Le Critias !

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ANDRE LEFEBVRE:

Les personnages du dialogue sont : Timée, Critias, Socrate et Hermocrate. Le Critias est la suite du Timée comme l’indique l’entrée en matière présentée par Timée :

« TIMÉE

Que je suis content, Socrate, de me reposer comme après un long voyage, maintenant que j’ai fini d’une manière satisfaisante la traversée de mon sujet ! A présent, je prie le dieu auquel nos discours viennent de donner la naissance, bien qu’il existe depuis longtemps, qu’il nous fasse la grâce de conserver parmi nos propos tous ceux qui sont vrais, et, si nous avons sans le vouloir émis quelque fausse note, de nous infliger la punition qui convient. Or la juste punition, c’est de remettre dans le ton celui qui en est sorti. Afin donc qu’à l’avenir nos discours sur la génération des dieux soient exacts (On trouve ici la confirmation que le propos n’est pas la « cité parfaite », comme le prétendent certains, mais bien « l’histoire des divinités »), nous prions le dieu de nous accorder le plus parfait et le meilleur des correctifs, la science. Cette prière faite, je remets à Critias, comme il a été convenu, la suite du discours.

CRITIAS

Bien, Timée ; je l’accepte, mais j’en userai comme tu l’as fait toi-même en commençant : tu as demandé l’indulgence sous prétexte que tu allais traiter un grand sujet. Moi aussi, je sollicite l’indulgence, et je prétends même y avoir plus de droit que Timée, vu les questions que j’ai à traiter. J’ai bien conscience que je vais vous faire une demande fort présomptueuse et assez indiscrète ; il faut pourtant que je la fasse. Que ce que tu as dit n’ait pas été bien dit, quel homme de sens oserait le soutenir ? Mais que ce que j’ai à dire ait besoin d’une plus grande indulgence, en raison d’une plus grande difficulté, c’est ce qu’il faut essayer de montrer comme je pourrai. Et en effet, Timée, quand on parle des dieux à des hommes, il est plus facile de les satisfaire que quand on nous parle, à nous, des mortels. Car l’inexpérience et la complète ignorance des auditeurs sur des matières qui leur sont ainsi étrangères font la partie belle à qui veut en parler, et, au sujet des dieux, nous savons où nous en sommes. Mais, pour saisir plus clairement ma pensée, prenez garde à l’observation que voici. Ce que nous disons tous, tant que nous sommes, est forcément, n’est-ce pas, une imitation, une image. Considérons maintenant la fabrication des images que les peintres font des corps divins et humains, au point de vue de la facilité et de la difficulté qu’ils ont à les imiter de façon à contenter le spectateur, et nous nous rendrons compte que, si un peintre qui peint la terre, des montagnes, des rivières, des forêts et le ciel tout entier avec ce qu’il renferme et ce qui s’y meut, est capable d’en atteindre si peu que ce soit la ressemblance, nous sommes aussitôt satisfaits. En outre, comme nous n’avons des choses de ce genre aucune connaissance précise, nous n’en examinons pas, nous n’en discutons pas les représentations ; nous nous contentons d’esquisses vagues et trompeuses. Au contraire, quand un peintre entreprend de représenter nos corps, nous percevons vivement le défaut de son dessin, parce que nous avons l’habitude de nous voir tous les jours et nous devenons des juges sévères pour celui qui ne reproduit pas entièrement tous les traits de ressemblance. C’est ce qui arrive aussi nécessairement à l’égard des discours. Quand il s’agit des choses célestes et divines, il nous suffit qu’on en parle avec quelque vraisemblance ; mais pour les choses mortelles et humaines, nous les examinons avec rigueur. Si donc, dans ce que je vais dire à l’impromptu, je ne réussis pas à rendre parfaitement ce qui convient, vous devez me le pardonner ; car il faut songer que les choses mortelles ne sont pas aisées, mais difficiles à représenter selon l’attente des spectateurs. C’est justement pour vous rappeler cela et pour demander une indulgence, non pas inférieure, mais plus grande pour l’exposition que j’ai à faire, que j’ai dit tout cela, Socrate. Si donc il vous paraît que j’ai droit à cette faveur, accordez-la-moi de bonne grâce.

