LA POLITIQUE DU CAPITAL DANS LA CRISE

 

ROBRT BIBEAU:

LECTURE ESTIVALE  5

Ce mercredi (14.08.2013) nous poursuivons la publication d’une œuvre remarquable de Monsieur Tom Thomas, économiste de son état, analysant la dernière grande crise systémique du mode de production capitaliste-impérialiste. Les causes de l’effondrement fantastique de 2008, jusqu’à l’impossibilité de la reprise économique et industrielle – rien ne vous sera épargné de la misère des riches et de leurs plumitifs. Mais à la fin de la série vous comprendrez l’inéluctabilité de l’effondrement de ce mode de production aux trois instances concomitantes et différentes soient : économique, politique et idéologique. Cette semaine le ch. 4 : «LA POLITIQUE DU CAPITAL DANS LA CRISE» est au menu de lecture.  Cette lecture n’est pas facile car le savoir s’acquiert par l’effort, nous référons vous en avertir.

Bonne lecture et à mercredi prochain.

Robert Bibeau,  Marxiste-Léniniste

Tom THOMAS

La crise. Laquelle ? Et après ?

2009

 

Chapitre 5

 

LA POLITIQUE DUCAPITAL DANSLA CRISE

 

Nous savons qu’il ne s’agit pas d’une crise due aux « excès » financiers d’une politique libérale, mais bien à une baisse du taux de profit engendrée par un phénomène de suraccumulation -sous-consommation et aggravée par une hyperinflation de capital financier fictif. Au-delà du sauvetage du système financier que les Etats étaient dans l’obligation d’entreprendre de toute urgence, mais dont nous avons montré qu’il ne constituait nullement une solution à la crise, il nous faut donc examiner comment le capital et ses fonctionnaires oeuvrent à redresser le taux de profit dans la situation concrète du capitalisme, spécifique à ce stade de son développement historique.

 

Evidemment, il leur faut agir sur les facteurs qui constituent ce taux, pl et Cc + Cv, soit aussi la composition organique Cc/Cv et le taux d’exploitation pl/Cv. Rappelons en effet que le taux de profit est pl/Cc+Cv, qui peut s’écrire pl/Cv//Cc/Cv+1. Il s’agit donc d’essayer d’augmenter pl/Cv tout en augmentant moins vite, voire en diminuant Cc/Cv. Ceci devient objectivement de plus en plus difficile compte tenu du haut niveau de productivité déjà atteint. C’est pourquoi la solution principale consiste à augmenter pl/Cv, qui est le taux de plus-value et aussi le taux d’exploitation.

 

Avec la crise, les lois du marché agissent aveuglément dans ce sens. Le capital constant est dévalorisé. Des entreprises en difficulté peuvent être rachetées à bas prix. Les prix des matières premières s’écroulent. Les salaires sont laminés sous la pression d’un chômage massif. Il y a là des facteurs favorables à un redressement du taux de profit. Néanmoins, ils sont limités car, en même temps que ces phénomènes se produisent, la composition organique reste élevée puisque l’importance du capital fixe reste prépondérante, que la consommation diminue en même temps que la quantité de travail vivant utilisée. Une forte destruction de capitaux marquée par des dettes non remboursées, des faillites, des fermetures d’usines est évidemment beaucoup plus efficace pour relever le taux de profit. Du côté financier, d’abord, où les centaines de milliards de dollars de capitaux fictifs qui s’évaporent favorisent un redressement du taux de profit moyen. L’effondrement des cours boursiers induit d’ailleurs une amélioration des rendements financiers car les ratios bénéfices/prix des actions montent malgré la baisse des bénéfices. Il constitue ainsi en lui-même une contre-tendance. Du côté du capital matérialisé, ensuite, la destruction d’une masse importante d’entreprises élimine les moins performantes, ce qui tend aussi à élever le taux de profit moyen et à diminuer la suraccumulation relative à ce taux de profit.

 

Cependant toutes ces évolutions ne changent rien à la structure même des rapports de production dont la crise a montré qu’ils ne permettaient plus la poursuite du procès de valorisation et de reproduction du capital, notamment la poursuite de gains de productivité suffisamment générateurs de plus-value supplémentaire. A supposer même – supposition toute théorique – que ces évolutions permettent une reprise de ce procès, ce serait tout à fait éphémère puisque les mêmes causes produiraient immédiatement les mêmes effets. Le carburant nécessaire et essentiel de la reproduction du capital est toujours la croissance de la production de pl. Or ceci passe, pas uniquement mais fondamentalement, par l’accroissement du taux de pl, ou taux d’exploitation, pl/Cv. Et cela implique directement les rapports sociaux de production, comme nous allons le voir. Accroître ce taux est un problème qui, avec la crise, concerne d’autant plus chaque capital qu’il s’agit de ne pas être celui qui sera éliminé mais, au contraire, d’être celui qui sera le moins dévalorisé, celui qui conservera la meilleure capacité à se reproduire. Ce problème concerne aussi les Etats. Ceux-ci doivent, en effet, reproduire les sociétés qu’ils organisent et donc chercher à y maintenir les capitaux, les emplois, les centres financiers où refluent les profits des multinationales. La crise aiguise ainsi les rivalités en même temps qu’elle favorise une concentration accrue de capitaux.

 

Et pour gagner cette bataille – du moins tant qu’elle ne tourne pas au seul affrontement militaire –, la priorité est d’augmenter le taux d’exploitation, de modifier les rapports de production précédents devenus obsolètes. Le rôle de l’Etat est alors essentiel car il n’y a que lui qui peut avoir la force de, peut-être, réussir à imposer aux prolétaires les changements qui aggraveront considérablement leur situation puisqu’il s’agit d’obtenir une forte extorsion de plus value supplémentaire.

 

Pour y parvenir l’Etat devra abandonner ses derniers oripeaux démocratiques se faire ouvertement policier et totalitaire. Ce processus est déjà partout en cours. L’Etat devra aussi jouer de son hégémonie pour essayer de souder le peuple derrière lui dans les batailles et guerres qui  se multiplieront entre blocs rivaux pour la domination et l’accaparement des richesses mondiales. Pour ce faire, il s’emploiera à faire apparaître la concurrence entre capitaux comme une concurrence entre peuples, ce que la bourgeoisie a déjà réussi à faire mainte fois dans l’histoire. Ces guerres impérialistes seront et sont déjà présentées comme une mission civilisatrice imposant « les droits de l’homme » et la démocratie et extirpant le terrorisme.

