L’archéologie et le Québec

CLAUDE BORDELEAU de :

fouilles

Je ne sais si vous êtes comme moi mais quand j’entends parler d’archéologie ou de préhistoire, je pense Afrique, Europe ou même Asie, mais pas Québec. Pourtant le Québec, ou plutôt son territoire, existait bien avant que Jacques Cartier vienne planter une croix à Gaspé en 1534. Bien entendu les Amérindiens y étaient mais avant, d’où venaient les premiers habitants? Quand arrivèrent-ils? Quelle était leur vie? Leurs occupations ou leurs préoccupations? Leur spiritualité? Leur philosophie? Les réponses à cela nous viennent de la préhistoire justement et ce sont les démarches archéologiques qui, littéralement, les déterrent.

Et avant que l’on puisse s’y installer, il ressemblait à quoi, le Québec préhistorique? La formation de la Terre elle-même remonte à 4,55 milliards d’années, suivie de celle des premières formes de vie à 3, 5 milliards d’années. Le Bouclier canadien qui représente 90 à 95 % de la superficie du Québec date de 2,9 milliards d’années. Il y a 370 millions d’années, le Québec et l’Amérique étaient rattachés à l’Europe et à la Russie: c’était le continent Euramérique, situé près de l’équateur, donc climat tropical pour le Québec! Vers 214 million d’années avant aujourd’hui une grande météorite s’abattit sur le Québec, participant grandement à la grande extinction du Trias et mettant en place les conditions pour la future domination des dinosaures. Son cratère formera le lac Manicouagan.

Détaché de l’Euramérique, le Québec dérive et passe sur un point chaud de l’écorce terrestre il y a 120 millions d’années, développant une série de volcans dont les vestiges nous sont bien connus sous les noms de Mont Oka, Mont St-Bruno, Mont-Royal, Mont Mégantic etc.

Il y a 3,2 millions d’années en Afrique, les premiers ancêtres de l’homme apparaissent; c’est l’australopithèque dit afarensis avec sa vedette très médiatisée­­: Lucy! Ses descendants ayant évolué en homo erectus, commencent à quitter l’Afrique il y a 1,5 millions d’années. La route sera longue jusqu’en Amérique et jusqu’au Québec et les difficultés grandes. À cette époque commence une grande ère glaciaire. Au Québec, la banquise la plus gigantesque est baptisée Glacier Laurentien. À son apogée, il aura jusqu’à 4,000 mètres d’épaisseur et s’étendra de l’Alberta à Terre-neuve et des Îles Arctiques à la vallée de l’Ohio.

Selon la théorie la plus répandue, ce sont ces conditions extrêmes qui permirent aux hommes de passer (probablement sans qu’ils s’en rendent compte) de l’Asie à l’Alaska. Cette glaciation ayant abaissé le niveau des mers de façon significative il y a 13 500 ans et gelé des étendues d’eau, des voies franchissables à pied se créèrent. Ponts temporaires sur le détroit de Béring que franchirent ces hommes pour mettre pied en Amérique du nord, puis essaimer vers l’est et le sud. Ces chasseurs asiatiques formeront la culture Clovis, elle est caractérisée par la fabrication de pointes de pierre bifaciales en forme de feuille avec des cannelures C’est la théorie principale mais pas la seule. Les groupes amérindiens que nous connaissons ont des cultures très diversifiées et des langages très différents souvent avec peu ou pas de racines communes. Comment expliquer qu’une source unique ait pu se diversifier autant en si peu de temps, surtout que des traces d’occupations humaines en Amérique datent de 17 000 ans, soit au moins 3 000 ans avant que la formation du pont du détroit de Béring ait été découverte? Ainsi, des squelettes humains retrouvés au Chili, aux caractéristiques polynésiennes et aborigènes mais aucunement communes avec des types sibériens ou mongols, ont démontré que ces populations humaines étaient bien établies en Amérique du Sud il y a 13 000 ans, donc avant la culture Clovis. D’autres routes plus au sud, en bateaux ou radeaux, auraient été possibles et permirent d’atteindre la côte ouest, soit aux latitudes de la Californie actuelle ou de l’Amérique du sud pour ensuite peupler les Amériques. La plus récente théorie vient d’Europe et est basée sur les surprenantes similitudes entre la culture Clovis et la culture Solutréenne du nord de l’Espagne, florissante il y a 19 000 ans. Cette théorie expliquerait les similitudes génétiques existantes entre certaines populations amérindiennes et européennes, similitudes qui n’existent pas entre ces Amérindiens et les Asiatiques. En 1996, un squelette humain fut découvert près de Washington, son crâne est indéniablement européen, mais il vivait là il y a 9460 ans! Le peuplement de l’Amérique se serait donc fait durant la période glaciaire par différentes voies d’accès et par différentes cultures, d’où cette diversité et culturelle et linguistique rencontrée de nos jours dans les cultures amérindiennes modernes.

Jusqu’à présent (façon de parler), nous étions dans la préhistoire mondiale si je peux m’exprimer ainsi. Maintenant nous entrons dans la préhistoire plus locale, celle qui s’est vécue sur le territoire du Québec il y a quelques 10 000 années et qui a contribué beaucoup plus spécifiquement à ce que je suis comme humain, né et vivant sur ce même territoire.

Revenons 10 800 ans en arrière: le glacier recule au nord de la vallée du St-Laurent, son poids crée une dépression qui est envahie par l’eau salée de l’océan englobant le lac St-Jean au nord et le lac Champlain au sud ; la Mer de Champlain est créée. Lentement, l’eau salée se retire et de l’eau douce provenant des Grands Lacs la remplace, formant maintenant le lac Lampsilis qui se vide vers l’Océan et, il y a 8 000 ans, les rives actuelles du Fleuve St-Laurent sont alors définies.