SOCRATE

Et pourquoi, Critias, hésiterions-nous à te l’accorder ? Accordons aussi la même grâce au troisième orateur, à Hermocrate. Car il est clair qu’un peu plus tard, quand il lui faudra prendre la parole, il fera la même demande que vous. Afin donc qu’il imagine un autre préambule et ne soit pas forcé d’employer le même, qu’il parle avec l’assurance que notre indulgence lui est acquise pour ce moment-là. Au reste, mon cher Critias, je t’avertis des dispositions de ton public. Le poète qui t’a précédé a obtenu auprès de lui un merveilleux succès . Aussi tu auras besoin d’une indulgence sans réserve pour pouvoir prendre sa succession.

HERMOCRATE

Cet avertissement-là, Socrate, s’adresse à moi aussi bien qu’à Critias. Après tout, jamais des lâches n’ont élevé de trophée, Critias. Il te faut donc aborder bravement ton sujet, et, après avoir invoqué Apollon et les Muses, nous faire connaître et chanter la vertu de tes concitoyens d’autrefois.

CRITIAS

Mon cher Hermocrate, tu es au second rang, avec un autre devant toi : voilà pourquoi tu fais encore le brave, mais tu sauras bientôt si la tâche est facile. Quoi qu’il en soit, il faut obéir à tes exhortations et à tes encouragements, et, outre les dieux que tu viens de nommer, appeler aussi les autres à mon aide et particulièrement Mnémosyne. Car on peut dire que tout ce qu’il y a de plus important dans mon sujet dépend d’elle. Si, en effet, je puis me rappeler suffisamment et vous rapporter les discours tenus autrefois par les prêtres et apportés ici par Solon, je suis à peu près sûr que cette assemblée sera d’avis que j’ai bien rempli ma tâche. C’est ce que j’ai à faire à présent et sans plus tarder.

 

Nous trouvons ici l’ampleur du sujet que veut aborder Platon dans ce dialogue. On ne peut être que fortement déçu qu’il ne l’ait pas terminé, car il nous manquera toujours l’argumentation d’Hermocrate. Mais soyons philosophe nous aussi et acceptons les faits tels qu’ils sont et tirons-en le maximum de connaissance.

Critias reprend donc son récit, là où il l’avait laissé dans le Timée :

« Avant tout, rappelons-nous qu’en somme il s’est écoulé neuf mille ans depuis la guerre qui, d’après les révélations des prêtres égyptiens, éclata entre les peuples qui habitaient au-dehors par-delà les colonnes d’Héraclès et tous ceux qui habitaient en deçà. (Cette date correspond à la montée des niveaux océaniques. Il est donc concevable que, voyant l’eau monter, les peuples du littoral décident d’envahir les terres plus élevées). C’est cette guerre qu’il me faut maintenant raconter en détail. En deçà, c’est notre ville, dit-on, qui eut le commandement et soutint toute la guerre ; au-delà, ce furent les rois de l’île Atlantide, île qui, nous l’avons dit, était autrefois plus grande que la Libye et l’Asie, mais qui, aujourd’hui  engloutie par des tremblements de terre, n’a laissé « qu’un limon infranchissable », qui barre le passage à ceux qui cinglent d’ici vers la grande mer (La seule existence de quelque chose de compatible à cette anecdote de Critias est la mer des Sargasse qui ne fut découverte qu’en 1452, mais qui commence au large des Açores. Par contre, elle semble bien connue de son époque. Darius Ier en parle et Aristote connaissait les difficultés d’y naviguer, les Phéniciens la connaissaient et Avienus, au 4e siècle ap J.C., décrit cette « mer » parfaitement). Quant aux nombreux peuples barbares et à toutes les tribus grecques qui existaient alors, la suite de mon discours, en se déroulant, si je puis dire, les fera connaître au fur et à mesure qu’il les rencontrera ; mais il faut commencer par les Athéniens de ce temps-là et par les adversaires qu’ils eurent à combattre et décrire les forces et le gouvernement des uns et des autres. Et entre les deux, c’est à celui de notre pays qu’il faut donner la priorité.

