La transaction du siècle, une ritournelle de la diplomatie américaine à l’égard des Arabes

Ou quand les États-Unis proposaient «un contrat du siècle» à Nasser: Le financement du Barrage d’Assouan en échange de la reconnaissance d’Israël.

Par Jaafar Al Bakli

Adaptation en version française par René Naba, directeur du site www.madaniya.info

Universitaire tunisien, chercheur sur les questions de l’Islam, spécialiste de l’histoire politique des pays arabes, notamment les pays du Golfe.

Nasser: «Les Américains son capables de t’offrir une mer en cadeau, mais tu sors d’un entretien avec eux sans avoir étanché ta soif».

La «transation du siècle», le réglement au rabais du conflit israélo-arabe, paraît être une ritournelle des États-Unis à l’intention des Arabes à en juger par les diverses offres de la diplomatie américaine visant à conduire leurs interlocuteurs à souscrire à des contrats léonins. Ci-joint l’expérience vécue par Gamal Abdel Nasser avec l’administration républicaine du président Dwight Eisenhower (1952-1960) à propos du financement du Canal de Suez.

Le titre original de l’article est «A l’intention de ceux qui misent sur l’Amérique», une tribune de l’écrivain tunisien Jaafar Al Bakli, parue le 28 Mai 2018 dans le journal libanais Al Akhbar. L’adaptation en version française de ce texte a été assurée par René Naba, directeur de www.madaniya.info

Version arabe
https://www.al-akhbar.com/Opinion/250865/%D8%B9%D9%86-%D8%A7%D9%84%D8%B0%D9%8A%D9%86-%D8%B9-%D9%88-%D9%84%D9%88%D8%A7-%D8%B9%D9%84%D9%89-%D8%A3%D9%85%D9%8A%D8%B1%D9%83

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1- La méfiance tenace de Nasser envers les Américains

Nasser se tourna vers son ambassadeur à Washington, Ahmad Hussein, et, comme devinant ses pensées, lui pose tout à tract cette question: «Pourquoi parier sur l’Amérique, alors qu’elle va nous décevoir profondemment?

Bougeant sa tête en forme de dénégation, le diplomate répond: «Non, Monsieur le Président, notre problème n’est pas le gouvernement, mais le congrès. Si nous souscrivons aux conditions de l’accord, je suis convaincu que les Américains honoreront pleinement leurs engagements».

Nasser éclata de rire. Fixant au loin les vagues déferlantes sur les rivages d’Alexandrie où se tenait la conversation, il se retourna brusquement vers son interlocuteur et lui rétorqua: «Tu te fais des illusions, Ahmad. Ne fais pas du tout confiance aux Américains. Ils sont capables de t’offrir une mer en cadeau, mais tu sors d’un entretien avec eux sans avoir étanché ta soif. Tu verras».
L’ambassadeur n’a pas été convaincu par les arguments de son président et continua à debattre avec lui pendant une heure.
Nasser écouta patiemment l’argumentaire de son ambassadeur. Puis, se levant brusquement, revêtu d’un short et d’une chemise de sport, il se mit à effectuer des exercices physiques comme pour se dégourdir.
Les convives qui se trouvaient à table au lieu dit «Cabinet» de la plage «Bourj Al Arab» d’Alexandrie, avaient retiré l’impression que le président égyptien était las de tenter de convaincre son ambassadeur têtu.
Le silence gagna la tablée. Nasser rompit le silence, en prenant de revers son ambassadeur. «Je vais aller jusqu’au bout de ton raisonnement. Tu vas aller voir John Foster Dulles (secrétaire d’état) et lui annoncer que l’Egypte accepte toutes ses conditions. Et tu constateras par toi même ce qu’il va te dire».
Pris de court par le revirement de son président, Ahmad Hussein a voulu s’assurer qu’il avait bien compris le message présidentiel: «Alors vous acceptez les conditions des Américains sans négociations» ?
Réponse de Nasser: Non. Va chez les Américains et dis leur que l’Egypte accepte tout ce que veut l’Amérique».
Puis, se ravisant, «attention, ne dis rien, ne fais rien qui porte atteinte à notre dignité. Ni ton ami, ni les Américains ne vont faire droit à la moindre de tes demandes. Au départ, d’ailleurs, ils n’en avaient pas l’intention. Ils nous ont juste fait miroiter la possibilité d’un financement. En fait, ils se moquent de nous. Mais devant ta résistance, j’ai accepté que tu ailles jusqu’au bout avec eux».
Réponse de l’ambassadeur: «Soit. Je vais juste tenter».

