Le fugitif !

ANDRÉ LEFEBVRE

Fuir devant les autorités, quand on est innocent, n’est pas exclusif au film « Le fugitif » avec, en vedette, Harrison Ford. C’est arrivé assez souvent dans l’histoire et cela semble s’être produit aussi, pour mon ancêtre Pierre Lefebvre.

Pourquoi Pierre ne décline-t-il pas sa vraie identité lorsqu’il signe son contrat de voyageur le 19 janvier 1792?

C’est là la question la plus importante pour faire la lumière sur la vie de Pierre Lefebvre, fils d’Alexis et d’Ursule Dubois dit Brisebois de Batiscan.

La réponse se trouve étalée sur une période de 14 ans de sa vie; c’est-à-dire de 1778 à 1792. Par contre les indications disponibles ne sont pas chronologiques. Par exemple, nous découvrons que Pierre « parle avec un accent anglais » seulement lors de l’ondoiement de son premier enfant, en octobre 1785 où le curé Proulx, induit en erreur par cet accent,  écrit qu’il est « Anglais de nation ». Par contre, le même curé ne mentionne pas du tout ce supposé « fait », lors de son mariage quelques mois auparavant.  Que s’est-il passé entre ce mariage et l’ondoiement? Est-on venu dire au curé qu’on soupçonnait Pierre d’être un espion américain?

La réalité est que Pierre est bien d’origine française puisque le fait est officiellement attesté dans un contrat notarié fait en 1806, pour Josephte Collard, son épouse, où elle affirme la nationalité française de Pierre Lefebvre. L’épouse devait le savoir plus que le curé, j’imagine. Le contrat en question est celui de l’achat d’une terre par Josephte Collard, où l’on spécifie « avec son argent », qu’elle revendra avec un très bon profit l’année suivante. Les originaux de ces contrats sont actuellement aux mains de la famille Lefebvre.

Un autre indice est qu’on ne donne pas, encore une fois, sa vraie identité lors de son mariage à Terrebonne en 1785. Il y est enregistré comme fils de Michel Lefebvre et Marie-Louise Dubois; quand Pierre sait très bien être le fils d’Alexis Lefebvre et d’Ursule Dubois dit Brisebois. Comment peut-il laisser passer cette fausse identification? La réponse facile est évidente : Pierre ne sait pas lire et ne peut donc pas vérifier ce que le curé Proulx a écrit. Mais, en réalité, est-il vraiment inconscient de cette fausse identification? On ne peut pas le savoir; cependant, la question mérite d’être posée.

Par contre, si on regarde l’Acte de mariage de ses parents à Batiscan, on peut interpréter les noms des mariés, dans la marge, comme étant « Michel Lefebvre et M.Louise Dubois », au lieu d’Alexis Lefebvre et d’Ursule Dubois, si on n’y prête pas trop attention. Il faut reconnaître que les prénoms Michel et Marie-Louise sont plus usuels qu’Alexis et Ursule. Vérifiez vous-même :

Revenons à son mariage. Pierre avait-il besoin d’identification pour se marier? C’est indéniable; car un nouveau marié ne pouvait pas donner des informations strictement verbales, s’il n’avait pas de témoins indiscutables pour prouver son identité et son célibat.

C’est exactement la situation de notre Pierre Lefebvre.  Sur l’Acte de mariage de Pierre Lefebvre et de Josephte Collard, aucun témoin n’est de la famille de Pierre. Personne ne peut répondre de lui. Le seul témoin enregistré est Charles Renault, frère de François Renault, qui deviendra son beau-frère après le mariage. Ce Charles Renault est présent simplement à cause du mariage double de Josephte et Louise Collard. Louise épouse François Renault, frère de ce Charles, qui est mentionné « présent au mariage » de Pierre et que l’on peut considérer sur l’Acte, comme son témoin.

Dans une telle situation, Pierre a dû, obligatoirement, présenter une preuve de son identité. Il est alors possible que le tout nouveau curé de Batiscan, l’abbé Laurent Aubry, qui n’appréciait pas du tout sa nouvelle « cure », n’a pas porté tellement d’attention en copiant les noms des parents de Pierre Lefebvre et qu’il a écrit Michel au lieu d’Alexis et M. Louise au lieu de Marie-Ursule, sur l’attestation qu’il envoya au curé Proulx.  Il est également possible que ce soit Pierre qui lui ait demandé d’inscrire ces noms. Mais alors, qu’est-ce qui pourrait justifier un tel comportement de la part de Pierre?

Nous avons déjà vu qu’il s’est fait léser de son héritage, par sa sœur Marie-Ursule et son beau-frère Paul Frigon avec la complicité de son frère Alexis et ses soeurs, dont l’une était novice chez les Ursulines, mais qui, elle, n’est pas mentionnée sur l’Acte de vente. Nous avons vu qu’à cause de son accent, il a éveillé des soupçons « d’espionnage » autour de lui, lors de sa visite à Batiscan.  A-t-il été l’objet d’une délation pour l’empêcher de récupérer son héritage? C’est toujours possible  et cela aurait été une bonne tactique à employer,  dans l’état d’esprit du Gouverneur Haldimand de l’époque.