 

L’étatisme est le plus grand danger qui risque d’obscurcir la conscience ouvrière dans les luttes décisives qu’elle aura à mener au cours des prochaines années. C’est pourquoi il convient de s’y attaquer en priorité en montrant où mènent toutes les positions qui préconisent de renforcer le rôle de l’Etat, inclusion faite des positions dites de gauche qui ne se distinguent en cela de la droite qu’en lui reprochant de ne pas le faire assez.

 

 

5.1.    Les effets des interventions de l’etat pour sauver le système financier

 

Nous avons déjà constaté un premier résultat des interventions de l’Etat pour sauver le système financier : une énorme création monétaire pour subventionner ou nationaliser les banques et autres entreprises en déroute, au moyen d’un gonflement tout aussi énorme des dettes publiques et de l’absorption par les banques centrales d’un monceau de créances « toxiques »  et de titres de la dette de l’Etat. Dans le plus grand centre financier du monde « la base monétaire des Etats-Unis, c’est-à-dire la liquidité créée par la Réserve fédérale, a augmenté de 140% en un an »[1], alors même que la production et les échanges stagnaient. Cela entraînera « une hausse qui devra être forte de la pression fiscale », donc une baisse de la consommation et de l’activité et une hausse du chômage. Mais cela ne suffira pas vu l’ampleur pharaonique des dettes publiques[2] et le ralentissement de l’activité qui ne sera pas résorbé pour autant. L’Etat devra  recourir à de nouvelles émissions monétaires ; le remboursement de ses dettes se fera donc en monnaie dévalorisée[3], ce qui s’apparente à un moratoire. D’ailleurs, rien ne dit qu’il ne décrétera pas ouvertement un tel moratoire. Il y rajoutera aussi évidemment, comme il a déjà commencé à le faire à grande échelle, une réduction drastique des dépenses publiques dans les domaines de la santé, de l’éducation, des aides sociales, etc. Il continuera à augmenter les dépenses policières et les aides à la valorisation des capitaux. Il le fera notamment en accentuant la diminution des charges sociales payées par les entreprises. Cette méthode d’abaissement des coûts salariaux systématiquement utilisée depuis les gouvernements de gauche des années 80 semble inéluctable quels que soient les gouvernements.

 

Pour le moment,  cette inflation monétaire ne se traduit pas en hausse importante des prix des biens de consommation. Les liquidités fournies :

 

– servent  à effacer les dettes privées, ce qui réduit d’autant la masse monétaire, ou

– sont thésaurisées en attente de la fin de la crise, ou encore

– se placent en titres des dettes des Etats considérés comme les plus sûrs, les USA au premier chef, mais aussi l’Europe et le Japon.

 

Tout cela a pour effet de gonfler une nouvelle bulle financière. Celle-ci éclatera immanquablement ne serait-ce que parce que les prix de ces titres s’effondreront avec la hausse des taux d’intérêts des nouvelles émissions[4]. Cette hausse adviendra quand les prêteurs rechigneront à continuer à les acheter, lorsqu’ils réaliseront qu’ils seront remboursés en monnaie de singe du fait de la masse qui en a été émise. Déjà, en ce  début 2009, on a vula Chine,  principal acheteur de titres US, et d’autres pays marquer leur défiance à l’égard de la valeur future du dollar.

 

La mondialisation a d’ailleurs permis jusqu’ici de contenir la hausse des prix nominaux des biens de consommation dans des limites basses en renforçant la pression à la baisse des coûts salariaux. La crise, avec le bradage des marchandises dans le climat de concurrence exacerbée qu’elle induit dans un premier temps, renforce cette tendance immédiate au ralentissement de la hausse des prix jusqu’à même produire une baisse (déflation).

 

Mais cette situation pourrait évoluer au cours de la crise sous l’influence de divers facteurs tels que, par exemple :

 

– l’affaiblissement de la concurrence due à la diminution de la production du fait de la faillite de nombreuses entreprises et à l’accentuation de la concentration oligopolistique ;

– la résistance ouvrière à de plus fortes baisses de salaires, y compris dans les pays émergents;

– l’élévation des barrières protectionnistes ;

– l’augmentation des dépenses militaires ;

– les dévalorisations monétaires massives et généralisées que nous avons évoquées ci-dessus.

 

Alors l’inflation dans la sphère financière se doublerait de la hausse des prix des marchandises qui prendrait son essor et aggraverait la situation de toutes les couches populaires, jusqu’aux classes « moyennes ». Du point de vue de la reprise de l’accumulation du capital, surgirait alors une double difficulté : on assisterait à une nouvelle baisse de la consommation et à un affaiblissement du système de crédit dont un fondement réside dans la stabilité du pouvoir d’achat de la monnaie, dans sa capacité à conserver la valeur. A cela viendrait s’ajouter l’obstacle de la décomposition sociale et de la lutte de classe que cette situation engendrerait. On verrait ainsi se développer une situation de « stagflation » c’est-à-dire une inflation des prix  associée à une stagnation voire à un recul de la production et de l’accumulation.

 

Inflation, déflation, stagflation des prix nominaux ? La question n’est pas de faire des prophéties sur l’évolution des prix nominaux. Divers scenarii sont en effet possibles. La dévalorisation monétaire que génère l’émission massive de liquidités n’implique pas automatiquement une hausse proportionnelle des prix des marchandises (d’autres facteurs entrent dans la détermination de ces prix[5]). Elle peut n’affecter que le système du crédit qui exige la conservation de la valeur de la monnaie. Mais surtout, faire de telles prophéties n’a guère d’intérêt puisque la sortie de crise ne relève pas essentiellement de la question monétaire et des prix nominaux. Elle relève, répétons-le,  de la quantité de plus-value contenue dans la valeur produite.

 

Observons, pour en revenir sur ce terrain, qu’au-delà du facteur conjoncturel de la mondialisation quant à la baisse des prix, il y a une tendance structurelle, permanente, de fond à cette baisse du fait des hausses constantes de productivité qui caractérisent l’accumulation du capital et qui abaissent les valeurs des marchandises lesquelles sont au fondement des prix réels.

 

Cette tendance déflationniste des valeurs est un problème à résoudre par le capital. Il s’agit toujours de la baisse du taux de profit, à savoir qu’à force de diminuer la valeur des marchandises par les gains de productivité, le capital finit par diminuer aussi la plus-value qui n’en est qu’une partie (ceci même s’il parvient pendant un certain temps à contrer cette tendance en diminuant la part salariale au profit de la pl). Nous reviendrons plus loin sur cette question.