Nasser: «Prends tes aises. Fais ce que bon te semble, mais je sais pertinemment que cette voie là est bouchée. Je sais aussi que les Américains vont se retirer totalement du projet».
Puis Nasser demande à son représentant à Washington: «Au fait quand retournes-tu à Washington»?
Réponse de l’ambassadeur: «Demain».
Nasser: «Avant d’y retourner, tâche de te procurer dans une librairie, pour ta documentation , un ouvrage sur le Canal de Suez».
N’ayant pas saisi visiblement le sens de cette allusion, Ahmad Hussein demande: «Que signifie Canal de Suez, Monsieur le Président»? Nasser sourit, en murmurant «demain tu comprendras».
Ce dialogue a eu lieu le 8 juillet 1956. La discussion portait sur le degré de sincérité des Américains et de leur détermination à financer le barrage d’Assouan.

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2- Le doigt dans la mâchoire des Américains

L’affaire du Barrage d’Assouan avait pris à l’époque la dimension d’une «cause nationale» pour l’Egypte. Le projet nécessitait un important financement pour que l’Egypte réalise son grand rêve.

Selon les estimations des experts, le projet était évalué à un milliard de dollars; une somme considérable à l’époque, dont l’Egypte devait avancer de sa poche 400 millions de dollars en devises.

Nul ne pouvait prêter à l’Egypte une telle somme, sauf la Banque Mondiale. Mais même cette institution financière ne pouvait prendre en charge la totalité du financement.

Eugene Black, Président de la Banque Mondiale, eut alors l’ingénieuse idée de solliciter l’aide des principaux pays contributeurs pour financer partiellement le projet qui s’articulerait selon le schéma suivant: La BM avancerait 200 millions de dollars, le reliquat (200 millions de dollars), serait comblé à parité entre les Etats-Unis et le Royaume Uni.

Nasser devait compléter ces facilités par des négociations directes avec les Etats-Unis afin qu’ils consentent à octroyer à son pays le crédit complémentaire nécessaire au financement du plus grand projet économique de l’Egypte de l’époque contemporaine.

Mais le président égyptien n’était pas enthousiaste à l’idée de «placer sa main dans la mâchoire des Américains». Il n’avait toutefois pas le choix.

La première phase des négociations a été conduite, du côté égyptien, par l’ambassadeur d’Egypte à Washington Ahmad Hussein. Cela s’est passé à la mi mai 1955. Afin d’aiguiser la curiosité des Américains, le diplomate leur a fait miroiter la possibilité d’un financement soviétique. Mais John Foster Dulles, nullement dupe de la manoeuvre, n’a pas mordu à l’hameçon, sachant pertinement que l’URSS n’était pas en mesure de produire un tel effort financier.

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3- Nasser brise le tabou du monopole occidental de la vente d’armes aux pays du Moyen orient

Les Américains paraissaient soucieux de ne pas fermer complètement la porte des négociations. Ils faisaient le pari d’attirer Nasser vers eux afin d’éviter son basculement vers le bloc communiste. Ils étaient irrités du comportement du président égyptien qui venait de briser un grand tabou, le monople occidental de la fourniture des armes aux pays du Moyen orient.

Nasser avait en effet conclu un important accord visant à l’équipement de l’armée égyptienne par du matériel soviétique; une transaction qui a constitué une sévère mise en garde à l’adresse des Occidentaux.

Nasser ne se contentera pas de cette démarche. Il ira plus loin encore dans son rapprochement avec le bloc communiste, en procédant, le 20 Mai 1956, à la reconnaissance de la Chine Populaire, ostracisée à l’époque par les États-Unis.