Les glaces retraitant vers le nord, le climat se réchauffe, les gènes de Lucy transportés par des milliers de générations arrivent au Québec, leurs descendants formeront les nations amérindiennes telles que les Algonquiens (Algonkins, Montagnais, Crees, Micmacs, Abénakis, Ojibwes, Naskapis), les Inuits et les Iroquois (Hurons, Petuns, confédération iroquoise)

Ces premiers habitants trouvèrent un paysage nordique : la toundra, terre sans arbre. Explorant lentement ces nouveaux territoires au fur et à mesure qu’ils devenaient habitables, ils vivaient probablement en petites communautés nomades se déplaçant sur de longues distances. Ils n’étaient ni simples, ni primitifs. Ils avaient des armes et outils sophistiqués ainsi que des croyances et des philosophies très développées. N’oublions pas que seule une infime partie de ce que constituait la culture de ces populations est parvenue jusqu’à nous, les matériaux qu’ils utilisaient se conservant mal dans l’environnement du Québec. Les années passèrent jusqu’à aujourd’hui.

Quittons un bref instant l’ère préhistorique et faisons une légère incursion dans l’ère historique:

1534, Jacques Cartier prend possession du territoire pour la France.

1665, Antoine Bordeleau arrive en Nouvelle-France avec le régiment Carignan.

2015, son petit………petit fils, Claude Bordeleau, écrit un article sur la préhistoire. Cela, c’est vraiment de la petite histoire mais je me fais plaisir, privilège d’auteur!

Bon. Revenons 10 000 ans en arrière. Les gens qui viennent sur ce territoire sont surtout des nomades et même si leurs activités de vie sont nombreuses et variées: fabrication d’outils, d’armes, de vêtements, d’ustensiles, de nourriture, n’occupant un lieu que peu de temps, ils laissent peu de traces et considérant l’étendue du territoire, retrouver ces traces tient du miracle ou d’un travail de moine minutieux et persévérant ; probablement des deux.

Et ce qui a déclenché ma prise de conscience archéologique bien québécoise, c’est la découverte d’un site archéologique nommé Kruger 2, aux abords de la rivière St-François près de la ville de Sherbrooke. Bien qu’il y ait plus de 9 000 sites aux Québec, ceux semblables à celui-ci se comptent sur les doigts de la main. Daté de 10 000 ans, sa particularité est d’avoir été occupé par au moins deux familles composées chacune d’une dizaine de membres et ce à plus d’une reprise et pendant de longues périodes. Par exemple, 30 000 déchets de tailles de pierre ont déjà été trouvés, nombre qui pourrait atteindre facilement les 100 000. Et même, par rapport à un autre site similaire; le site Gaudreau, dans la même région et sur lequel 83 000 artéfacts dont 860 outils ont été trouvés, il est plus riche en gros ossements et restes de repas très bien conservés (donc plus faciles d’en tirer des renseignements). Ainsi, une sorte de silex, dit vert, aucunement présent dans la région, y a été trouvé. Ceci tend à prouver que ces groupes avaient des échanges commerciaux avec d’autres groupes; qui et d’où étaient-ils? Peut-être les réponses ou les pistes de réponses sont-elles parmi ces strates.

Ces recherches peuvent paraître loin de nous, européens d’origine, et ne sembler toucher que les Amérindiens! Moi, je crois que non. Notre génome d’homo sapiens sapiens possède toujours les gènes des premières formes de vie apparues il y 3,5 milliards d’années; l’évolution a rajouté ceux de Lucy, puis les gènes de leurs descendants qui ont quitté l’Afrique, utilisant différentes routes sûrement, pour se retrouver ici. Que ces voyageurs soient arrivés il y a 15 000 ans ou 300 ans, nous appartenons maintenant tous à cet environnement. Cosmologiquement, nous (l’univers, la terre et tout ce qui s’y trouve) sommes constitués de poussières d’étoiles; d’atomes créés dans les soleils depuis le Big Bang. Je pousse ceci plus loin: Toutes les personnes qui ont vécu pendant ces milliers d’années sur le territoire du Québec ont été, durant leurs gestations, constituées des atomes présents dans l’air, l’eau et les minéraux disponibles ici, et au terme de leur vie ont remis ces atomes, les rendant disponibles pour de nouveaux êtres. Oui, nos gènes viennent de nos ancêtres des quatre coins du monde, mais les atomes qui constituent ces gènes eux viennent d’ici, de cet environnement particulier. C’est pourquoi maintenant l’archéologie du Québec qui tente d’élucider et de documenter notre préhistoire (pas seulement la nôtre car notre préhistoire s’inscrit dans la préhistoire mondiale) m’interpelle beaucoup plus, car si elle n’est pas inscrite dans mes gènes formellement, elle est inscrite dans les atomes qui les composent, le territoire m’habite autant que je l’habite et grand merci à tous ces archéologues qui m’en révèlent les beautés.

 

 

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Claude Bordeleau

Né à Montréal en 1950. Diplôme de technologue en chimie, carrière de 37 ans comme technicien en travaux pratiques au Collège Ahuntsic. Études en guitare populaire et piano classique, accompagnateur instrumentiste dans un groupe vocal et une chorale. Ceinture noire 3ième Dan en karaté, toujours actif dans le Groupe Karaté Sportif. But dans la vie: apprendre et devenir une meilleure personne à chaque instant, physiquement et spirituellement avec le plus grand sourire possible.

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