 

Et si l’émission monétaire à laquelle les Etats procèdent pour sauver le système financier parvient, tellement elle est massive à ce que cette tendance déflationniste de fond soit contrecarrée et dépassée par une inflation, alors le capital en tirerait sans doute un avantage immédiat puisque la hausse des salaires ne suivrait pas celle des prix. Mais toutes les conséquences négatives de la dévalorisation monétaire n’en seraient qu’accentuées en ce qui concerne le système de crédit. D’abord les taux d’intérêts y seraient bas parce que les liquidités fournies par les Etats seraient abondantes, et qu’elles seraient dirigées vers la sphère financière notamment vers les titres d’Etat. Mais avec la prise de conscience de la dévalorisation monétaire et de la baisse du pouvoir d’achat de la monnaie, la crainte des créanciers d’être remboursés en monnaie de singe serait décuplée. Alors ils seraient rétifs à prêter, et les taux d’intérêts remonteraient. Les investissements deviendraient de plus en plus coûteux, la consommation ralentirait et l’accumulation  se bloquerait à nouveau.

 

C’est bien parce que le capitalisme moderne nécessite un système de crédit ultra développé, donc une monnaie stable, conservant la valeur, que le « monétarisme » et la soi-disant indépendance des banques centrales[6] se sont imposés comme une nécessité  après les années 70 de forte inflation.

 

En réalité, le procès de valorisation du capital n’est pas fondé sur la monnaie, bien qu’elle lui soit évidemment nécessaire et que son rôle s’accroît avec l’importance qu’y prend le crédit pour qui la stabilité monétaire est une exigence. Il est fondé sur l’augmentation de la masse de valeur produite générant toujours plus de plus-value. On en revient à ce constat que la crise n’est pas financière, que le sauvetage du système financier, pour nécessaire et urgent qu’il soit pour le capital, ne résout pas pour autant le problème de fond que la crise révèle. Non seulement le système financier ne fait que fournir par le crédit une dose de dopant supplémentaire au capital, mais, en augmentant la dette publique, il en fait payer l’énorme prix aux couches populaires.

 

Pour que le capital puisse relever son taux de profit moyen et reprendre son procès de valorisation et d’accumulation, deux conditions complémentaires doivent essentiellement être réunies au-delà du maintien à flot du système financier : première condition, détruire une grande masse de capitaux, non seulement sous leur formes financières mais aussi sous leurs formes matérialisées pour en réduire « l’excédent » et aussi pour pouvoir reconstruire un système de production qui permette, deuxième condition, d’augmenter le taux d’exploitation pl/Cv (réduire la composition organique du capital n’est, aujourd’hui, qu’une possibilité au mieux mineure). C’est ce dernier point que nous allons examiner puisqu’il concerne la transformation des rapports de production, le cœur de la lutte des classes.

 

 

5.2.    Les effets des interventions de l’Etat dans les rapports de production

 

Pour augmenter le taux de profit, le principe est simple à définir. Il s’agit d’augmenter la pl ou/et de diminuer le capital engagé Cc+Cv. Mais il est plus difficile à appliquer, et c’est là tout ce qui distingue l’habile capitaliste du moins bon. Pour y parvenir il dispose de deux moyens essentiels en dehors d’autres contre tendances dont nous reparlerons plus loin : augmenter l’extraction de la pl sous sa forme absolue, ou l’augmenter sous sa forme relative. Ces deux moyens sont presque toujours employés simultanément bien que le second ait été, et de loin, le plus employé et le plus efficace. On les confond souvent. D’une part, parce que le résultat recherché est évidemment le même : il s’agit toujours d’augmenter la part de travail non payé (le surtravail  qui est la plus-value potentielle) dans la valeur produite. D’autre part, parce que un des moyens d’augmenter la pl absolue, celui qui consiste à augmenter l’intensité du travail, c’est-à-dire la quantité de travail fournie dans un même temps, exige toujours, ou presque, une amélioration du système des machines, laquelle s’accompagne alors aussi d’une augmentation de la pl relative, c’est-à-dire d’une amélioration de la productivité. Mais il convient cependant de bien comprendre ce qui les distingue, car nous verrons que le fort ralentissement de l’extraction de la pl sous sa forme relative, à partir des années 70, explique le recours acharné de son extraction sous sa forme absolue qu’à, depuis ces années, entrepris le capital. Recours qu’il accentue et va encore accentuer pour tenter de surmonter sa crise. Ce qui a des conséquences importantes sur la lutte des classes.

 

Examinons donc cette distinction.

 

L’augmentation de la pl  relative est obtenue par une diminution du capital à engager (Cc+Cv) pour une production de valeur donnée. Cela implique d’utiliser des machines plus perfectionnées. Cc, l’intensité capitalistique, augmente mais Cv, la quantité de travail vivant employée, diminue davantage. Le solde marque donc une diminution de sorte que la part de la pl dans la valeur du produit (Cc+Cv+pl) augmente. On connait l’extraordinaire développement de la science et de ses applications aux machines, de la productivité horaire du travail et de la production que la recherche constante de l’augmentation de la pl relative a engendré. Mais on connaît aussi ses limites : l’augmentation de la composition organique du capital et la baisse relative concomitante de la masse salariale donc de la consommation. Ce sont ces limites qui ont affectés les pays industrialisés[7] dans les années 1960-70 ouvrant la période de crise généralisée qui culmine aujourd’hui.

 

Ces limites ont  plusieurs causes, dont les deux principales sont les suivantes :

1) Les investissements nécessaires pour obtenir des gains de productivité additionnels étaient devenus très lourds du fait de la puissante sophistication des technologies déjà mises en œuvre. Les économies sur la quantité de travail vivant et donc sur la masse salariale restaient nécessaires mais devenaient de plus en plus difficiles à obtenir du fait qu’elle était déjà fort réduite par rapport à l’énorme quantité de marchandises produites. Autrement dit, le gain de productivité exigeait une augmentation considérable de Cc difficile à compenser par une diminution qui devait être encore plus grande de Cv (phénomène dit des rendements décroissants).