La reconnaissance de la Chine a représenté aux yeux des Américains la 2e faute majeure commise par Nasser en moins d’un an. L’homme, de leur point de vue, se devait donc de payer le prix de sa provocation.

Les circonstances ont voulu que Nasser se retrouve entre les crocs de l’Amérique pour financer le plus important projet économique de son pays.

Le plan de Washington était à la fois simple et hypocrite et se résumait à cette formule: Le rêve de l’Egypte à se doter du barrage conduira à la fin politique du son président. Il constituera le nœud coulant avec lequel les Américains chercheront à étrangler l’Egypte ou à la domestiquer.

John Foster Dulles fait part au ministre égyptien des Finances Abdel Moneim Al Qayssouni de l’accord des Etats Unis à aider l’Egypte à financer son barrage.

En fait, Dulles avait enrobé et camouflé ses véritables intentions par des considérations humanitaristes: «Le Monde libre offre à l’Egypte son arme pour la vie, alors que les communistes leur vendent les armes de la mort. Et si vous y réfléchissez bien, vous saurez alors qui sont vos véritables amis», dit-il avec emphase à son interlocuteur égyptien.

  • 1ère condition

Et l’Américain de poursuivre: «Le gouvernement américain ne peut établir un chèque en blanc à l’Egypte; Cela nécessite l’accord préalable du Congrès. Or le Congrès ne consentira à octoyer le moindre dollar à l’Egypte avant que votre pays ne fasse preuve de sa bonne conduite». Cette première condition signifiait tout simplement que l’Egypte devait se placer sous la tutelle des Etats Unis pour obtenir les crédits américains.

  • 2e condition

Complétant sa pensée, John Foster Dulles, signifie à son interlocuteur la position américaine: «Nous ne pouvons débloquer d’un seul trait 200 millions de dollars. Nous allons échelonner cela sur dix ans. Vous n’ignorez pas que les crédits américains sont soumis à l’approbation du Congrès. Le déblocage de chaque tranche de 10 millions nécessitera un vote du Congrès, chaque année.
Cette deuxième condition signifiait tout simplement que l’avenir du peuple égyptien sur dix ans serait à la merci d’un groupe de parlementaires dont la composition variera en fonction du renouvellement partiel du Congrès. De surcroît, aléa supplémentaire, le nouveau Congrès dans sa nouvelle composition ne seras pas lié par les engagements du congrès précédent.

  • 3e condition

La Banque Mondiale devra excercer un droit de regard sur les importations de l’Egypte afin que les créanciers soient assurés de la solvabilité des Egyptiens.
Herbert Hoover, assistant John Foster Dulles, prend alors le relai de son patron et s’adresse en ces termes à l’ambassadeur d’Egypte Ahmad Hussein: «L’Egypte doit s’engager, par un communiqué officiel, à s’abstenir de conclure de nouveaux contrats avec l’Union soviétique. C’est un point important afin de permettre à notre gouvernement de s’assurer que le vôtre pourra honorer ses engagements financiers, plutôt que d’hypothéquer sa production de coton pour payer le prix de l’armement soviétique».
Cette dernière condition est à proprement fallacieuse, résultant de la pure imagination des Américains en ce que l’Egypte n’a jamais hypothéqué son coton en faveur de quiconque.

À la fin de l’entretien, les Américains se décidèrent à révéler leurs véritables intentions: «Si vous voulez vraiment nous aider, il vous faut conclure la paix avec Israël; Une paix, soutiennent-il, qui sera dans l’intérêt de l’Egypte car si le gouvernement égyptien est réellement soucieux de bâtir l’Egypte, il lui faudra dissiper les causes de tension et de la guerre».
C’est ainsi que les Américains ont introduit, subrepticement, la condition Israël, parmi les clauses figurant désormais dans les négociations avec les pays arabes.