On sait que le Gouverneur Haldimand reste en poste jusqu’en 1786, c’est-à-dire :  un an après le mariage à Terrebonne. Donc de 1778 à 1786, Pierre se retrouverait dans la position de cacher son lien personnel avec la région de la Susquehanna, où il a vécu de 1768 jusqu’à la révolution américaine. On peut également ajouter le fait qu’en quittant Yamachiche pour Terrebonne avec la famille de François Collard en 1783, il échappait au transfert des loyalistes vers la Nouvelle Écosse en 1784, avec lesquels il devait être inscrit. C’est surtout à partir de ce moment-là qu’il a pu être qualifié de « déserteur ». Il faut comprendre que de « défendre son innocence » à l’époque, n’était pas aussi facile qu’aujourd’hui. Les droits individuels n’avaient pas tellement d’importance aux yeux des autorités. Mieux valait ne pas s’y frotter. Je n’ai trouvé aucun dossier officiel qui nous indique qu’il est menacé de la sorte, mais nous verrons que le comportement de Pierre est suffisamment significatif.

Si on veut un exemple de la gravité d’être reconnu espion, disons que le 21 juillet 1797, David McLane, un homme d’affaires de Providence (Rhode Island), est pendu à Québec après avoir été reconnu coupable de trahison, par un jury de 12 Anglais, présidé par le juge William Osgoode . Il aurait « fomenté » la révolution chez les Canadiens français. Le «corps du supplicié fut descendu au pied de l’échafaud ; le bourreau en trancha la tête, la prit par les cheveux et la montrant au peuple, cria : «Voilà la tête d’un traître !» Il ouvrit ensuite le cadavre, en arracha les entrailles, les brûla.

Donc, suite à cette inscription du curé Proulx, en octobre 1785 à Terrebonne, disant que Pierre est « Anglais de nation », celui-ci commence aussitôt à voyager avec son épouse. En 1786 il est à Montréal, en 1787 il habite à Pointe Claire, en 1788 il demeure à Laprairie, en 1789 il est au Sault-au-Récollet (aux environs actuels de la rue Papineau et Boul Gouin, à Montréal), en 1790 il est à Louiseville et, à la fin de 1790, il est finalement « censitaire » sur une terre à Maskinongé, où résident des « loyalistes » reconnus, où son « accent » ne peut plus lui nuire, mais d’où il partira, encore une fois, en 1792.

Pourquoi autant de déplacement? Je n’ai trouvé aucun couple du Québec  qui se comporte de cette manière à cette époque. Habituellement, les nouveaux mariés s’empressent de s’installer sur une terre.  On ne peut s’empêcher d’avoir l’impression que Pierre fuit quelque chose qui le poursuit depuis son retour au Québec en 1778.

Quelle peut bien être la raison qui le fait fuir à nouveau en 1792, maintenant qu’il est, finalement, établi à Maskinongé?

Cette raison se trouve dans la nouvelle politique provinciale établie en 1792.  Récapitulons quelque peu. En avril 1786, Carleton obtient un deuxième mandat sous son nouveau nom de « Lord Dorchester ». Il succède à Sir Frederick Haldimand. La politique « anti-américaine » de Haldimand ne changera pas avec l’arrivée de  Dorchester. On se méfie toujours des « espions » américains et on continuera de s’en méfier jusqu’après la guerre de  1812.

Avant l’année 1791, lorsqu’on faisait un recensement, on n’identifiait pas les personnes; on les comptait.  Mais à partir de 1791, suite à l’entrée en vigueur de la nouvelle constitution, on devait, dorénavant, faire des élections  pour déterminer une assemblée. On dû alors identifier chacun des électeurs et établir des normes pour  ces élections :

« Les représentants seront élus à la majorité des voix des personnes qualifiées pour voter : dans les milieux ruraux, ces personnes sont celles qui possèdent des terres dont le revenu annuel est d’au moins 40 chelins, “ en sus de toutes rentes ou redevances, payables à même ces biens ou en considération de ces biens ”. Pour avoir droit de vote dans les bourgs ou municipalités, il faut posséder une habitation et un lopin de terre dans telle ville ou municipalité, “ possédant cette maison et ce terrain de la même manière que ci-dessus et en retirant un revenu annuel de cinq livres sterling ou plus ”. “ Des personnes qui, ayant résidé dans ladite ville ou municipalité pendant l’espace de douze mois précédant immédiatement la date de délivrance des writs [brefs électoraux] ordonnant l’élection, auront payé bona fide une année de loyer du logement qu’elles auront ainsi occupé au taux de dix livres sterling ou plus par année ”, jouiront du même privilège. Pour posséder le droit de vote, il faut de plus être âgé d’au moins 21 ans révolus, être sujet britannique par naissance, naturalisation ou par conquête et ne s’être pas rendu coupable de trahison ou de félonie. » [Lacoursière, 2:1995, p. 12-13]

 

Si Pierre pensait être maintenant à l’abri sur sa terre de Maskinongé, le recensement nécessaire aux élections  l’obligeait à dévoiler sa vraie identité et du fait même, indiquer qu’il avait vécu de nombreuses années aux USA avant la révolution américaine. Sa disparition depuis 1783 de la liste des loyalistes de Yamachiche allait également, refaire surface et achèverait de le condamner.

Le nouvel acte constitutionnel entrait en vigueur en octobre 1791 et Pierre signe un contrat de voyageur, sous le faux prénom de Joseph Lefebvre, appuyé sur une fausse résidence à Louiseville,  le 19 janvier 1792; c’est-à-dire : trois mois après l’entrée en vigueur du nouvel acte. Il part alors  pour l’Ouest, d’où il ne reviendra jamais.

Il a peut-être, de cette façon, « abandonné sa famille », mais il semble y avoir été quelque peu obligé. C’est l’impression qui se concrétisera encore plus, dans la suite de son histoire.

Nous n’avons, donc, pas encore fini d’entendre parler de lui.

 

André Lefebvre

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Andre lefebvre

Mon premier livre « L’histoire de ma nation » est publier chez:

http://fondationlitterairefleurdelyslibrairie.wordpress.com/

André Lefebvre