Autrefois les dieux se partagèrent entre eux la terre entière, contrée par contrée et sans dispute ; car il ne serait pas raisonnable de croire que les dieux ignorent ce qui convient à chacun d’eux, ni que, sachant ce qui convient mieux aux uns, les autres essayent de s’en emparer à la faveur de la discorde (C’est également la description sumérienne) . Ayant donc obtenu dans ce juste partage le lot qui leur convenait, ils peuplèrent chacun leur contrée, et, quand elle fut peuplée, ils nous élevèrent, nous, leurs ouailles et leurs nourrissons, comme les bergers leurs troupeaux, mais sans violenter nos corps, comme le font les bergers qui mènent paître leur bétail à coups de fouet ; mais, se plaçant pour ainsi dire à la poupe, d’où l’animal est le plus facile à diriger, ils le gouvernaient en usant de la persuasion comme gouvernail et maîtrisaient ainsi son âme selon leur propre dessein, et c’est ainsi qu’ils conduisaient et gouvernaient toute l’espèce mortelle (C’est la notion christique du « bon berger » qui  dirige l’humanité et qui est très antérieure au Christ).

Tandis que les autres dieux réglaient l’organisation des différents pays que le sort leur avait assignés, Héphaïstos et Athéna qui ont la même nature, et parce qu’ils sont enfants du même père, et parce qu’ils s’accordent dans le même amour de la sagesse et des arts, ayant reçu tous deux en commun notre pays, comme un lot qui leur était propre et naturellement approprié à la vertu et à la pensée, y firent naître de la terre des gens de bien (des « justes » qui ne sont que poussière)  et leur enseignèrent l’organisation politique. Leurs noms ont été conservés, mais leurs œuvres ont péri par la destruction de leurs successeurs et l’éloignement des temps. Car l’espèce qui chaque fois survivait, c’était, comme je l’ai dit plus haut, celle des montagnards et des illettrés, qui ne connaissaient que les noms des maîtres du pays et savaient peu de chose de leurs actions. Ces noms, ils les donnaient volontiers à leurs enfants ; mais des vertus et des lois de leurs devanciers ils ne connaissaient rien, à part quelques vagues on-dit sur chacun d’eux. Dans la disette des choses nécessaires, où ils restèrent, eux et leurs enfants, pendant plusieurs générations, ils ne s’occupaient que de leurs besoins, ne s’entretenaient que d’eux et ne s’inquiétaient pas de ce qui s’était passé avant eux et dans les temps anciens. Les récits légendaires et la recherche des antiquités apparaissent dans les cités en même temps que le loisir, lorsqu’ils voient que certains hommes sont pourvus des choses nécessaires à la vie, mais pas auparavant. Et voilà comment les noms des anciens hommes se sont conservés sans le souvenir de leurs hauts faits. Et la preuve de ce que j’avance, c’est que les noms de Cécrops, d’Erechthée, d’Erichthonios, d’Erysichthon et la plupart de ceux des héros antérieurs à Thésée dont on ait gardé la mémoire, sont précisément ceux dont se servaient, au rapport de Solon, les prêtres égyptiens, lorsqu’ils lui racontèrent la guerre de ce temps-là. Et il en est de même des noms des femmes. En outre, la tenue et l’image de la déesse, que les hommes de ce temps-là représentaient en armes conformément à la coutume de leur temps, où les occupations guerrières étaient communes aux femmes et aux enfants, signifient que, chez tous les êtres vivants, mâles et femelles, qui vivent en société, la nature a voulu qu’ils fussent les uns et les autres capables d’exercer en commun la vertu propre à chaque espèce (Autrement dit, aucune ségrégation n’existait entre homme, femme et enfant).