Nasser a très vite compris que les conditions posées par les Américains répondaient à deux objectifs: Soit le maintenir sous leur coupe et le manipuler à leur guise selon leurs besoins; Soit embourber l’Egypte dans un marécage profond.
Le président égyptien avait le pressentiment que les Occidentaux se retireraient du projet dès le début des travaux de manière à placer la totalité de la partie méridionale de l’Egypte sous la menace d’un engloutisement et laisser Nasser en plan.

Nasser aurait été alors emporté par les difficultés générées par le flot des alluvions se déversant sur le pays avec leur cortège de sites archéologiques anéantis et de masses rocheuses dégagées pour déblayer le site du barrage. Un amas qui se transformerait en autant d’obstacles infranchissables.

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4- Robert Anderson et la transaction du siècle: Le financement du barrage d’Assouan en contrepartie de la paix avec Israël

Le 8 décembre 1955, Dwight Einsenhower dépêche auprès de Nasser son émissaire spécial Robert Anderson pour l’encourager à conclure «la transaction du siècle»: Le financement du barrage d’Assouan en contrepartie de la paix avec Israël.

Nasser rencontre l’émissaire américain le lendemain de sa venue en Egypte. L’entretien se déroule au palais «At Tahira» du Caire.

Robert Anderson sort de sa poche les dépêches des agenses de presse internationales faisant état des instructions données à ses conseillers par Einsenhower leur réclamant d’envisager les diverses modalités de financement du barrage d’Assouan en prévision d’une demande d’autorisation de crédit en ce sens auprès du Congrès américain.
Nasser: «Je remercie le président Einsehower et lui souhaite plein succès dans sa démarche».

Robert Anderson a jugé bon alors de saisir la balle au bond pour vanter les mérites de son président et lancer son projet: «IKE (diminutif d’Eisenhower) sait comment procéder pour parvenir à ses fins. Après avoir mené victorieusement la guerre contre les nazis, il cherche à apporter la paix en Terre Sainte».
Puis s’adressant directement à Nasser lui demande de manière abrupte: «Pouvez vous, Monsieur Le Président, faire la paix avec Israël»?
Surpris, Nasser rétorque: «La question de Palestine n’est pas du ressort exclusif de l’Egypte, mais de la responsabilité collective des Arabes», ajoutant que s’il lui était «permis de parler au nom du gouvernement égyptien, il accepterait la Résolution de l’ Assemblée générale de l’ONU (Résolution 181) sur le Plan de Partage portant création de deux états (Israël et Palestine), sous réserve que soit inclus dans cette résolution le rapport du Comte Bernadotte».
(NDT: Le comte Bernadottte, –de nationalité suédoise, émissaire spécial de l’ONU sur la Palestine, assassisné par les Israéliens– avait préconisé dans son rapport d’inclure Sahra’ Al Naqab, le désert du Neguev, dans la portion du territoire de la Palestine en ce que cet espace désertique assurait la jonction géographique entre les deux versants du Monde arabe, le versant oriental et le versant occidental, la rive asiatique et la rive africaine du Monde arabe.

Sur le fonctionnement du Conseil de sécurité de l’ONU et le comte Bernadotte
https://www.madaniya.info/2017/02/02/conseil-de-securite-de-l-onu-un-instrument-obsolete/

R. Anderson: «La mise en oeuvre de la résolution de l’ONU est une requête raisonnable. Nous veillerons à trouver un arrangement à propos du désert du Neguev»……. Puis, après un bref silence, l’émissaire américain demande tout à trac au président égyptien: «Accepteriez vous de rencontrer Ben Gourion afin que vous puissiez regler directement cette affaire entre vous»?
Contenant mal son agacement, Nasser réplique sur ton ton empreint de fermeté: «Cela m’est impossible. Ni le peuple égyptien, ni l’armée égyptienne n’autoriseront cela».
Anderson: «Mais ce sont les dirigeants qui dirigent leur peuple».
Nasser: «Les dirigeants dirigent leur peuple dans un sens qui fasse droit à leurs aspirations, non à décevoir leurs ambitions».
Anderson s’est alors tu visiblement contrarié par la détermination de Nasser. Puis inflléchissant son discours pour tenter de renouer le dialogue, il avance une nouvelle proposition que Nasser, pensait-il, pouvait accepter.

