Le nouvel empereur visite l’Europe

Par Robert Bibeau. Le 27.03.2019. Sur le webmagazine Les7duQuébec.com

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Une manière d’apprécier les conditions de vie économiques d’un pays consiste à observer le comportement de sa classe politique. Depuis deux ans, le président américain Donald Trump fait l’objet de harcèlement judiciaire et d’intrigues pour ébranler son autorité. Les médias et l’opposition Démocrate le dénigrent, et plusieurs de ses collaborateurs ne se privent pas pour médire sur son compte, dévoiler ses malversations et alimenter la chronique, bref, une interminable saga dont le dépôt du rapport Muller ne semble pas le libérer. Toutes les énergies du locataire de la Maison Blanche se consacrent à se protéger de cette chasse aux sorcières. Par ailleurs, chacun connait l’état délabré de l’économie américaine (1,6% de croissance nette en 2018), surendettement généralisé, déficit récurrent et les cambistes appréhendent une dévaluation du dollar, monnaie de réserve internationale.

 

Pendant que l’empereur déchu se réjouit d’avoir survécu aux intrigues de ses courtisans, son rival chinois parcours les terres de ses vassaux pour y conclure alliances et contrats juteux que ces pauvres gueux, qui n’attendent plus rien de l’empire décadent, s’empressent de signer – parfois sans même invoquer le viatique « droit de l’homme démocratique », fadaise dont Macron a péniblement murmuré l’incantation devant les Champs-Élysées – l’avenue des éborgnés – avant de se coucher devant le monceau de commandes offert au grand capital français qui n’en demandait pas tant. La rencontre de mardi 26 mars, entre la chancelière Merkel – grande argentière de l’Union – Macron, ministre de la guerre de l’Union – Junker, le plénipotentiaire de l’Union, et leur nouveau suzerain devraient indiquer les modalités de la nouvelle alliance impérialiste à négocier entre l’empire du Milieu et l’empire européen. Il est à parier que cette rencontre au sommet – beaucoup moins médiatisée que le futile sommet de Hanoï – aura d’immenses conséquences internationales, davantage du moins que le rapport Muller.

 

Il n’est pas étonnant de constater que Xi Jinping est largement soutenue par les différentes factions du grand capital chinois et de ce fait par la classe politique chinoise. En Chine, l’exercice du pouvoir est serein et la prospérité économique (7% de croissance en 2017) comble de félicité les divers segments de la bourgeoisie exaltée. Xi Jinping parcours le monde à la recherche d’occasions d’affaires, de nouveaux marchés à conquérir – de technologies et de savoir-faire à pirater – de ressources et de produits à marchander (minerais, céréales, oléagineuses, machines-outils, moyens de transports, ports, aéroports, voies ferrées, avions, réseaux électriques, terres arabes et vignobles, réseaux de communication, infrastructures touristiques, tours à bureaux) et de traités à parafer.

 

La Chine impériale s’est lancée à la conquête du monde capitaliste et au cours de cette épopée historique – qui structurera profondément l’économie du XXIe siècle – la tournée européenne du chef d’État-major du grand capital chinois prend l’allure d’une cavalcade triomphale.  Prolétaires de la Terre observer bien le prochain maitre du sérail.

 

Le capital impérial chinois propose un nouveau Plan Marshall (2), destiné à la planète toute entière et prénommé les « Nouvelles routes de la soie » que notre webmagazine a moult fois présentées.(3) Ce sont 1000 milliards d’euros destinés à construire des infrastructures maritimes, portuaires, aéroportuaires, routières et ferroviaires qui relieront les centres mondiaux de production – de transformation – et de consommation en une seule économie globalisée sous hégémonie du grand capital international à prédominance chinoise. (4) Les routes de la soie sont la réplique chinoise au projet réducteur « America First » des républicains américains. Dans le projet des « Nouvelles routes de la soie » l’accent est mis sur les moyens de transport, car le développement mondialisé, différencié et à forte productivité des moyens de production et des forces productives sociales (main-d’œuvre salariée) entrainent que la plus-value est plus abondante et plus facile à réaliser quand les marchandises sont déplacées d’un site de transformation spécialisée à un autre, jusqu’au marché de consommation. C’est que les couts de transport ont été grandement réduits avec l’usage répandu du mazout de mauvaise qualité, polluant et très largement disponible. Voilà une perspective qui devrait préoccuper les fanatiques de l’« urgence climatique-sauvons la planète », qui seraient mieux avisés de s’insurger plutôt que d’embêter les automobilistes en gilets jaunes. (5)

 