Notre pays était alors habité par les différentes classes de citoyens qui exerçaient des métiers et tiraient du sol leur subsistance. Mais celle des guerriers, séparée des autres dès le commencement par des hommes divins, habitait à part. Ils avaient tout le nécessaire pour la nourriture et l’éducation ; mais aucun d’eux ne possédait rien en propre ; ils pensaient que tout était commun entre eux tous ; mais ils n’exigeaient des autres citoyens rien au-delà de ce qui leur suffisait pour vivre, et ils exerçaient toutes les fonctions que nous avons décrites hier en parlant des gardiens que nous avons imaginés.

On disait aussi, en ce qui concerne le pays, et cette tradition est vraisemblable et véridique, tout d’abord, qu’il était borné par l’isthme et qu’il s’étendait jusqu’aux sommets du Cithéron et du Parnès ( Le Cithéron est une montagne située au nord-ouest de l’At­tique et le Parnès au nord-est), d’où la frontière descendait en enfermant l’Oropie sur la droite, et longeant l’Asopos à gauche, du côté de la mer (L’Oropie est au nord du Parnès, avec Oropos pour capitale, et l’Asopos est un fleuve de Béotie)  ; qu’ensuite la qualité du sol y était sans égale dans le monde entier, en sorte que le pays pouvait nourrir une nombreuse armée exempte des travaux de la terre. Une forte preuve de la qualité de notre terre, c’est que ce qui en reste à présent peut rivaliser avec n’importe laquelle pour la diversité et la beauté de ses fruits et sa richesse en pâturages propres à toute espèce de bétail. Mais, en ce temps-là, à la qualité de ses produits se joignait une prodigieuse abondance. Quelle preuve en avons-nous et qu’est-ce qui reste du sol quelle qui justifie notre dire ? Le pays tout entier s’avance loin du continent dans la mer et s’y étend comme un promontoire, et il se trouve que le bassin de la mer qui l’enveloppe est d’une grande profondeur. Aussi, pendant les nombreuses et grandes inondations qui ont eu lieu pendant les neuf mille ans, car c’est là le nombre des ans qui se sont écoulés depuis ce temps-là jusqu’à nos jours, le sol qui s’écoule des hauteurs en ces temps de désastre ne dépose pas, comme dans les autres pays, de sédiment notable et, s’écoulant toujours sur le pourtour du pays, disparaît dans la profondeur des flots. Aussi comme il est arrivé dans les petites îles, ce qui reste à présent, comparé à ce qui existait alors, ressemble à un corps décharné par la maladie. Tout ce qu’il y avait de terre grasse et molle s’est écoulé et il ne reste plus que la carcasse nue du pays. Mais, en ce temps-là, le pays encore intact avait, au lieu de montagnes, de hautes collines ; les plaines qui portent aujourd’hui le nom de Phelleus ( Phelleus désignait une contrée pierreuse de l’Attique) étaient remplies de terre grasse ; il y avait sur les montagnes de grandes forêts, dont il reste encore aujourd’hui des témoignages visibles. Si, en effet, parmi les montagnes, il en est qui ne nourrissent plus que des abeilles, il n’y a pas bien longtemps qu’on y coupait des arbres propres à couvrir les plus vastes constructions, dont les poutres existent encore. Il y avait aussi beaucoup de grands arbres à fruits et le sol produisait du fourrage à l’infini pour le bétail. Il recueillait aussi les pluies annuelles de Zeus et ne perdait pas comme aujourd’hui l’eau qui s’écoule de la terre dénudée dans la mer, et, comme la terre était alors épaisse et recevait l’eau dans son sein et la tenait en réserve dans l’argile imperméable, elle laissait échapper dans les creux l’eau des hauteurs qu’elle avait absorbée et alimentait en tous lieux d’abondantes sources et de grosses rivières. Les sanctuaires qui subsistent encore aujourd’hui près des sources qui existaient autrefois portent témoignage de ce que j’avance à présent. Telle était la condition naturelle du pays. Il avait été mis en culture, comme on pouvait s’y attendre, par de vrais laboureurs, uniquement occupés à leur métier, amis du beau et doués d’un heureux naturel, disposant d’une terre excellente et d’une eau très abondante, et favorisés dans leur culture du sol par des saisons le plus heureusement tempérées.