«Votre problème est qu’Israël brise la continuité géographique entre les deux versants du Monde arabe. Et si nous édifions un pont allant d’Eilat, au sud d’Israël, dans le Golfe d’Akaba, qui relierait l’Egypte à la Jordanie.

Un pont dont la partie supérieure reléverait de la souveraineté arabe et la partie inférieure de la partie israélienne. Une telle solution permettrait de réaliser la continuité géographique du Monde arabe».

Nasser n’a pas été dupe de cette proposition, en apparence séduisante et équitable. Anderson avait pris Nasser pour un naîf, occultant le fait que l’accès au pont sera contrôlé par les Israéliens et la circulation par les Arabes. Anderson sachait pertinement que celui qui commande l’accès commande le tout.
Reprenant sur un ton ironique la proposition de l’émissaire américain, Nasser rétorque: «Ainsi donc, M. Anderson, la partie supérieure relèverait de la souverainneté arabe et la partie inférieure de la souverainneté israélienne. Soit.

Mais que faire alors si un Arabe, depuis la partie supérieure du pont, est pris subitement d’un pressant besoin naturel et urine sur l’Etat d’Israël ou sur un de ses ressortissants. Une guerre éclaterait-elle à ce moment là entre Arabes et Juifs»?.

La réponse de Nasser a plongé dans le dépit Robert Anderson qui avait compris que le président égyptien tournait en dérision ses idées novatrices pour régler le conflit du Moyen Orient.

À son retour à Washington Robert Anderson informa le président Dwight Eisenhower que «les Egyptiens n’étaient pas prêts à faire la paix».

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5- La suppression de la clause fondamentale de la «paix avec Israël» et les représailles américaines

La clause fondamentale concernant la paix avec Israël, un préalable absolu par les Américains pour financer le barrage a ainsi été évacuée des négociations. Avec l’occultation de cette clause, l’enthousiame américain à l’égard de l’Egypte s’est refroidi.

Nasser avait compris depuis longtemps qu’il ne fallait rien espérer des Américains. Mais bon nombre d’Egyptiens persistaient à leur faire crédit, convaincus que les Américains finiraient par tenir leur promesse de financer le barrage.

À son retour à Washington, l’ambasssadeur égyptien, Ahmad Hussein, assura à la presse que «L’Egypte acceptait toutes les conditions posées par les pays occidentaux pour financer le barrage; qu’elle sollicitait leur aide pour la réalisation de ce giganteque projet et qu’elle comptait sur cette assistance».

Nasser se mit en colère en apprenant que son ambassadeur avait annoncé que l’Egypte avait accepté les conditions occidentales. La colère de Nasser a redoublé de violence en relevant que la requête de son représentant à Washington avait pris le ton d’une supplique.

Le 18 juillet 1956, Ahmad Hussein fait son entrée au siège du Département d’Etat, à Wahsington, pour y rencontrer John Foster Dulles. A peine a-t-il franchi le seuil du ministère que le porte-parole du département d’état, Lincoln White, annonçait à la presse le retrait des Etats Unis du projet du barrage d’Assouan.

De son côté, John Foster Dulles, enpruntant un ton méprisant, signifia à l’ambassadeur égyptien le retrait des Etats Unis du projet égyptien: «Nous ne vous aiderons pas à édifier le barrage d’Assouan. Ce projet est au dessus de vos capacités financières. Vous ne pourrez supporter son coût. Si vous persistez, vous serez épuisé par les charges de la dette».

Puis, malicieux, le chef de la diplomatie américaine conclut en ces termes: «En tout état de cause, l’Amérique laisse à l’Union Soviétique le plaisir d’édifier le haut barrage… Si toutefois Moscou accepte d’assumer ses charges financières».

L’ambassadeur égyptien a accueilli ses propos comminatoires, bouche bée. A sa sortie du département d’état, les flashs des journalistes ont saisi le diplomate égyptien, l’index de sa main droite sur sa bouche, comme pour signifier aux journalistes qu’il ne fera aucun commentaire. Motus et bouche cousue.

