Le dégagisme petit-bourgeois n’est pas de l’engagisme prolétarien

Par Khider Mesloub. le 1.04.2019. Sur le webmagazine Les7duQuébec.com

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Ces dernières années, depuis son éclosion lors de la « Révolution du jasmin » (sic), qui fleure un parfum d’imposture, le dégagisme s’est partout épanoui au gré de la germination des révoltes. Cette nouvelle floraison protestataire algérienne exhale un relent d’arnaque politique. Ce n’est pas innocent qu’elle pousse sur tous les terrains minés par le tremblement des luttes sociales. Au moment de l’entrée du capitalisme dans une crise systémique, cette nouvelle culture politique de lutte réformiste permet d’amortir les secousses telluriques révolutionnaires. C’est la dernière invention bourgeoise du programme antisismique social.

 

De même, ce n’est pas innocent qu’elle soit cultivée avec soin par les couches petites et moyennes bourgeoises en crise, ces classes de plus en plus précarisées et paupérisées, pour en faire leur terrain stérile de lutte réformiste. Ce nouveau fumier politique bâti par les classes dominantes internationales à l’intention des déclassés pour les persuader qu’ils peuvent faire repousser leurs espoirs déçus, leur existence sociale sacrifiée par le capital, par la culture de la contestation citoyenne, au moyen d’engrais électoral empoisonné.

 

Le dégagisme est l’ultime soupir de la classe petite-bourgeoise accablée par le désarroi social, travaillée par l’incertitude professionnelle, l’angoisse de l’avenir, la peur de sa déchéance ; la mort de son statut social qu’elle pensait, dans sa croyance puérile, éternelle, garanti par l’État-providence (pour les riches). Sa lutte se réduit à un sauvetage d’un monde en plein naufrage historique qu’elle tente désespérément de secourir de la noyade. Son combat est l’expression de sa misère politique, de sa protestation illusoire contre sa disparition elle constitue l’esprit chagrin d’une époque dépourvue d’esprit authentiquement révolutionnaire.

 

Le dégagisme est le nouvel opiacé politique des classes petites et moyennes bourgeoises. Ce nouveau tremplin revendicatif illusoire, emblème des malheurs futurs. Réceptacle des vallées de larmes. Le dégagisme est la fleur enivrante qui veut masquer les effluves de l’oppression. La feuille de vigne qui tente de cacher les chaines de l’exploitation, interrogez les Gilets jaunes français ils vous le diront.

 

Le dégagisme n’est que le soleil illusoire qui se hisse dans le ciel des revendications éthérées portées par une classe petite-bourgeoise atterrée, par le capital enterré.  Le dégagisme est à l’engagement authentique ce que la boxe est au catch : un simulacre. Un arc dépourvu de flèches. Une grande force d’inertie. L’expression de la frilosité politique. De la lâcheté combattive. Le dégagisme, vocable popularisé à la suite de la grande révolte des pauvres de Tunisie en 2011, constitue le dernier avatar de l’engagement politique exprimé par la désobéissance civile ou le combat par les urnes (sic), aux fins uniquement de déloger des gouvernants incompétents ou illégitimes pour les remplacer par des équivalents. Le dégagisme ne propose nullement de s’attaquer au pouvoir capitaliste dans sa globalité, simplement de changer, de cache-sexe pour épater la galerie des malappris et de moraliser la vie politique par l’élection d’une nouvelle caste dirigeante censée purifier les institutions gouvernementales et parlementaires, à l’intérieur de la dictature capitaliste. Bien évidemment, cette nouvelle caste dirigeante dérivée de ces couches bourgeoises intellectuelles et des catégories sociales issues de la société civile recrutées pour sa prétendue probité et sa fausse incorruptibilité.

 

Le dégagisme est le fruit pourri du vide politique. Qui veut le remplacer par la politique du vide. Dans le dégagisme, le nec plus ultra de l’engagement politique se limite à l’injonction incantatoire proférée poliment : «Dégage !». Qu’importe la suite. Qu’importe l’avenir, jamais politiquement conscientisé par un programme de remplacement collectivement élaboré, rationnellement réfléchi, politiquement rigoureux, économiquement révolutionnaire, porté par une organisation de classe représentant les intérêts de l’immense classe laborieuse, résolu à imposer de nouveaux rapports sociaux sur des fondements économiques en ruptures radicales avec le capitalisme.

 

Ils pensent que la politique est un jeu, et jamais un enjeu. C’est une cour de récréation, et non la création d’un nouveau cours de vie. Un petit bassin politicien dans lequel ils peuvent joyeusement batifoler, et non pas une mer politique agitée par les tempêtes sociales qu’il faut traverser par la force de la nage subversive pour conquérir sa Liberté collective. Atteindre le rivage de l’émancipation humaine.

 

Le dégagisme est la politique qui, pour remédier à l’absence de solution politique, propose la solution de l’absence politique. Le dégagisme est le frère siamois du désengagement.  Au rejet farouche du théâtre politique, il propose la politique théâtrale effarouchée. Après le bannissement des perroquets de la politique, il instaure le bénissement du hoquet populiste. À la correction de la politique par la subversion révolutionnaire, il préfère l’institutionnalisation électorale du politiquement correct.

