moindres sensations et à en tirer un modèle interne de soi-même, mais aussi un modèle de soi par rapport au monde, et donc un modèle du monde.

Toutes les espèces vivantes fonctionneraient à partir d’un tel mapping de leurs sensations, l’humain inclus, sauf que ce dernier pousse la complexité du processus plus loin qu’aucun être connu, se retourne en quelque sorte sur lui-même, et reconnaissant cette cartographie comme la sienne, fait émerger une instance nouvelle : le soi.

Chez tous les êtres, aucune information n’arrive aux zones cartographiques du système central sans « proto-sentiment ». Il veut dire le ressenti, l’appareil à mesurer l’homéostasie. Si nos taux sont équilibrés, notre sentiment est bon. S’ils sont déséquilibrés, il est mauvais. Les scientifiques connaissaient déjà la bipolarité, ce qu’ils ne savaient pas encore, c’est que cette dernière peut s’appliquer à une cartographie sensible …en mouvement permanent.

Pendant longtemps, la conscience homéostatique des êtres vivants serait restée longtemps en pilotage automatique, même avec l’arrivée des hominidés, le fonctionnement est essentiellement de cette façon. D’autre part, une partie de notre esprit a réussi à s’autonomiser et à s’emparer des commandes – pour le meilleur et pour le pire … comme nous pouvons le constater dans notre société pas toujours très saine.

Le saut évolutif homonisant

Ce saut a été permis par l’abondance et la structuration hyperordonnée de nos neurones.

Voici ce que Damasio en dit : « Anciennement autonomes, comme beaucoup de nos cellules à l’aube de l’évolution, les cellules nerveuses se sont mises au service de toutes les autres et ont renoncé à pouvoir se reproduire, car leur division (mitose) scinderait l’esprit en deux » !

L’être humain compte le plus de neurones; ceux-ci, alignés par milliards en rangées et colonnes, ils autorisent chez nous des cartographies d’une richesse inimaginable et d’une grande précision.

Il y a un défilé permanent des innombrables cartes de sensations qui se diviseraient en trois catégories :

– L’INTÉROCEPTION projette dans notre cerveau la cartographie des sensations de nos viscères (informations sur notre état physique, aussi sur tout expérience intérieure, émotionnelle ou mentale)

– LA PROPRIOCEPTION projette dans notre cerveau la cartographie des sensations de notre système musculosquelettique (informations sur nos propres mouvements gouvernés par notre sens de l’équilibre, et tout ressenti ayant trait à une action quelconque)

– L’EXTÉROCEPTION projette dans notre cerveau la cartographie des sensations de nos cinq sens et de notre peau au contact du monde (elle nous informe sur notre environnement, mais aussi, grâce aux neurones miroirs, sur ce qui concerne autrui, donnant naissance à l’empathie.

Ainsi, en résumé, le corps transcrit par ses moindres sensations en cartes neuronales sensibles; et ce que nous ressentons ou parlons ou nous souvenons, c’est notre cerveau qui projette la cartographie de nos sentiments. MAIS, cet ensemble n’est pas conscient de soi-même. Pour qu’il commence à le devenir, il a fallu autre chose …

Le soi autobiographique

Le docteur Damasio appelle la conscience réfléchie le soi autobiographique, savoir que nous existons, par l’intuition et la raison; et savoir que nous nous interrogeons sur ce savoir.

Comment le soi autobiographique émerge-t-il de nos neurones ? Selon l’éminent neurologue, notre soi serait apparu, de façon quasi obligée, une fois que nos cartographies intérieures eurent atteint une certaine densité : l’optimisation de leur usage exigeait en effet qu’elles se connaissent désormais elles-mêmes. Une vision darwinienne, que l’esprit puisse se voir en miroir, a apporté des avantages considérables aux espèces humaines.

Mémoire, langage, capacité d’imaginer, de prévoir, de partager se sont combinés en une formidable spirale coévolutive, que décrit l’épigénétique, nouvelle discipline qui démontre qu’inné et acquis, nature et culture fonctionnent en boucle. Parler fait grandir le cerveau, qui peut accueillir de nouvelles cartes, qui enrichissent le langage, écrire, lire …

Notre système nerveux central s’est construit par couches sédimentaires au fil de l’évolution, depuis le cerveau reptilien (tronc cérébral) jusqu’au cerveau hominien (néocortex) en passant par les structures limbiques.

La conscience n’est pas localisée à un endroit, elle fait jouer tout le cerveau, de façon différenciée.

Le tronc cérébral serait la structure d’éveil des proto-sentiments. À l’autre bout de la chaîne, le néocortex accueillerait les mécanismes de la mémoire, de l’imagination, du langage, etc. Le néocortex est le grand champion des cartographies ultrariches et sophistiquées, mais, sans le tronc cérébral, il ne peut rien !

Ce n’est pas une chose, c’est un processus

Se pose le problème de la liaison, souvent conflictuelle, entre le tronc cérébral, vital et primitif (les pulsions), et le néocortex, sensible et intelligent (la mémoire, la morale, la culture). Pour le chercheur, il y a un arbitre : c’est le thalamus, grand ordonnateur du dispatching des influx et de l’attention.

Comment les cartographies du cerveau humain se sont-elles coordonnées, à la fois pour s’unir et pour se distinguer les unes des autres (une même sensation peut donner tellement de sentiments différents) ? Comment est née la conscience réfléchie, le grand moi, le soi ? Pour Damasio, ni la conscience ni la mémoire n’ont de centre. Le « chef d’orchestre » apparu chez les humains pour faire jouer leurs différents moi ensemble, donc leur grand moi conscient, ne serait autre que le fait même d’agir, ce n’est pas une chose, c’est un processus.

Comment notre grand moi est-il apparu ? Comment la densification quantitative de nos neurones a-t-elle abouti à la révolution qualitative de l’émergence de la conscience ?

Enfin, à la fin de son livre, Antonio Damasio reconnaît : « Le mystère (de la conscience) demeure, mais il est trop tôt pour s’avouer vaincu.

La suite sur la conscience paraîtra la semaine prochaine. Merci.

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Carolle Anne Dessureault

Née au Québec, Carolle Anne Dessureault a occupé plusieurs postes en administration, dont celui de vice-présidente dans un parc technologique de la province. Elle est auteure de plusieurs ouvrages. Médaillée d'argent en art oratoire chez Toast Masters, elle a donné des centaines de conférences sur le bien-être intérieur. Elle a voyagé dans une trentaine de pays. Elle croit profondément dans l'épanouissement de la personne par la pratique de l'attention vigilante : la pleine conscience.

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