 

2) la résistance ouvrière au travail ultra parcellisé s’accroissait. Le travail abrutissant et exténuant de la chaîne fordiste était contesté. Les cadences  infernales sans cesse relevées généraient des actes de sabotage. Cette résistance accrue était facilitée par une situation de relatif plein emploi et par la grande concentration prolétaire au sein de l’usine fordiste. Les manifestations de mécontentement trouvaient mille prétextes pour ralentir la production. La qualité des produits était notoirement affectée à cause de la fatigue mais aussi à cause des multiples actes de petits sabotages. De sorte que le nombre croissant de rebuts devenait de plus en plus coûteux pour le capital. Des pièces à retoucher ou à refaire, c’est autant de temps de travail machine et humain, de capital engagé jeté à la poubelle. Et sur des centaines de postes de travail, un petit pourcentage de rebuts sur chacun fait une très grosse perte au total, sans compter les pertes de clients mécontents. La résistance ouvrière s’est aussi manifestée dans les grandes grèves qui ont culminé en France et en Italie notamment à la fin des années 60. Débordant les syndicats cogestionnaires, ces mouvements sociaux ont fini par imposer une limite à l’accentuation du taux d’exploitation obtenu par ce type d’organisation et de division sociale du travail. Briser cette résistance en allant chercher ailleurs une masse de main d’œuvre disponible pour faire pression sur les salaires et modifier les rapports de production pour transformer l’usine « fordiste » devenaient une nécessité pour le capital.

 

Venons-en maintenant à l’extraction de la plus-value sous sa forme absolue.

 

Comme il était devenu difficile d’augmenter substantiellement l’extraction de la plus-value sous sa forme relative, il fallait à la bourgeoisie mettre l’accent sur une relance de cette extraction sous la forme absolue. Rappelons qu’il s’agit là, non pas de la diminution de la part du travail nécessaire (celle qui s’échange contre le salaire, Cv) relativement à celle de la pl par le moyen de l’usage de machines plus performantes, mais par une augmentation de la quantité de travail vivant obtenue par le moyen d’un allongement de la journée de travail ou/et par l’intensité du travail fourni en un temps donné : accélération des cadences, simplification, densification et accélération des gestes pour éliminer tous les « pores » d’inactivité, « chasse aux temps morts », et autres moyens que nous détaillerons plus loin. Il s’agit là de la classique méthode tayloriste, mais qui va aussi être modifiée de telle sorte qu’il n’y ait pas, ou le moins possible, d’accroissement simultané important de capital fixe (machinerie) dont on a rappelé combien il était aujourd’hui difficilement rentable.

 

La méthode tayloriste, dont les astuces sont bien connues, impliquait une hausse de l’utilisation des machines ce que Ford perfectionna avec la chaîne. Cette méthode était déjà entièrement liée, et même soumise à l’objectif d’augmenter l’intensité du travail et de chasser la « paresse ouvrière » véritable obsession de Taylor. Modernisée, elle consiste à augmenter la quantité de travail non payé de l’ouvrier (surtravail) sans augmenter, ou le moins possible, le capital fixe. Il ne s’agit pas d’allonger le temps de travail en même temps que l’intensité car les deux sont rapidement incompatibles, l’intensification exigeant un ouvrier autant que possible « frais et dispos ». Certes cette augmentation zéro du capital fixe est un idéal tout théorique, mais c’est celui que cherchent à approcher au plus près les mesures prises depuis quelques années et accentuées tous les jours. Mesures auxquelles s’ajoutent celles visant une diminution absolue des revenus ouvriers, salaires directs et indirects et sur lesquelles nous reviendrons plus loin. Or cela a de multiples conséquences concernant la lutte des classes. Dès maintenant, notons celle-ci : le renforcement du totalitarisme étatique du fait que ces mesures impliquent une lutte ouverte et brutale contre les prolétaires (et ici la difficulté pour beaucoup de travailleurs est de comprendre qu’il s’agit de l’Etat quel que soit son gouvernement). En effet, l’extraction de la plus-value relative constitue un mode d’exploitation relativement pacifique, relativement indolore car l’augmentation de la plus-value y apparaît comme due au perfectionnement des machines, donc à ce qui vient du côté du capital et des scientifiques que celui-ci s’est attaché et non du côté des prolétaires. De plus, comme ces gains induisent une production plus massive et abaissent les prix des marchandises, ils peuvent même permettre, dans une phase de croissance forte telle que celle dite des « Trente Glorieuses »[8] d’après guerre d’en laisser quelques miettes aux ouvriers et d’augmenter quelque peu leur pouvoir d’achat tout en réduisant aussi leur temps de travail hebdomadaire et annuel (congés payés). C’était l’époque des « acquis sociaux » du soi-disant Etat Providence. Tandis que l’extraction de la plus value absolue est une forme beaucoup plus ouverte, visible, évidente de l’exploitation, car l’augmentation de la plus-value y apparaît nettement comme due entièrement à ce qui vient du côté du travail ouvrier. Celui-ci est allongé, intensifié, flexibilisé, et, qui plus est, avec la crise, de moins en moins payé. Il faut donc une violence et une dictature accrue de l’Etat  pour imposer la destruction des acquis sociaux de l’Etat Providence ainsi que ces mesures d’exploitation ouvertement accrues[9]. Ces transformations des rapports sociaux sont et seront encore accentuées dans le cadre de la crise actuelle.

 

On sait que ce tournant fût amorcé dans les pays industrialisés par les Reagan, Thatcher, Mitterrand. La victoire de la bourgeoisie fût alors écrasante, illustrée notamment par l’échec total de quelques grandes grèves emblématiques, telles celles des contrôleurs aériens US, des mineurs anglais, des sidérurgistes français. A partir de ces échecs, apparurent les premières modifications des rapports sociaux. Depuis, elles ont été patiemment et systématiquement développées et aggravées. Elles devront l’être encore bien davantage car la crise ouverte en a révélé toute l’insuffisance pour relancer le procès d’accumulation capitaliste. L’exem­ple français est une bonne illustration de la mise en place de cette politique dite libérale par un gouvernement de gauche. Politique qui continue aujourd’hui, menée par un gouvernement de droite, au moyen d’un étatisme qui a du être renforcé. Ce qui démontre bien que le capital en crise exige les mêmes remèdes quels que soient les gouvernements et les moyens mis en œuvre pour les faire ingurgiter au peuple, et que libéralisme et étatisme ne sont que deux formes de la politique bourgeoise.