Il est assez curieux ici que Critias, vers 450 av J.C., décrive l’état des sols de son époque comme  une « carcasse nue du pays » ayant perdu sa fertilité parce que l’eau de pluie coule directement dans la mer à cause de la disparition des arbres. C’est là, également, l’explication moderne. La Grèce de son époque ressemblait alors à celle d’aujourd’hui. Il laisse même entendre que l’état des choses ne date pas de tellement longtemps avant son époque.

« Quant à la ville, voici comment elle était ordonnée en ce temps-là. D’abord l’acropole (Plateau rocheux où s’élève le sanctuaire) n’était pas alors dans l’état où elle est aujourd’hui. En une seule nuit, des pluies extraordinaires, diluant le sol qui la couvrait, la laissèrent dénudée. Des tremblements de terre s’étaient produits en même temps que cette chute d’eau prodigieuse, qui fut la troisième avant la destruction qui eut lieu au temps de Deucalion. Mais auparavant, à une autre époque, telle était la grandeur de l’acropole qu’elle s’étendait jusqu’à l’Eridan et à l’Ilissos et comprenait le Pnyx, et qu’elle avait pour borne le mont Lycabette du côté qui fait face au Pnyx (L’Eridan descendait du mont Hymette et se jetait dans l’Ilissos. La (le) Pnyx était une colline située à l’ouest de l’Acropole et le Lycabette une haute colline au nord-est de la ville). Elle était entièrement revêtue de terre et, sauf sur quelques points, elle formait une plaine à son sommet. En dehors de l’acropole, au pied même de ses pentes, étaient les habitations des artisans et des laboureurs qui cultivaient les champs voisins. Sur le sommet, la classe des guerriers demeurait seule autour du temple d’Athéna et d’Héphaïstos, après avoir entouré le plateau d’une seule enceinte, comme on fait le jardin d’une seule maison. Ils habitaient la partie nord de ce plateau, où ils avaient aménagé des logements communs et des réfectoires d’hiver, et ils avaient tout ce qui convenait à leur genre de vie en commun, soit en fait d’habitations, soit en fait de temples, à l’exception de l’or et de l’argent  ; car ils ne faisaient aucun usage de ces métaux en aucun cas. Attentifs à garder le juste milieu entre le faste et la pauvreté servile, ils se faisaient bâtir des maisons décentes, où ils vieillissaient, eux et les enfants de leurs enfants, et qu’ils transmettaient toujours les mêmes à d’autres pareils à eux. Quant à la partie sud, lorsqu’ils abandonnaient en été, comme il est naturel, leurs jardins, leurs gymnases, leurs réfectoires, elle leur en tenait lieu. Sur l’emplacement de l’acropole actuelle, il y avait une source qui fut engorgée par les tremblements de terre et dont il reste les minces filets d’eau qui ruissellent du pourtour ; mais elle fournissait alors à toute la ville une eau abondante, également saine en hiver et en été. Tel était le genre de vie de ces hommes qui étaient à la fois les gardiens de leurs concitoyens et les chefs avoués des autres Grecs. Ils veillaient soigneusement à ce que leur nombre, tant d’hommes que de femmes, déjà en état ou encore en état de porter les armes, fût, autant que possible, constamment le même, c’est-à-dire environ vingt mille.

Voilà donc quels étaient ces hommes et voilà comment ils administraient invariablement, selon les règles de la justice, leur pays et la Grèce. Ils étaient renommés dans toute l’Europe et toute l’Asie pour la beauté de leurs corps et les vertus de toute sorte qui ornaient leurs âmes, et ils étaient les plus illustres de tous les hommes d’alors. Quant à la condition et à la primitive histoire de leurs adversaires, si je n’ai pas perdu le souvenir de ce que j’ai entendu raconter étant encore enfant, c’est ce que je vais maintenant vous exposer, pour en faire partager la connaissance aux amis que vous êtes.

