Le père non prodigue!!!

ANDRE LEFEBVRE

Le Soleil, très haut dans le ciel, se prépare à descendre vers l’Ouest, où il ira passer une autre nuit, au loin, derrière les montagnes. Une route, ou plutôt, une piste de terre assez large, se coule en parallèle de la rivière Missouri, pour aller traverser le petit hameau de St-Ferdinand. C’est un petit village planté  dans une contrée tellement belle et fertile que les habitants de la région l’appellent « Florissant du Missouri».

Sur cette piste, un jeune cavalier solitaire, laisse sa monture avancer au pas. Il observe attentivement trois hommes, dont un Amérindien, assis sur une peau de bison, à l’ombre d’une cabane. Cette cabane est construite en piquets, enfoncés dans le sol, supportant un toit qui semble de chaume. Les trois hommes discutent et leurs paroles, en bouffées de fumée, s’éjectent de leur bouche où se trouve coincée une pipe de plâtre.

-Mon frère « nuage orageux » a raison. Mieux vaut ne pas conduire les « long couteaux » chez mon peuple. Les Sioux n’accepteront jamais de quitter la terre de leurs ancêtres.

-Mais les Américains ne veulent pas vos terres; ils veulent simplement apporter leur amitié au peuple Sioux du jeune chef. Écoute Lefebvre; essaie d’expliquer ça clairement à ton frère et mon ami Sioux.

-Crois-tu, Charbonneau, que mon jeune frère Sioux, ne comprenne pas « clairement » la situation? Il constate facilement qu’une majorité des Yankees venus dans l’Ouest, sont des voleurs de grand chemin et, il n’a qu’à regarder vers l’Est pour voir que les « long couteaux » qui les suivent, sont les voleurs des terres qui bordent ces grands chemins.

-Hugh! « Nuage orageux » a bien parlé. Les longs couteaux, eux, parlent avec une langue fourchue. Ce sont des coyotes qui s’emparent de tout,  sournoisement, sans même vouloir combattre. Ils sont encore pires que les « habits rouges ».

-Personne, ni toi Lefebvre, ni les indiens, ne pourra empêcher la venue de la civilisation. Le gouvernement américain le veut ainsi. Il n’y a rien qu’on puisse faire pour empêcher que cela se produise.

-Ça me fais rire de t’entendre défendre la civilisation, Charbonneau. Tu sais que je te connais depuis longtemps et que je sais que tu es encore plus « sauvage » que la plupart des indiens que j’ai rencontré. Ma réponse est non. Je ne conduirai pas la troupe de Manuel Lisa  aux chefs Sioux. Mon nom ne servira pas cette fatalité.

-Mon frère « Nuage orageux » croit donc que Charbonneau dit vrai? Les longs couteaux parviendront à prendre nos terres?

-Je pense que si le peuple Sioux ne réussit pas à définir un territoire qui leur appartienne et à le faire accepter par le grand chef des « longs couteaux », les  Yankees repousseront mes frères rouges jusqu’au-delà des montagnes brillantes comme l’ombre du soir, qui s’étend graduellement vers l’Ouest, repousse les rayons du Soleil. J’ai peur que la nuit vienne pour mes frères rouges. Mais je refuse d’y participer.

-J’apporterai la pensée de « nuage orageux » chez les miens. Les chefs pourront méditer sur la sagesse de ses paroles.

Charbonneau frappe sa pipe sur son talon et se lève.  

– Le jeune chef a raison. Il lui faut apporter les paroles de son frère « Canayen » aux autres chefs. Quant à toi Lefebvre, je ferai part de ton refus au Colonel. Salut!

-Salut Charbonneau; bonne route. Mes saluts à Sacagawea!

Charbonneau à son arrivée au fort de Manuel Lisa, repartira avec l’expédition; et sa femme, Sacagawea, âgée de 25 ans, décédera des fièvres au fort, en décembre de cette année-là, pendant son absence.

Le cavalier solitaire s’était arrêté à dix pas de la cabane. Il avait entendu une partie de la conversation.

Le vieux « coureur de bois » enlève alors la pipe de sa bouche et lève les yeux. Il sent un frisson glisser sur sa nuque lorsque son regard croise celui du jeune inconnu.

-Salut étranger. Tu sembles avoir longtemps voyagé. Viens t’assire près de nous. Tu pourras te reposer un peu.

-Merci monsieur. Je n’ai pas pu empêcher d’entendre votre nom. Suis-je devant Pierre Lefebvre de l’Ormière?

Le vieux incline la tête affirmativement. L’inconnu poursuit alors :

-Je suis Laurent, votre fils.

L’indien se lève et salut son ami. « -Je dois te quitter mon frère. Que le « Maître de la vie » te protège. » Il saisit son fusil et sa lance, part en courant, saute sur son cheval qui, lui, s’élance au galop pour disparaitre dans un nuage de poussière.