 

Résumons brièvement ces débuts dans lesquels toute la suite s’annonce.

a.) Echec total en 1981-83 de la tentative d’exhumer le vieux programme réformiste de la gauche qui prouve, une fois de plus, son incapacité à modifier le cours du capitalisme. Elle en tire la leçon en se lançant à corps perdu dans le « libéralisme ».

b.) Première mesure pour pouvoir abaisser les salaires afin d’augmenter la pl : la désindexation de l’évolution des prix. Celle-ci, bien que tronquée, avait  néanmoins une certaine réalité pendant la phase fordiste.

c.) Deuxième mesure pour passer à l’acte, mais « par la bande » : décharger le capital du paiement des charges sociales (le salaire indirect), sous prétexte de favoriser l’emploi. Initiée par le gouvernement Fabius, cette politique sera sans cesse poursuivie et accentuée ensuite par tous les gouvernements de droite ou de gauche puisqu’elle présente l’avantage de ne pas toucher au salaire direct et de faire payer ce salaire indirect par les salariés eux-mêmes en le fiscalisant !

d.) Troisième série de mesures pour augmenter le taux de plus-value  et tout particulièrement par le moyen de la pl absolue : les lois Aubry de 1998 et 2000 sur les 35 heures hebdomadaires de travail. Mesures qu’il est intéressant de rappeler dans leurs grandes lignes parce qu’elles ont été présentées comme une grande réforme favorable aux travailleurs alors qu’elles jettent les bases de la modification des rapports de production qui seront ensuite sans cesse amplifiées dans un sens toujours néfaste pour eux. Quelles sont donc ces grandes lignes ?

 

1) Les modalités d’application des 35 heures devaient faire l’objet d’accords entreprise par entreprise. Ceci a ouvert la voie à la division des prolétaires en autant de petits sous-groupes impuissants, et, au-delà, a renforcé l’individualisation du rapport salarial. Les patrons sont évidemment très favorables à cette individualisation car elle met le prolétaire totalement à leur merci.

 

2) En légalisant l’annualisation du temps de travail en lieu et place de la  limite hebdomadaire, le gouvernement ouvrait la porte au développement de la flexibilité du travail et, au-delà, à sa précarisation. En effet, cette annualisation permettait au patron d’obliger l’ouvrier à travailler jusqu’à 48  heures certaines semaines et de moins travailler d’autres semaines. Cela faisait accepter  le principe que l’ouvrier travaille un maximum exactement lorsque le patron en a besoin et ne travaille pas en d’autre temps. Poussé au bout de sa logique ce principe implique que la plus-value absolue est augmentée quand il travaille, et le salaire annulé quand il ne travaille pas. Là se trouve en gestation ce qui deviendra la « précarité », le rapport de production « précarisé » analysé ci-après. De cette flexibilité du temps de travail à la précarité du travail il n’y a qu’un pas, ou plutôt c’est la même chose.

 

3) Les accords entreprise par entreprise sur les modalités d’appli­cation des 35 heures ont le plus souvent permis aux patrons d’obtenir une suppression des pauses et une densification du temps travaillé, d’orga­niser la polyvalence des postes et d’obtenir un travail en continu plus intense. D’où une augmentation notoire de la pl absolue en même temps qu’une amélioration du temps d’utilisation des machines augmentant la productivité (plus-value relative).

 

4) Le financement des 35 heures a été mis à la charge des salariés par le biais, une fois de plus, d’une accentuation du non paiement des charges sociales par les patrons. Les lois Aubry ont ainsi mis à la charge des impôts quelques 10 milliards d’euros annuels d’allègements de cotisations patronales[10]. Ce procédé pour baisser les coûts salariaux et augmenter la plus-value sera utilisé tant et plus de sorte qu’aujourd’hui on en est à un minimum d’au moins 30 milliards d’euros d’allègements de charges sociales par an (sans compter l’insuffisance notoire des cotisations pour les retraites). Ainsi, par ce moyen, Sarkozy a réussi à ce que les patrons paient moins cher les heures supplémentaires que les heures normales. « La France est devenue le seul pays de l’Union européenne où les heures supplémentaires sont, pour les employeurs, moins cher que les heures normales (grâce à la suppression de toute cotisation sociale, patronale et salariale) »[11]. Allonger ainsi la journée de travail avec des heures qui coûtent moins aux patrons, c’est formidable pour augmenter la pl absolue[12]. Mais cela ne crée aucun emploi supplémentaire, au contraire : « 40 millions d’heures supplémentaires en plus sur un an (en 2008) correspondent à 90.000 postes de travail à temps plein sur le trimestre »[13]. Et c’est « 3 à 4 milliards d’euros » d’exonérations de charges sociales (de coût salarial) en plus pour les patrons. Le résultat du chemin ouvert par la gauche dans ce domaine aboutit à ce que les déficits  dans le budget de l’Etat se creusent (« trou » dela Sécu, dette publique). Ces déficits sont alors brandis comme des preuves qu’il faut rogner encore plus les dépenses sociales de santé, d’éducation, de logement, ainsi que les allocations diverses. En outre, une part de plus en plus grande de l’entretien et de la reproduction de la force de travail est prise en charge par l’Etat. Ce qui est une caractéristique du rapport de production précarisé que nous allons maintenant analyser. Celui-ci indique le sens des principales mesures de fond dont la bourgeoisie va accélérer et accroître la mise en œuvre pour relancer la valorisation du capital.

 

Le rapport de production précarisé dont la bourgeoisie développe systématiquement la mise en place, dans les pays de l’U.E. (ailleurs, il l’est déjà), répond évidemment à l’objectif d’accroître la pl au détriment du travail nécessaire ou part de son travail qui revient à l’ouvrier. Mais elle se trouve devant ce problème spécifique de l’époque d’avoir à économiser au maximum sur l’augmentation du capital constant dont nous avons vu que les hauts niveaux atteints en faisait le principal responsable sur le long terme (structurellement) de la baisse du taux de profit.

 

Ses efforts dans ce sens ont d’ailleurs déjà porté quelques fruits. Par exemple, en 2002-2004 aux USA, « les gains en terme de productivité du travail …. ont été stupéfiants : 4,4% contre une tendance à long terme de 2,3% après la seconde guerre mondiale. Plus stupéfiant encore, cette accélération ne vient pas d’une augmentation de plus en plus rapide de l’intensité capitalistique…. »[14]. Il s’agit bien d’une augmentation de l’intensité du travail (pl absolue), de la production par travailleur sans que le capital fixe ait augmenté en proportion. Mais il s’agit aussi dans une certaine mesure d’une hausse de la pl relative car les auteurs ne voient pas que, si l’intensité capitalistique n’a que peu, ou pas, augmenté en valeur, c’est en partie dû au fait que les prix relatifs des biens d’équipement (leur valeur) ont baissé notoirement. Par exemple, les prix des matériels informatiques ont baissé de 80%, à qualité égale, de 1998 à 2007. En réalité, il y a eu une certaine augmentation en volume du capital fixe. Aux USA, elle est passée de 43% du PIB en 1996 à 52% en 2002[15]. Mais  de ce fait, elle ne s’est pas traduite autant en valeur ce qui est idéal pour le capitaliste qui augmente la pl relative en n’investissant que peu ou pas  en capital fixe.