De retour de Belgrade où il avait rencontré le président yougoslave, le Maréchal Josip Broz Tito, Nasser prit connaissance de la déclaration de John Foster Dulles, dans l’avion où il vovageait en compagnie du premier ministre indien le Pandit Nehru.

Lecture faite de la déclaration Dulles, Nasser tendit la dépêche au dirigeant indien. Nehru la lut en silence, puis murmura sur un ton où perçait la colère: «Quels êtres méprisables et indignes ces gens là».

Nasser bouillonnait de rage. Non seulement les Américains n’ont pas tenu parole, ni même procédé à un retrait unilatéral d’un accord international. Pis, ils ont tenu des propos qui s’apparentaient à une claire incitation à une action hostile contre le régime égyptien.

Nasser décida alors d’asséner aux ennemis de son pays une leçon qu’ils regretteront amèrement par la suite.
La riposte ne tarda pas. Une semaine après le refus américain, Nasser décréta la nationalisation du Canal de Suez, symbole de la mainmise étrangère sur l’Egypte.

Pour rappel à l’ordre, à l’intention du lecteur arabophone, le code de conduite édicté par Nasser à l’égard des menées impérialistes:
http://www.youtube.com/watch?v=DdgivvmnZGA&feature=youtu.be
Et pour le lecteur francophone le résumé suivant: Répliquant à une menace américaine de lui couper l’assistance financière, Nasser a proclame «Les Américains menacent de nous affamer. Eh bien on mangera quatre jours sur sept, un jour sur deux, un repas sur deux.

Les revenus du Canal permirent à l’Egypte de se doter d’un stock de devises étrangères pour financer la construction du barrage d’Assouan. Les soviétiques apportérent leur aide, prouvant par là même qu’ils étaient de véritables amis.

Pour aller plus loin sur ce sujet, ce lien: Suez ou le glas de la présence coloniale franco britannique au Moyen Orient
https://www.madaniya.info/2015/10/26/suez-1956-ou-le-glas-de-la-presence-coloniale-franco-britannique-au-moyen-orient/

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Épilogue

Sans remonter au légendaire Lawrence d’Arabie, le Moyen Orient a été le théâtre d’exploits de grands espions occidentaux de Kermitt Roosvelt, le propre petit neveu de l’ancien président américain Théodore Roosvelt, à Miles Copland, un des artisans de l’opération Overlord, le débarquement allié en Normandie lors de la II me guerre Mondiale, en juin 1944, à Kim Philby, l’agent double anglo soviétique.

Pour aller plus loin sur ce sujet, ce lien, Beyrouth, un nid d’espion
https://www.renenaba.com/le-tribunal-special-sur-le-liban-a-lepreuve-de-la-guerre-de-lombre/

La préservation des monarchies du Moyen Orient et la déstabilisation correlative des pays arabes à structure républicaine ont constitué une constante de la diplomatie américaine en ce que ces dynastes si décriés, juchés sur leur nappe de pétrole, ont fait preuve d’une remarquable servilité envers les oukazes américains, y compris dans la destabilisaiton des autres pays arabes, alors que les Républiques bordant le champ de bataille de la Palestine était mu par l’objectiif de la libération de la Palestine, propulsé par un courant nationaliste indépendantiste.

De surcroit, particulièrement les pétromonarchies du Golfe sont passés sans coup férir du protectorat britannique à l’imperium américain, sans le moindre sas de récupération, troquant une dépendance par une autre plus lourde et exigeante.

Sur ce lien, un exemple de la coopération souterraine saoudo américaine
https://www.madaniya.info/2016/03/16/cia-arabie-saoudite-nom-de-code-timber-sycomore/

Kermitt Roosevelt, Miles Copland..
La destabilisation du Moyen Orient par la CIA est une vieille histoire.

Cela a été le cas de Mohamad Mossadegh en Iran, en 1953, avec la chute du Chah et la nationalisation des installations pétrolières iraniennes, première nationalisation du tiers monde, qui sera toutefois mise en échec par les services américains.