Mais, avant d’entrer en matière, j’ai encore un détail à vous expliquer, pour que vous ne soyez pas surpris d’entendre des noms grecs appliqués à des barbares (Qui sont des non-Athéniens et non des non-civilisés). Vous allez en savoir la cause. Comme Solon songeait à utiliser ce récit pour ses poèmes, il s’enquit du sens des noms, et il trouva que ces Égyptiens, qui les avaient écrits les premiers, les avaient traduits dans leur propre langue. Lui-même, reprenant à son tour le sens de chaque nom, le transporta et transcrivit dans notre langue. Ces manuscrits de Solon étaient chez mon grand-père et sont encore chez moi à l’heure qu’il est, et je les ai appris par coeur étant enfant. Si donc vous entendez des noms pareils à ceux de chez nous, que cela ne vous cause aucun étonnement : vous en savez la cause.

Nous constatons, ici, que Platon, après avoir insisté plusieurs fois sur la véracité du récit, prévoit toutes les objections qui pourraient survenir suite au récit qui vient. Il déclare que Critias possèdent les manuscrits qui prouvent sa véracité. Accepterons-nous de lui laisser le bénéfice du doute ou allons nous nous encrer dans nos préjugés devant l’inquiétude que le récit pourrait susciter au niveau de nos propres convictions « scientifiques »?

Une chose est certaine, les hommes de l’époque de Platon étaient définitivement aussi « critiques » que nous le sommes nous-mêmes aujourd’hui; ils demandaient des « preuves » tout comme nous. Eux les ont eux, semble-t-il; allons-nous conjecturer sur leur honnêteté intellectuelle sans risquer la nôtre?

À suivre

André Lefebvre

 

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Andre lefebvre

Mon premier livre "L'histoire de ma nation" est publier chez: http://fondationlitterairefleurdelyslibrairie.wordpress.com/ André Lefebvre

2 pensées sur “Le Critias !

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    12 juin 2013 à 8 08 28 06286
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    Ce récit m’a fait penser à une lecture que j’ai eu récemment. Jared Diamond, Effondrement – Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. Vraiment, les textes de l’antiquité grecque recèlent plus de sagesse et de connaissances que je croyais auparavant. L’étude et la compréhension de ces textes dans notre système d’éducation serait la bienvenue.

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    12 juin 2013 à 9 09 25 06256
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    Malheureusement, c’est loin d’être le cas. L’instruction actuelle est orientée vers la « production » et a éliminé toute forme « d’éducation » sauf le « bêlement » insignifiant. Heureusement que certains « ruent dans les brancard ».

    Nos « spécialistes » défendent l’illusion que nous sommes supérieurs parce que nous avons inventé les « boutons à quatre trous » lors des 100 dernières années. Ils oublient que l’homme réfléchit depuis plus de 100,000 ans et s’intéressait à beaucoup d’autre chose que les « boutons à quatre trous ».

    Nos « instructeurs » nous demandent « d’apprendre par coeur », quand l’éducation est d’apprendre à « se poser des questions » pour acquérir de l’instruction. On nourrit nos jeunes de « viagra intellectuel performant » compatibles à nos convictions, au lieu de leur faire découvrir la richesse du « plaisir de l’esprit » dans la recherche sans préjugés des merveilles de notre univers.

    Les peuples des anciennes civilisations ne se mettaient pas à courir dans la prairie, comme des « poules pas de tête », parce qu’il y avait un orage avec des éclairs. Ils se mettaient à l’abris et attendaient que ça passe. La réflexion intelligente les dirigeaient beaucoup plus que la peur de l’inconnu. Ce qu’ils ont écrit est d’une importance capitale.

    André Lefebvre

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