 

Selon un autre auteur : « Le stock de capital fixe des entreprises françaises a culminé à 179% de la valeur ajoutée en1982 : pour produire 100F. de richesses supplémentaires (cette valeur ajoutée : coûts salariaux + profits bruts, n.d.a.), il fallait disposer au préalable de 179 F. sous forme de machines, bureaux, etc. En l’espace d’une décennie, l’intensité capitalistique des entreprises est redescendue, se situant à 155% en 1996 : pour 100F. de valeur ajoutée, on n’a plus besoin aujourd’hui que de 155F de capital fixe. Soir 13% de moins qu’en 1982. »[16]

 

Mais observons néanmoins, à propos de ces quelques exemples, que leurs auteurs surestiment la stagnation ou la diminution de la valeur du capital fixe. Cela du fait qu’un certain nombre de ses composantes sont ignorées des statistiques, ou non prises en compte comme afférentes au capital fixe. Tel est le cas, par exemple, du capital « immatériel » : achat des scientifiques, dépenses de travail intellectuel, brevets. Par ailleurs, la diminution de la valeur du capital fixe, lorsque c’est le cas, ne suffit pas à relever le taux de profit. En effet, la valeur des autres éléments du capital constant Cc tels l’énergie et les matières premières peut augmenter du fait même de l’accroissement du capital fixe en volume (plus il y a de machines, plus il faut de l’énergie, etc.) Ce qui pousse à augmenter la composition organique Cc/Cv, et donc à diminuer le taux de profit.

 

Quelles que soient l’approximation de ces chiffres concernant le capital fixe, ils indiquent néanmoins une augmentation significative de l’extraction de la pl sous sa forme absolue. D’ailleurs l’exemple français permet d’illustrer comment la bourgeoisie modifie systématiquement les rapports de production (sans parler ici des modifications qui interviennent conjointement dans la « superstructure » étatique, juridique, et médiatique, tout cela tendant à devenir un même appareil totalitaire) pour parvenir à augmenter cette pl, en augmentant l’intensité du travail horaire fourni et en économisant le plus possible sur Cc. Nous n’examinerons qu’ultérieurement le moyen le plus radical et le plus nécessaire de cette économie, à savoir la destruction massive de capital à quoi procède la crise. Car il s’agit là moins d’un plan conscient de la bourgeoisie que d’un effet, qu’elle subit, de la concurrence entre capitaux exacerbée par la crise.

 

Nous en resterons donc pour le moment à l’analyse de ce qui relève de la politique bourgeoise volontaire, organisée par l’état-major de la bourgeoisie, son Etat, concernant la modification des rapports de production dans le sens évoqué ci-dessus. Pour l’exposer il sera commode de séparer ce qui relève de l’économie de Cc, et ce qui relève de la diminution du travail nécessaire (Cv, les salaires). Mais bien évidemment les deux aspects sont intimement liés, un certain système de machines et d’organisation de la production induisant toujours un type spécifique adéquat des rapports de production (il n’y a jamais rien de purement technique dans la production).

 

En ce qui concerne les économies  sur le capital constant on peut en relever de trois types utilisés depuis longtemps mais dont la mise en œuvre aujourd’hui revêt des caractères très spécifiques.

 

1) Economies dans la partie circulante de ce capital, les marchandises entrantes et sortantes. C’est le « zéro stock » et le « flux tendu », le « just in time », la fabrication enclenchée par la vente. Les stocks, de produits finaux et de fournitures intermédiaires sont du capital engagé, payé, qui ne rapporte rien, comme toute machine, tout travailleur immobile. Le but est d’obtenir un procès de production souple dont le principe réside dans la « flexibilité », un procès de production devant réagir quasi instantanément aux fluctuations du marché afin de n’engager que les dépenses strictement et immédiatement nécessaires, afin d’immobiliser le moins de capital possible contrairement aux rigidités de la lourde chaîne fordiste. Tout cela a fait l’objet d’une abondante littérature descriptive de la part des sociologues sur laquelle il n’est pas besoin de revenir ici. Le point essentiel sur lequel nous allons par contre revenir est que cette flexibilité recherchée dans le procès de production conduit directement au travail précaire qui caractérise le rapport de production capitaliste contemporain.

 

2) Economies dans la partie fixe de ce capital (machinerie, bâtiments, terrains).

L’intensité capitalistique, c’est-à-dire l’importance du capital immobilisé sous forme de moyens de production, rend primordial l’utilisation en continu des machines ou des bâtiments. Toute immobilisation coûte fort cher, c’est une masse de capital qu’il faut quand même amortir et dont il faut par exemple rembourser les crédits. D’autant plus qu’avec le « zéro stock », un arrêt d’une machine dans la chaîne des opérations aboutissant au produit fini peut suffire à immobiliser toutes les machines de cette chaîne. D’où l’importance non seulement du « zéro panne » afin que les machines soient utilisées en permanence, mais aussi du « zéro défaut » afin que tout ce temps soit un temps de production utile et non de pièces à mettre au rebut. Cet objectif du zéro défaut induit notamment une plus forte simplification du travail ce qui facilite aussi la polyvalence des ouvriers. En outre, il nécessite un travail minutieusement prescrit et plus rigoureusement contrôlé. L’informatique est d’une grande utilité à cet égard car elle facilite le « one best way » taylorien perfectionné à l’extrême. Il nécessite aussi des ouvriers pas trop fatigués, dociles, « impliqués » (ils seront appelés « équipiers », « associés », le groupe sera appelé à contrôler lui-même ses membres par le biais de diverses récompenses). L’usage de moyens de production « just in time » implique évidemment que des salariés soient disponibles la nuit, le dimanche[17], mais seulement tout le temps nécessaire, de façon flexible.

 

3) La sous-traitance.

Le but de la sous-traitance est de se débarrasser du capital constant en en faisant supporter le fardeau, en tout ou partie, à d’autres[18]. Dans des cas extrêmes, cela peut aller jusqu’à « l’entreprise sans usine », la société mère ne conservant que les activités supérieures qui lui permettent de conserver la maîtrise sur les sous-traitants et de s’approprier l’essentiel de la pl produite chez eux. L’accumulation financière reste ainsi dans les grands centres. Dans les pays de sous-traitance, l’extorsion de la plus-value est maximum, combinant tous les moyens : chaîne taylorisée au maximum, longueur de la journée de travail, absence de congés, forte productivité, bas salaires, conditions de travail quasi esclavagistes.