Connue sous le nom de Code Ajax TP – Ajax par allusion au nettoyeur AJAX de la firme Palmolive (Procter and Gamble) et TP pour Toudeh Party, le parti communiste iranien- elle voulait signifier une opération de nettoyage de l’Iran en vue de l’aseptiser de toute contestation possible de l’alliance entre la dynastie Pahlévi et de l’Occident. Le maître d’oeuvre de cette destabilisation anti républicaine n’était autre que Kermitt Roosvelt.

Cela a été aussi le cas de l’Egypte avec Miles Copland, un des actifs agents de l’opération OVERLORD et surtout du premier coup d’état en Syrie qui évinça du pouvoir le président d’alors Chucri Kouatly, au profit du colonel Hosni Zaim, 1949, davantage sensible aux intérêts du consortium pétrolier américano saoudien Aramco.
Pour aller plus loin sur la Syrie, ce lien https://www.madaniya.info/2016/04/05/extraits-de-l-article-de-robert-f-kennedy-jr-a-la-revue-politico/

La «transaction du siècle», la paix avec Israël en échange du paradis sur terre, c’est à dire la normalisation de la présence israélienne en terre arabe sur les débris de la Palestine, a constitué l’appât majeur de la diplomatie occidentale tout au long du XXe siècle.

La dynastie wahhabite, gardienne des Lieux Saints de l’Islam, la première, a bradé la Palestine dès le début du XXe siècle, par une note manuscrite signée du fondateur de la dynastie, le Roi Abdel Aziz, au representant anglais dans le Golfe en contrepartie de la pérennité de son trône.

Sur ce lien, la copie de la renonciation des wahhabites à la Palestine
https://www.madaniya.info/2017/12/06/la-dynastie-wahhabite-et-le-bradage-de-la-palestine-1-2/

Deux autres monarques le roi Hussein de Jordanie, chef de la dynastie hachémite, la descendance du prophète, et le Roi Hassan II du Maroc, commandeur des croyants, ont pactisé avec les services américains pour la survie de leur trône, le jordanien émargeant, toute honte bue, au budget de la CIA, et le marocain copinant avec le Mossad dans une forme de forfaiture rarement égalée.
https://www.renenaba.com/la-jordanie-et-le-maroc-deux-voltigeurs-de-pointe-de-la-diplomatie-occidentale/

Abou Dhabi s’est engouffré dans la clause pour obtenir l’accord du congrès à la fourniture de chasseurs bombardiers américains à un émirat aux ambitions démesurées qui passe pour être l’un des plus belliqueux de la planète. En toute impunité du fait de la proximité d’Abou Dhabi avec Israël, à qui il a confié la protection de ses champs pétrolifères.

Nasser, lui, n’a pas mordu à l’hamecon, tout comme la Syrie, seul pays arabe en état de belligérance avec Israël avec le Liban. Nasser sera châtié, à deux reprises, en 1956, par une agression tripartite occidentale prenant prétexte de la nationalisation du Canal de Suez, et dix ans plus tard, en 1967, par une guerre éclair, qui sonnera le glas du nationalisme arabe.

La Syrie, elle non plus, n’a pas cédé aux sirènes américaines. Elle n’a cessé depuis lors d’être la cible des opérations de destabilisation de la part des services américains, comme en témoigne ce récit d’un membre éminent de l’establishment américain, Robert Kennedy Jr, le propre fils du sénateur Robert Kennedy et neveu de l’ancien président John Fitzgerald Kennedy, tous deux assassinés.

Pour aller plus loin sur la Syrie, ce lien
https://www.madaniya.info/2016/04/05/extraits-de-l-article-de-robert-f-kennedy-jr-a-la-revue-politico/

L’Irak a eu droit à son tour à une offre concernant la transaction du siècle.
L’offre a été transmise par Donald Rumsfeld à l’époque sous secrétaire d’état adjoint pour les affaires du Moyen Orient et se résumait à cette équation: «Reconnaissance d’Israël en contrepartie de la levée de l’embargo sur l’Irak».
Saddam Hussein a refusé cette offre israélienne, formulée via les Etats Unis, visant à remettre en activité l’oléoduc Kirkouk-Haifa en contrepartie du soutien d’Israël et des Etats Unis, à la levée de l’embargo économique qui frappait l’Irak depuis 1990.