Les efforts de Macron pour battre le rappel des capitales européennes sont fortement compromis (6). Les capitales vont où se trouve le capital et l’Italie a déjà conclu une entente offrant d’accueillir les investissements chinois dans les ports de Venise, Trieste, Gênes et Palerme. La Grèce a cédé Le Pirée il y a quelques années et le Portugal puis l’Espagne ont ouvert leurs portes aux investissements chinois, tandis que la Cité de Londres négocie des accords avec la bourse de Shanghai. Incidemment, le Brexit est une entrave à cette entente, car le capital chinois souhaite un accès à l’ensemble du marché financier européen. L’Allemagne vend pour 115 milliards d’euros par année à la Chine et elle achète tout autant. L’Allemande BASF a réalisé l’an dernier pour 10 milliards d’euros le plus gros investissement industriel jamais vu en Chine. Ne parlons pas des Pays-Bas dont les ports sont la porte d’entrée de l’essentiel des importations made in china, et où des groupes chinois sont entrés dans le capital à hauteur de 35% pour le terminal Euromax de Rotterdam. La France a accueilli 1,6 milliard d’euros d’investissement chinois en 2017, contre 2,5 milliards pour l’Italie, et encore davantage pour l’Allemagne. Bref, l’Europe a déjà le bras tout entier enfoncé dans la gorge du dragon et l’Union ne peut que s’incliner. En signant le protocole (BRI – Belt and Road Initiative), l’Italie va rejoindre un cadre juridique et financier établi pour les quelque 80 pays déjà associés aux « Nouvelles routes de la soieBRI ». (6)

 

Qui paye dirige l’orchestre dit le dicton, désormais c’est la Chine qui tient les cordons de la bourse pleine de yuans destinés à l’orchestre européen. Aucune illusion toutefois, tout comme le Plan Marshall de 1948 visait à inféoder les vassaux européens à leur suzerain américain, les Routes de la soie de 2019 visent à aliéner le capital européen à leur suzerain de Pékin. En changeant de maitre, le serf ne change pas de statut.

 


 

NOTES

 

  1. Les médias chinois sont à la manœuvre https://www.msn.com/fr-ca/actualites/monde/prudence-face-à-la-menace-médiatique-de-la-chine/ar-BBVb97W?ocid=spartandhp
  2. Plan Marshall : http://www.toupie.org/Dictionnaire/Plan_marshall.htm
  3. Pourquoi l’Europe a peur des routes de la soie (février 2018) http://www.les7duquebec.com/7-de-garde-2/pourquoi-leurope-a-peur-des-routes-de-la-soie/ et aussi https://information.tv5monde.com/info/que-sont-les-nouvelles-routes-de-la-soie-291725
  4. La Chine se réorganise pour une guerre commerciale permanente (mars 2019) : http://www.les7duquebec.com/7-dailleurs-2-2/la-chine-est-reorganisee-pour-une-guerre-commerciale-permanente/
  5. Gilets jaunes contre gilets verts http://www.les7duquebec.com/7-au-front/les-gilets-jaunes-contre-lurgence-climatique-et-la-transition-energetique/
  6. https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/video-trois-questions-sur-la-visite-de-xi-jinping-en-france_3245309.html?fbclid=IwAR3pKWjdcO7EF5xo_EfXxUNe2j7W4eeMj–5r9Li0pAasWnr_uAtm_C__Zg#xtor=AL-79-[article_video]-[connexe
  7. https://information.tv5monde.com/info/visite-de-xi-jinping-en-europe-il-n-y-aucun-signe-d-une-expansion-agressive-de-la-chine-291726

 

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Robert Bibeau

Robert Bibeau est journaliste, spécialiste en économie politique marxiste et militant prolétarien depuis 40 ans. http://www.les7duquebec.com

13 pensées sur “Le nouvel empereur visite l’Europe

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    27 mars 2019 à 7 07 24 03243
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    Après l’arrivée des jésuites au XVIIè S., et malgré le décret impérial de l’interdiction de la religion chrétienne en 1724, la Chine a été considérablement colonisée par les Occidentaux cependant que les révoltes anti-occidentales contre les puissances coloniales Européennes et Américaine se succédaient. Aujourd’hui la Chine reprend la main sur l’Occident et rétablit le rapport de forces perdu dès le XIXè S. à l’issue des deux guerres de l’opium, toutes les deux perdues par la Chine et notamment la révolte des Boxers (55 jours de Pekin) au début du XX è S. qui s’acheva par une victoire de l’Occident. Des humiliations à l’origine de la crise sociale et économique traversées par la Chine.

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    27 mars 2019 à 8 08 47 03473
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    “Si vous contrôlez le pétrole, vous contrôlez les nations ; si vous contrôlez la nourriture, vous contrôlez les peuples.” ► Henry Kissinger

    “Quel que soit le prix de la révolution chinoise, elle a été manifestement remplie de succès pas seulement en produisant une administration plus efficace et plus motivée, mais aussi en poussant haut le moral et en accomplissant un objectif de communauté. L’expérience sociale en Chine sous la conduite du président Mao est une des plus importantes et réussies de l’histoire de l’humanité.” ► David Rockefeller, New York Times, 1973