 

Observons que la flexibilité ne supprime pas la chaîne tayloriste-fordiste. Elle l’assouplit en la segmentant en « cellules » qui sont localisées dans le monde et organisées en fonction du type d’opérations qui leur sont confiées. Ainsi elles n’ont pas la rigidité qu’avaient les anciennes chaînes fordistes organisant en un bloc compact tout un long procès de production. Cette segmentation permet aussi de briser les grandes concentrations ouvrières qui constituaient de facto une force imposante face aux patrons. Elle organise une sorte de chaîne taylorisée à l’échelle mondiale et maintient le principe fordiste du « flux continu », mais avec toute la souplesse que permet la diversification des sous-traitants. Les uns sont choisis pour des fabrications simples avec main d’œuvre bon marché ; d’autres le sont pour leurs qualifications (l’informatique « externalisée » à Bengalore en Inde par exemple), d’autres pour leur situation géographique à proximité du marché par exemple. Tous sont mis en concurrence pour qu’ils travaillent aux plus bas coûts pouvant aisément être remplacés par d’autres quand ils ne donnent pas satisfaction aux donneurs d’ordres. Ainsi la précarité est partout. Cette organisation d’une chaîne hyper taylorisée mais mondialement segmentée est typique de l’impérialisme moderne et de sa division du travail. C’est la 3ème phase de la mondialisation capitaliste[19].

 

Tout ce qui vient d’être analysé en ce qui concerne les économies de capital constant va se répercuter en ce qui concerne la diminution du travail nécessaire (Cv) par l’augmentation de l’intensité du travail  et par sa flexibilisation-précarisation. Mais comme cela s’avèrera insuffisant, il faudra y ajouter une prise en charge grandissante du coût de l’entretien et de la reproduction de la force de travail par l’Etat. Autrement dit, une baisse du coût salarial pour l’entreprise, qui s’ajoute à la baisse du salaire réel (salaire nominal déflaté), et qui augmente d’autant la pl. Nous verrons que cette caractéristique est hautement significative de l’ampleur des difficultés que le capital à son âge sénile doit résoudre pour poursuivre son existence, son procès de valorisation.

 

Choisir d’augmenter l’intensité du travail prolétaire tout en diminuant son temps de travail et donc son salaire correspond à une situation où l’intensité capitalistique est forte. Pour compenser ce handicap pour le capital, il faut que la machinerie, le travail mort (passé) consomme et transfert au produit le maximum de travail vivant dans un même temps. Augmenter l’intensité du travail correspond à cet objectif. Pour ce faire, on soumettra le prolétaire au contrôle rigoureux d’un travail minutieusement prescrit et on s’efforcera de supprimer jusqu’au moindre temps mort dans ses gestes afin qu’il travaille plus vite.  Ces moyens sont connus et appliqués depuis Taylor. Ils induisent la plus grande simplification et la segmentation du travail et sont aujourd’hui « perfectionnés », systématisés et amplifiés grâce à l’informatique. Mais, comme dans de nombreux postes de travail, une large part du temps consiste à surveiller la machine, le capital développe aussi la polyvalence des tâches. L’ouvrier travaillera donc sur plusieurs machines à la fois et sur plusieurs postes différents[20]. Toujours plus de flexibilité ! Désormais, il doit être encore beaucoup plus que cela. Il doit accepter de travailler intensément quand le capital en a besoin, et d’être immédiatement rejeté lorsqu’il n’en a plus besoin. Il doit être totalement disponible aux besoins du capital. Il doit subir une alternance perpétuelle de périodes de travail intense et de non travail, un déplacement de lieux au gré des mouvements du capital. Il doit  subir les effets de la segmentation mondiale du procès de production évoquée ci-dessus (les fameuses délocalisations). Le travail ainsi intensifié, segmenté, intermittent, aléatoire ne lui procurera pas un surcroît de salaire. Bien au contraire, celui-ci sera diminué et aléatoire. C’est là une partie de ce que désigne la notion de travail précaire[21], ou de rapport de production précarisé. Nous en compléterons le contenu de cette notion plus loin.

 

Ce rapport précarisé est celui que tend à systématiser, et renforcer la bourgeoisie comme moyen d’augmenter la production de plus-value[22]. Il présente plusieurs avantages pour les entreprises à forte intensité capitalistique dont on peut maintenant donner un premier résumé :

 

1) Le travail précarisé c’est non seulement le travail intermittent, mais aussi la multiplication des emplois à temps partiels, tout cela générant des salaires partiels. Les « working poors », travailleurs pauvres voient leur nombre  croître.

 

2) Le travail court est adéquat à la recherche du maximum d’intensité et de qualité du travail ; le rendement du prolétaire est toujours plus élevé dans les premières heures. « Comment le travail est-il rendu plus intense ? Le premier effet du raccourcissement de la journée du travail procède de cette loi évidente que la capacité d’action de toute force animale est en raison inverse du temps pendant lequel elle agit. Dans certaines limites on gagne en efficacité ce qu’on perd en durée. »[23] On a vu que tel était déjà un des objectifs, atteint, des lois Aubry sur les 35 heures. Ce gain d’efficacité augmente le taux de pl (d’exploitation). Par exemple, à salaire horaire égal, le temps de travail et le salaire peuvent être divisés par deux, mais la quantité de travail vivant fourni pendant ce mi-temps est supérieure à la moitié de la quantité du même travail qui aurait été fourni à plein temps. A intensité de travail différentes le même temps de travail ne fournit pas la même quantité de travail, ce gain est donc du surtravail (pl).

 

3) Mieux vaut donc en général pour un capitaliste deux ouvriers travaillant chacun quatre heures que un huit heures. De plus si l’un d’eux vient à manquer, l’autre peut être immédiatement appelé à le remplacer. Ou si la production doit ralentir l’un d’eux pourra être renvoyé immédiatement. De même, l’usage massif des intérimaires constitue un volant de sécurité, réducteurs de risque. A production just in time, travail just in time. Si on ne peut empêcher l’arrêt des machines, au moins qu’on économise sur tout le capital circulant : zéro stock d’intrants, zéro stock de produits finis, zéro stock d’ouvriers. Au moins avec tous ces zéros le capitaliste n’aura à supporter que l’immobilisation du capital fixe (ce qui pour lui est déjà beaucoup)[24].