Saddam Hussein a même refusé de recevoir l’émissaire américain, confiant cette tâche à son ministre des affaires étrangères Tareq Aziz. L’entretien Rumsfeld-Aziz a duré dix minutes. En y mettant un terme, l’irakien conscient de l’incongruité d’une telle offre, a déclaré à l’américain: «Si je transmets une telle proposition à mon président, je signe mon arrêt de mort».

Un demi siècle après l’offre à Nasser, la «transaction du siècle» a été remise sur le tapis par le plus philosioniste président de l’histoire américaine Donald Trump, transmise aux dirigants arabes par son gendre, Jared Kushner, très actif membre du lobby juif américain. Mohamad Ben Salman, l’impétueux prince héritier saoudien, s’en est emparé avec empressement, pensant ainsi consolider son pouvoir par un gigantesque parapluie israélo-américain….En contrepartie du bradage totale de la Palestine et l’attribution en guise de substitut, d’un état croupion sous forme de bantoustan.

Des coups de feu tirés sur cet ambitieux personnage dans les enceintes feutrés des palais royaux saoudiens ont retardé la mise en route de cet acte d’infamie. Cela s’est passé en avril 2018 au retour d’une tournée triomphale du prince aux États-Unis où il avait reconnu publiquement, le droit à l’existence d’Israël à l’intérieur de frontières sûres… sans la moindre mention de la Palestine.

Songeant au sort funeste du Roi Abdallah 1 er de Jordanie, assassiné, en 1948, dans l’enceinte même de la Mosquée d’Al Aqsa, et du président égyptien Anouar El Sadate, mitraillé dans la tribune présidentielle lors du défilé de la victoire le 6 octobre 1981, –deux dirigeants qui avaient tous les deux pactisé avec Israël–, son père, le Roi Salmane convoquera le lendemain de ces propos imprudents, un sommet extraordinaire arabe à Ryad qu’il baptisera «Sommet de la Palestine», réaffirmant la position traditionnelle arabe dans le conflit israelo-arabe. L’alerte aura été chaude.
Mahmoud Abbas, le chef de l’autorité palestinienne, désormais méfiant, après avoir longtemps parié sur l’Amérique, dépité de surcroîtt par le comportement des occidentaux, notamment les Américains, s’est résolu à exhorter les Arabes en ce termes: «Ne faites jamais confiance aux Américains. Si vous voulez récupérer vos droits, adressez-vous aux Russes». http://www.al-akhbar.com/node/202185

Parole d’expert de la part d’un des grands artisans des accords israélo-palestiniens d’Oslo, 1993, qui s’en mord les doigts d’avoir trop longtemps cru au mirage américain.
https://www.madaniya.info/2017/10/16/les-deux-fautes-strategiques-majeures-du-mouvement-national-palestinien/

Les précédentes contributions de Jaafar Al Bakli

A propos des Wahhabites

A propos des Hachémites

https://www.madaniya.info/2017/03/06/cherif-hussein-de-la-mecque-fondateur-de-la-dynastie-hachemite-2-https://www.madaniya.info/2017/03/11/cherif-hussein-ben-ali-schizophrene-menteur-insignifiant-tetu-cupide-pretentieux-3-3/

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René Naba

Journaliste-écrivain, ancien responsable du Monde arabo musulman au service diplomatique de l'AFP, puis conseiller du directeur général de RMC Moyen-Orient, responsable de l'information, membre du groupe consultatif de l'Institut Scandinave des Droits de l'Homme et de l'Association d'amitié euro-arabe. Auteur de "L'Arabie saoudite, un royaume des ténèbres" (Golias), "Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l'imaginaire français" (Harmattan), "Hariri, de père en fils, hommes d'affaires, premiers ministres (Harmattan), "Les révolutions arabes et la malédiction de Camp David" (Bachari), "Média et Démocratie, la captation de l'imaginaire un enjeu du XXIème siècle (Golias).

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