    David Rockefeller envoya son protégé et homme de terrain géopolitique Henry Kissinger dès 1971 en Chine pour préparer la reconnaissance officielle de la RPC par l’admnistration Nixon. Cet évènement (la visite officielle de Nixon en Chine) vint à point pour entériner ce que l’empire avait aidé à créer, puisque les États-Unis larguèrent les nationalistes de Chang Kaï Chek (Kuomintang) en rase campagne vers 1946, lui laissèrent Formose (Taïwan) pour refuge et le fric du trafic de drogue dont le Kuomintang était responsable pour l’OSS (prédécesseur de la CIA), les États-Unis soutinrent Mao et la révolution d’état, voyant un plus grand potentiel pour le futur impérialiste. Ceci ne devrait surprendre personne, car étant dans la continuité du financement de la révolution bolchévique en Russie (Lénine et Trotsky) par la City de Londres et sa succursale de Wall Street (cf. les recherches de l’historien Antony Sutton) ► https://jbl1960blog.wordpress.com/2019/03/17/lessentiel-du-pr-antony-c-sutton-en-versions-pdf-revues-et-corrigees-par-jo-busta-lally-en-mars-2019/

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      27 mars 2019 à 10 10 11 03113
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      Les âneries que Rockfelker a éructées, notamment à propos de la glorieuse époque de Mao, laquelle a généré des massacres qui se chiffrent en millions de morts, sont légion.

      Remarquez que la drogue qui a passablement anéanti les peuples de Chine, entre autres, voit sa consommation en cours de légalisation dans les pays de l’U.E. : le tout estampillé « usage médical ». Le cynisme est viral. Aucune antidote.
      Toutefois j’y vois comme un retour de manivelle …

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    27 mars 2019 à 8 08 51 03513
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    La réalité, que bon nombre refuse toujours aujourd’hui par dissonance cognitive, est la suivante : les banquiers, les grandes familles de la finance ont toujours financé les régimes dictatoriaux et les dictateurs, des monarques européens au XVIIIème siècle aux pires dictateurs du XXe siècle (Lénine, Trotsky, Staline, Mussolini, Hitler, Mao, Pinochet, Videla, Pol Pot, monarchies rétrogrades du Golfe, en passant par l’entité sioniste, nos pseudo-démocraties libérales, dictatures douces, se durcissant à volonté pour faire place au totalitarisme monopoliste étatico-industrio-financier, le véritable fascisme répondant à la définition même émise par Mussolini.

    La Chine ne fait que suivre le cursus que lui a imposé la City de Londres depuis les deux guerres de l’opium du XIXe siècle, qui l’ont dévastée. Elle a été érigée en modèle pour l’infrastructure de contrôle des populations à étendre à l’humanité. L’ingénierie sociale élitiste et eugéniste est une fois encore à l’œuvre derrière le “modèle” chinois.

    Cela ne veut bien évidemment pas dire que l’ensemble du peuple chinois est derrière ce projet comme l’ensemble du peuple américain n’est pas derrière le projet du Nouvel Ordre Mondial hégémonique ; mais l’ensemble de ces populations est suffisamment distrait, suffisamment endoctriné, pour ne pas vraiment se rendre compte de ce qui se passe et de ne réagir que par “patriotisme” pavlovien..

    Espérons pour l’humanité que la Chine finisse par s’éveiller… dans le bon sens ► https://jbl1960blog.wordpress.com/2016/08/27/changement-de-coquille-en-vue/

    Car clairement, le Bernie veut arriver à pied par la Chine ► https://jbl1960blog.wordpress.com/2018/06/03/le-bernie-veut-aller-a-pied-jusquen-chine/ Et oui, la menace est bien réelle cette fois, pire que l’hypothétique Théorie du RCA de mes 2 tiques…

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    27 mars 2019 à 8 08 59 03593
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    Incidemment, le Brexit est une entrave à cette entente, car le capital chinois souhaite un accès à l’ensemble du marché financier européen.
    =*=
    La question, effectivement, est qui pilote qui…
    https://jbl1960blog.wordpress.com/2016/07/10/qui-pilote-qui/

    Notez bien que Pepe Escobar œuvre à cette intégration eurasiatique de manière assumée, et malgré son style d’écriture inimitable, je ne suis pas du tout d’accord avec lui…

    Mais est-ce que finalement la question n’est pas plutôt ; Qui croit tenir qui ?
    Page 22 de ce PDF ► Nouvel Ordre Mondial : La Chine adoubée par la City de Londres ► https://jbl1960blog.files.wordpress.com/2018/04/la-city-de-londres-au-cc593ur-de-lempire1.pdf

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    27 mars 2019 à 10 10 49 03493
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    Vous et moi sommes bien sûr la même longueur d’ondes. Merci pour vos promptes réponses.

    Pour en revenir à la GB et à l’interminable BREXIT …

    D’un point de vue idéal industriel, les Britanniques n’ont que les réacteurs Rolls-Royce qui aparaissent aujourd’hui moins fiables et avantageux que les US General Electric (il se dit dans le milieu aéronautique que cette qualité est due en bonne partie au partenariat GE  avec le français Safran) .
    Cela étant, si les Anglais jouent mal…. ils gagnent souvent sinon toujours. Ils ont compris depuis longtemps que si la nature même d’un jeu est d’en faire accepter les règles par tous, il peut se révéler commode de s’en dispenser soi-même. Cette stratégie  biaisée suinte depuis la Guerre de Cent ans jusqu’au maintien de la Livre Sterling dans l’U.E.
    Le Brexit sera sans doute une autre merveille de duplicité que les partenaires européens n’assimileront qu’après coup …

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