 

4) Le rapport de production précarisé est une réponse du capitalisme au phénomène de la réduction de la quantité de travail vivant prolétaire qu’il peut employer pour une production donnée. Il en tient compte à sa façon : 1°) en raccourcissant le temps de travail prolétaire, 2°) en en profitant pour augmenter l’intensité horaire, 3°) en présentant tout cela comme des mesures « pour l’emploi », une façon à lui de partager le travail prolétaire tout en le rendant plus productif. La cerise sur le gâteau : Il pourra faire croire qu’il diminue le chômage.

 

 

–         PAGE 88  –

 


[1]   P. Artus, Les Echos, 30.04.09.

[2]   Déjà en France,  en 2009, le remboursement des seuls intérêts des emprunts d’Etat est supérieur aux recettes de l’impôt sur les revenus (IRPP).

[3]   Dévalorisée, l’unité monétaire représente une quantité de travail social moindre. La valeur du remboursement d’un titre financier de type obligataire libellé dans cette monnaie est moindre que sa valeur lors de l’achat.

[4]   Calculés par capitalisation, les prix des titres de type obligataire, ce que sont les Bons du Trésor, montent quand le taux d’intérêt descend, et réciproquement baissent quand il monte.

[5]   De nombreux facteurs déterminent les prix à partir des valeurs. Pour en rester au seul facteur monétaire,  toutes choses égales par ailleurs, il n’y a inflation concernant les biens de consommation que si la masse monétaire en circulation dans ce secteur (essentiellement donc la masse salariale) augmente par rapport à la quantité produite de ces biens. Tant que cette masse salariale n’augmente pas de la sorte, la hausse des prix ,dans la crise, provient de facteurs tels que la raréfaction de l’offre, les ententes monopolistiques, le protectionnisme, etc. Cela  stimulera alors la lutte salariale, l’émission de liquidités pour y faire face et l’inflation correspondante.

[6]      Qu’elles soient ou non formellement indépendantes des gouvernements, les banques centrales, comme les Etats, se plient aux exigences de la reproduction du capital, même si des politiciens essaient de faire croire qu’ils pourraient faire tout autre chose en manipulant à leur guise l’émission monétaire. On l’a bien vu récemment quand les banques centrales se sont toutes précipitées au chevet du système financier en l’inondant de liquidités.

[7]   Sur ce processus, voir T. Thomas, « La crise chronique… », op.cit., chapitre 4.

[8]   Observons néanmoins que pendant les « Trente Glorieuses », qui n’étaient que 20, bien d’autres facteurs ont joué en faveur de la classe ouvrière. Ainsi en est-il de l’affaiblis­sement de la bourgeoisie  par sa période fasciste au contraire des organisations populaires, du plein emploi, de la volonté de la bourgeoisie de diminuer l’influence du soi-disant communisme qui l’effrayait en tant que tel et en tant que puissance impériale soviétique, Par ailleurs, cet Etat Providence du régime fordiste n’a concerné qu’un petit nombre de pays dits développés.

[9]   C’est ce que Sarkozy, petit Badinguet des temps modernes, appelle en France « la rupture », comme pour indiquer que ces transformations n’ont été jusque là que beaucoup trop modérées.

[10]            Selon l’étude de P. Artus et L. Maillard dans Problèmes Economiques n° 2870, 2 mars 2005. Ces auteurs concluent : « 10 milliards d’euros par an pour 400.000 emplois créés représentent donc 25.000 euros par emploi, ce qui est de l’ordre du salaire annuel, y compris les charges. » Autrement dit ces emplois (sans doute moins que 400.000 en réalité) sont gratuits pour le capital ! Par contre le déficit budgétaire est à la charge du salarié contribuable.

[11]            D Clerc, La France des travailleurs pauvres, Paris, Grasset, p.116.

[12]            Encore que Sarkozy se soit trompé d’époque. L’allongement de la journée de travail n’est plus la préoccupation principale des patrons, car à l’époque du machinisme très développé il s’agit surtout d’augmenter l’intensité de l’utilisation des machines par les ouvriers. Intensité du travail qui est incompatible avec la fatigue de journées trop longues. « Le bas prix du travail agit donc comme un stimulant pour la prolongation du temps de travail » (K. I, 2, P.218). Certes, et cela reste vrai dans les entreprises à faible intensité capitalistique. Et quand Marx faisait cette observation l’allongement de la journée de travail était encore quasiment partout le meilleur moyen d’augmenter la pl absolue, le machinisme étant beaucoup moins avancé qu’aujourd’hui.

[13]            Alternatives Economiques, n°279, avril 2009.

[14]            M. Aglietta et L. Berrebi, Désordres dans le capitalisme mondial, opus cité.

[15]            Selon P. Artus,  Problèmes Economiques n°2756, 10.04.02.

[16]            G. Duval. L’entreprise efficace. Paris, La découverte, 2004.

[17]            La bataille que mènent en France les grandes surfaces commerciales pour l’ouverture dominicale n’a évidemment pas d’autre but que d’éviter l’immobilisation de leur capital constant (bâtiments et stocks) un jour par semaine.

[18]            Ce point est spécialement développé dans T. Thomas « Les Mondialisations », op. cit.

[19]            Ibidem.

[20]            Au moment où j’écris ces lignes il est question que les sarkozystes élargissent cette polyvalence par le prêt d’ouvriers d’une entreprise à une autre. L’ouvrier appartient au capital, et il veut pouvoir le déplacer et le vendre comme sa chose.

[21]            Voir le livre précurseur de J. Aubron, N. Ménigon, J.-M. Rouillan, R. Schleicher,  Le Prolétaire Précaire, notes et réflexions sur le nouveau sujet de classe,  Paris, Acratie, 2001.

[22]            A l’exception d’un certain nombre d’emplois qualifiés pour lesquels il lui faut au contraire chercher à s’attacher un personnel stable, de même qu’il lui faut garder un minimum de salariés expérimentés pour encadrer les travailleurs précaires.

[23]            K. I, 2, p.93. Observons cependant que lorsque le woorking poor parvient à cumuler 2 ou 3 emplois par jour, travaillant une douzaine d’heures ou plus, cela montre que l’allongement de la journée de travail reste  un fait.

[24]            Il est des secteurs, comme celui des commerces, où de toute façon le capital fixe ne peut pas être utilisé à plein et en continu puisque. Dans ce cas, les surfaces doivent être dimensionnées pour les heures de plus forte affluence. D’où la flexibilité des horaires des employé(e)s à temps partiels. Puis un jour, peut être, la disparition de ces surfaces avec la vente par Internet (le capital fixe est transféré à l’acheteur, mais alors ce n’est plus du capital !).

2 pensées sur “LA POLITIQUE DU CAPITAL DANS LA CRISE

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *