Le bien ou le mal? Parfois, le silence …

 


CAROLLE ANNE DESSUREAULT :

Concernant la notion du bien et du mal, j’aimerais présenter de nouveau un texte écrit il y a quelques années sur une rencontre faite qui m’a ouvert les yeux  sur l’inutilité d’aider dans certaines situations. Je vous le présente.

***

Un jour, il y a de cela une décennie et plus, j’ai croisé à la station de métro Berri-Demontigny une itinérante assise par terre, un sac de détritus entre ses jambes, l’air hagard. Il était environ 18 heures, c’était le printemps, la lumière du jour courait entre les portes tournantes vitrées qui donnaient sur le boulevard de Maisonneuve, jusqu’aux pieds de cette femme.

Je venais de terminer ma journée de travail, je me sentais bien, forte et en santé. J’ai discrètement sorti une pièce de deux dollars de mon sac et me suis approchée d’elle. Elle ne me regardait pas du tout, mais fixait des yeux un point quelconque devant elle. Je me suis penché, ai effleuré sa main pour qu’elle l’ouvre et prenne la pièce que je lui tendais.

Elle l’a refusée. Un grognement sonore s’échappa de sa bouche gonflée et sèche, craquelée. D’un revers de la main, elle me repoussa.

Abasourdie, je reculai. Dans ma logique, je me faisais une joie de lui faire plaisir, et mon cerveau faisait déjà des calculs. Si trois ou quatre autres personnes lui donnaient un dollar ou deux, la somme lui permettrait de se payer un bon repas. Dans ma logique de deux et deux font quatre, c’était clair. Mais la logique linéaire est utile seulement pour les personnes qui fonctionnent bien socialement.

Jamais je n’oublierai le visage de cette femme. Qui avait dû être belle dans le passé, cela se voyait à ses traits bien découpés, larges, anguleux. Elle restait belle même dans la chair défaite et grise, ni maigre ni obèse, pourtant bien en chair. Elle avait dû avoir une belle chevelure, car son épaisse tignasse grisâtre et sale retombait en cascades sur ses épaules. Ses yeux – deux saphirs brouillés – reflétaient la souffrance. Mi-fermés, mi-ouverts. Quand la souffrance est trop brûlante, que les yeux soient fermés ou ouverts, cela n’a plus d’importance Ils sont figés dans la glaise de la mélancolie.

Oh, chère pauvre petite sotte de moi qui, juchée sur ses escarpins rouges, dans son tailleur crème, funambule gardée en équilibre par le fil des regards mâles, avec ses ailes d’ange en plastique, voulait acheter, pour deux dollars, le sourire d’une femme usée à la corde, une jolie étoile à coller sur le tableau de sa vision de l’univers!

Mais l’univers n’est pas statique. On ne peut rien coller dessus.

Aujourd’hui que la vie m’a un peu changée, et qu’elle m’a fait goûter à la saveur acide de sa réalité, je contemple cette scène différemment.

Parfois, devant la douleur des autres, il n’y a rien à faire, rien à dire, peut-être simplement garder le silence. Un observateur témoin. Une présence dans le regard. Le silence a le mérite de brûler le superflu.

Son image m’a longtemps suivie. Je ne l’ai jamais oubliée.

Qu’est-ce que j’attendais de cette femme usée? Un sourire? Un merci? La gratification de faire le bien? Cette femme souffrait tant qu’elle ne voulait pas faire semblant qu’une pièce de deux dollars allait améliorer sa vie. Elle ne voulait pas être obligée de dire merci et de jouer la comédie du contentement, si peu soit-il. Y croire, c’est ne pas savoir.

Ce soir, en cet instant même, cette femme que je ne connais pas, qui ne me connaît pas, qui est peut-être morte même, je le dis, je suis avec elle de tout mon cœur. Je revois son visage et la lueur de son regard. Je me contente d’être le témoin de sa désolation.

Le vent de l’esprit qui transporte tout ce qui est vivant et vibrant soufflera cet instant où il le veut bien pour le semer dans le jardin de son choix.

Moi, je ne peux rien d’autre. Je ne suis que le voyageur qui observe. Une poussière d’étoile en devenir.

Carolle Anne Dessureault

(Reprise de l’article du 19 juillet 2012 écrit au cours d’une promenade sur le Saint-Laurent)

 

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Carolle Anne Dessureault

Née au Québec, Carolle Anne Dessureault a occupé plusieurs postes en administration, dont celui de vice-présidente dans un parc technologique de la province. Elle est auteure de plusieurs ouvrages. Médaillée d'argent en art oratoire chez Toast Masters, elle a donné des centaines de conférences sur le bien-être intérieur. Elle a voyagé dans une trentaine de pays. Elle croit profondément dans l'épanouissement de la personne par la pratique de l'attention vigilante : la pleine conscience.

8 pensées sur “Le bien ou le mal? Parfois, le silence …

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    21 novembre 2013 à 4 04 47 114711
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    Vous dîtes;
    « Le vent de l’esprit qui transporte tout ce qui est vivant et vibrant transportera cet instant où il le veut bien. Il le sèmera dans le jardin qu’il choisira.!  »
    _ Le destin à trouvé votre plume !
    Cordialement; FC

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    21 novembre 2013 à 10 10 55 115511
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    @«Le destin a trouvé votre plume» … et votre écho.