 

Depuis quelques années, le slogan « Dégage !» est devenu le cri de ralliement de cette petite-bourgeoisie qui enrage. Dans chaque lutte, le dégagisme est brandi comme cri de protestation. Parce qu’il est employé à l’impératif, le cri « Dégage! » se croit pourvu d’un pouvoir incantatoire, capable d’accomplir des miracles politiques. Ou d’une faculté comminatoire apte à neutraliser le pouvoir, à briser sa résistance. Le dégagisme ne reconnait aucune autorité, il se manifeste au-delà des clivages traditionnels politiques.  C’est la politique de l’opposition radicale sans proposition politique subversive. C’est l’expression du romantisme politique dans une société déchirée pourtant par la tragédie sociale. C’est la fin spectaculaire des représentants politiques, mais non pas du spectacle de la représentation politique toujours à l’affiche de la république bourgeoise dominante.

 

De manière générale, le mouvement dégagiste s’attaque au règne des politiciens et non au trône du capital, à la corruption politique et non à la société marchande dépravante. La lutte contre l’aliénation et l’exploitation a été remplacée par la promotion de la démocratie bourgeoise, au moment où partout elle s’essouffle du fait de son impuissance avérée et de sa déliquescence avancée.

 

Le dégagisme promeut la « démocratie », notion abstraite, car elle ne renvoie à aucune réalité sociale ou économique, réalité déconnectée de la sphère politique. Le mouvement dégagiste ne cherche pas à renverser le cours de l’histoire. En fait, il ne se bat pas pour changer les fondements économiques de la société, mais veut uniquement modifier les pratiques politiques. C’est le degré zéro de l’engagement politique. Le capital aura réussi à se dégager de toute remise en cause. Le mouvement dégagiste lui assure sa sécurité, sa pérennité, sa rentabilité.

 

Le mouvement se veut le porte-parole du peuple, et non pas l’avant-garde de la classe laborieuse prolétarienne. Cette singularité le distingue des mouvements de masse structurés longtemps portevoix de la classe ouvrière. C’est un mouvement interclassiste, dominé par la petite (et moyenne) bourgeoisie corrodée par la précarisation et la paupérisation. Le dégagisme est un cri de rage poussé dans une société en plein naufrage. Le dégagisme est le dernier radeau jeté sur la scène politique par la bourgeoisie agitée par la tempête de la crise du capitalisme.

 

Quoique parfois exprimé sous des formes radicales, notamment par l’usage de la violence, le mouvement dégagiste aspire uniquement améliorer la démocratie et non à la remettre en cause. Le dégagisme est le meilleur défenseur de la démocratie bourgeoise. Il verse dans l’activisme effréné pour mieux freiner la réflexion de la praxis : il prône la politique de l’action, mais en ne s’appuyant sur aucune théorie politique. C’est la praxis pure, dépourvue de toute théorie. La réflexion constructive a cédé devant l’action destructrice. C’est la politique du coup de poing, de l’émeute, des barricades, érigées en pratique normalisée. Aucune conscience de classe n’anime sa lutte. Aucun projet d’émancipation humaine n’inspire son combat.

 

De là s’explique qu’il ne s’inscrit pas dans un projet d’émancipation collective, mais dans la fadaise de la libération individuelle par le replâtrage de la démocratie, le colmatage des institutions bourgeoises corrompues. Il ne s’inscrit pas dans l’objectif de la transformation des rapports sociaux, mais dans l’illusoire espoir de la redistribution des richesses dans le cadre de la préservation du mode de production dominant. Il préconise l’instauration d’une « vraie démocratie », mais toujours au sein de la dictature capitaliste.

 

Aussi, réduit-il son combat à des actions immédiates imprévisibles et inorganisées, souvent éparpillées en de multiples collectifs sectoriels (femmes, écologie, taxes,). De manière générale, si l’irruption des luttes sociales traditionnelles permettait d’interrompre le bon fonctionnement du monde marchand pour le subvertir par la paralysie économique en vue de l’anéantir, le surgissement du mouvement dégagiste, quant à lui, s’érige en instance de rééquilibrage politique pour huiler les rouages de la société marchande par une « meilleure » redistribution des richesses dans le maintien des inégalités sociales, la préservation de la société de classe. Aussi, à la lutte consciente collective menée en vue du renversement de l’ordre établi, le mouvement dégagiste privilégie les petites actions spontanées de désobéissance civile et les doléances citoyennes pour améliorer la démocratie par le colmatage politicien. Cet activisme pacifique élude délibérément l’antagonisme violent des rapports sociaux. Aussi le dégagisme s’enlise-t-il dans une politique de pacification sociale illusoire, chimérique. Or, l’histoire nous enseigne que seule l’imposition d’un rapport de force engendre une transformation sociale.

 

Si le mouvement dégagiste avait existé à l’époque coloniale, fasciste ou nazie, il aurait prôné l’assimilation, la collaboration, jamais la destruction du colonialisme, l’anéantissement du nazisme. Or, quelle est la différence entre le colonialisme, le nazisme et le capitalisme? Aucune. Sinon que les deux premiers sont les enfants naturels du capitalisme, qui, lui, perpétue sereinement son horrible domination.

 

Quoi qu’il en soit, le dégagisme préfère un aménagement de l’exploitation et de la domination, plutôt que leur suppression. Il préfère un ravalement de façade politique à une construction d’une politique foncièrement nouvelle (les dégagistes ne sont pas des bâtisseurs, mais des idéalistes paresseux). Il préfère une superficielle application cosmétique politique sur la face de la société défigurée par les cicatrices des inégalités sociales à une opération chirurgicale radicale de la société effectuée au moyen du subversif bistouri collectif populaire afin de redonner un visage social humain à la vie dramatiquement balafrée par les injustices sociales, l’oppression et l’exploitation.

 

 

Mesloub Khider

 

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