Je ne voulais pas faire fuir votre invité, père, j’espère que tu me pardonneras.

-Il n’a pas fuit; les chevaux des Sioux ne connaissent que deux vitesses : arrêté ou au galop. Répondit Pierre en souriant. Comme ça tu es mon fils Laurent. Je suis très heureux de te voir. Sois le bienvenu chez moi. Considère ma maison comme la tienne. Et il saisit la main de son fils qui venait de démonter. –« Viens! J’apporte à boire et à manger; on s’assit à l’ombre pour parler ».

Quelques minutes plus tard le vieux Pierre dépose une cruche et deux gamelles devant lui. Il s’assoie et regarde son fils. Ses yeux brillent et le nuage sombre recouvrant habituellement sa physionomie s’est dissipé.

-Mais tu es devenu un beau gaillard, ma Foi-yeux. La dernière fois que je t’ai vu, tu avais deux ans. J’vois que tu as adopté la profession de « coureur de bois » comme tous ceux de la famille.

-Ce n’est que temporaire, père. Quand je retournerai chez moi, je ne voyagerai plus.

-Pourquoi? C’est un travail des plus respectables et surtout le  plus valorisant que je connaisse. Qu’est-ce qui t’amène dans le coin?

-Je suis en mission.

-En mission? Ne me dis pas que tu es éclaireur pour l’armée anglaise!!! Tu risques beaucoup en venant ici; la guerre va se déclarer bientôt entre les Anglais et les Yankees.

-Non; je ne suis pas éclaireur de l’armée. Je suis un engagé « voyageur ». Je travaille pour Toussaint Pothier. D’aileurs, la guerre est déjà déclarée mais vous ne le savez pas encore dans la région. On a repris Michilimakinac il y a dix jours; mais ma mission, je l’ai reçu de ma mère, ta femme.

-Ma belle Josette??? Comment va-t-elle? Qu’est-ce qui se passe??? Est-elle en danger???

-Non père. Tout va bien chez nous.

Et Laurent commence à expliquer pourquoi il a cherché son père durant  les deux dernières années. La conversation dure jusqu’à tard dans la nuit. Le père Lefebvre finit par se lever et dit :

Nous réglerons ton petit problème demain matin. Pour l’instant allons nous coucher. On va t’installer un lit dans la maison. Viens!

Le lendemain, le 27 juillet 1812, Laurent Lefebvre rédige une lettre qu’il prévoit faire parvenir à sa mère. Son père Pierre se tient debout derrière lui.

J’aimerais bien envoyer un message à ta mère si c’est possible, garçon.

-Il faut faire attention puisque tu devrais être décédé. Que veux-tu que j’écrive?

-Fais comme si c’était toi qui écrit : « J’envoie mes compliments à tous mes voisins et amis; et surtout à Augustin Clément. » Ajoute : « Adieu ma chère femme ».

-C’est fait. Est-ce que tu as un message pour mes frères?

-Quand tu les verras, tu leur diras que je n’ai jamais cessé de penser à ma famille et que la seule raison qui m’a toujours empêché d’aller la rejoindre fut que je ne voulais pas que le nom de notre famille soit sali par de fausses accusations « d’espionnage » ou de « désertion ». Raconte-leur mon histoire. Dis-leur que ma jeunesse s’est déroulée sur la Susquehanna, que les autorités anglaises m’ont soupçonné d’être un espion américain et que j’ai dû fuir ma famille.

-Mais toutes ces accusations sont maintenant choses du passé. Pourquoi ne reviens-tu pas avec moi?

-Parce la situation n’a pas encore changé. Mais la principale raison est que je suis vieux et « Canayens » depuis trop longtemps. Je ne suis ni Anglais, ni Américain, ni Français. Mon pays s’étend du fleuve St-Laurent jusqu’aux Montagnes brillantes, et de la Baie de Hudson jusqu’à la Louisiane. Vous autres Québécois, ne vous en rendez pas compte mais les Anglais vous ont confinés dans une réserve tout comme ils le font pour les autochtones. Ils ont ainsi divisé les « Canayens » qui couvraient tout le continent. Ils ne vous ont donné qu’une réserve encore plus petite qu’aux sauvages, dont la moitié est pratiquement inhabitable. Moi, je vis sur « mon » continent et je ne pourrai jamais vivre et je ne mourrai, surtout pas, dans une réserve.   

Deux jours plus tard, Laurent quittait son père pour ne jamais le revoir. Le faciès de Pierre Lefebvre redevint celui de « Nuage orageux ». Il sera, probablement,  lâchement assassiné trois ans plus tard, on ne sait par qui. Il est, à mes yeux, l’un des derniers vrais « Canayens ».

À suivre.

André Lefebvre

 

 

 

 

 

 

 

 

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Andre lefebvre

Mon premier livre "L'histoire de ma nation" est publier chez: http://fondationlitterairefleurdelyslibrairie.wordpress.com/ André Lefebvre

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