    Cordialement,

    Carolle Anne Dessureault

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    21 novembre 2013 à 11 11 26 112611
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    La dernière illusion est d’être utile à l’inconnu qui souffre. C’est encore une mise en scène narcissique du moi. Imaginez la souffrance d’un individu qui aurait résolu la question de la mort et son angoisse, et qu’il y coule doucement parce qu’il a accepté, et soudain une main bénévole le retire de cette douce chute dans la ravine. Pour l’extraire, mais de quoi ? du sentiment de bien-être voire de bien-non-être ce qui est encore mieux. C’est là que le bien fait le mal et sans le savoir, comme si l’intervention de l’humain, quel qu’il soit, ne provoquait que le trouble. C’est un peu ce que chacun pense quand il est au bord du sommeil, et qu’il exige que plus personne ne le dérange… on est tous pareils, il faut nous laisser dormir, c’est vital. Que ce soit dans la misère choisie, dans la solitude choisie, ou dans la fin choisie. L’autre est le souvenir de la réalité comme une oppression constante. On le supporte, et quand il approche on grogne, car on est ainsi fait qu’on ne le supporte que lorsqu’on incarne les flux du vivant en plein réveil et par force d’assuétude et ce n’est pas forcément un état constant et qui serait le plus important dans la vie. Car nous dormons autant que nous vivons, et ce sommeil est aussi le sens de la vie et de l’après-vie certainement, en tous les cas il y ressemble.

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    21 novembre 2013 à 14 02 58 115811
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    @Demian West

    Tout ce que vous dites me rejoint.
    « L’autre est le souvenir de la réalité comme une oppression constante. On le supporte, et quand il approche on grogne, car on est ainsi fait qu’on ne le supporte que lorsqu’on incarne les flux du vivant en plein réveil et par force d’assuétude et ce n’est pas forcément un état constant et qui serait le plus important dans la vie.»

    Étrange, n’est-ce pas, cette combinaison d’attraction et de répulsion, de fusion et de séparation!

    Pour dormir, nous dormons le corps branché sur le pilotage automatique, conditionné. De temps à autre, il faut s’arrêter pour prendre une bonne bouffée d’air frais, ne plus rien faire, cesser de bouger, devenir arbre pendant une seconde.

    Malgré le sommeil profond qui nous habite, je crois qu’il y a une petite flamme qui veille au fond du coeur tout à fait capable de nous mettre en résonance avec autrui par une intention d’ouverture et de compréhension. Sur le plan des idées et du mental, il n’y a pas de place pour deux. L’un doit nécessairement gagner et abattre le perdant. En fait, selon Daniel Goleman, auteur du livre »L’intelligence émotionelle», la VOIX HAUTE DE L’INTELLIGENCE RELATIONNELLE (cerveau civilisé), a le pouvoir par la réflexion consciente, une énergie positive, de provoquer cette mise en résonance qui a des effets positifs profonds : baisse de cortisol et une montée en flèche des anticorps. À l’opposé, LA VOIX BASSE DE L’INTELLIGENCE RELATIONNELLE ne passant pas par la réflexion peut, si laissée à elle-même, s’avérer grossière et sauvage. Des couples qui se disputent (selon des neuropsychiatres et scanner IRMf) auront une diminution de leur taux immunitaire.

    Je fais le lien avec le sujet : on ne peut pas aider les autres, il faut les laisser être. Oui, certes. L’aide, finalement, c’est à soi qu’il faut se la donner.

    Carolle Anne Dessureault

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    21 novembre 2013 à 16 04 00 110011
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    @ Carolle Anne

    Avec tout mon respect, le silence c’est aussi s’abstenir, dans le contexte actuel, d’écrire un article qui implicitement envoi un signal d’ostracisme.

    Dans le cas de l’être humain à la porte du métro, il aurait fallu poser la question en français, en anglais même, « Est-ce que je peux VOUS aider ? » et en l’absence de réponse, signaler l’affaire aux autorités qui doivent respecter le contrat social.

    L’empathie est de mise, pas la sympathie.

    @West,

    Outre votre utilisation péjorative du « narcissisme », qui participe de la culpabilisation des enfants pour le mal qui leur a été fait, vous décrivez cette douce chute dans la ravine avec les mots de l’expérience.

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      21 novembre 2013 à 16 04 13 111311
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      Certainement, parce que selon les mots de Montaigne, on meurt à soi un peu chaque jour, si bien que le dernier jour, il reste peu, et qu’il doit être aisé de quitter ce peu qu’il restait. Un rien doit suffire…

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      22 novembre 2013 à 1 01 23 112311
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      @Scrinko

      Avec tout mon respect, mon intention n’était pas d’écrire un article pour envoyer un signal d’ostracisme. Voyez-y plutôt une prise de conscience sur la souffrance profonde d’êtres abandonnés par la société, le SYSTÈME.

      Il est vrai que cette expérience me fait maintenant demander aux gens si je peux les aider … un article très personnel finalement.
      Merci de votre commentaire.

      Carolle Anne Dessureault

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