Le petit cheval de fer!!!

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ANDRÉ LEFEBVRE  En ce matin du 2 janvier 1704, Louise Duclos/Lefebvre, enceinte de cinq mois, aidée de sa fille aînée Marguerite, prépare le petit déjeuner pour la famille. Lorsque la table est garnie, elle réveille tout son monde qui récupère de la soirée du jour de l’an.

Quelques minutes plus tard, les six enfants, plus le bébé âgé d’un peu plus d’un an, se tiennent  tous devant elle.

Mes enfants, ce matin est celui de la bénédiction paternelle comme à chaque année. Mettez-vous à genoux, votre père arrive.

Gabriel-Nicolas vient prendre place près de son épouse et ses yeux pétillent d’une fierté certaine devant ses enfants agenouillés. Trois belles filles et quatre garçons sur lesquels, lui et son épouse fondent leurs espoirs. Les deux parents se regardent et se sourient percevant la même pensée chez chacun : « Nous allons réussir à former une belle famille! »

–          Mes enfants, avant de vous donner ma bénédiction, je veux vous dire ce qu’elle signifie pour notre famille. Les membres de la  famille Lefebvre, sont des hommes et des femmes qui vivent selon des principes très clairs. En fait, ce sont ces règles qui font de vous tous des Lefebvre.  Elles deviennent donc les lois de notre famille, auxquelles chacun de vous doit obéir. Sachez qu’il est vrai que nous sommes originaires de Paris, Île de France; mais vous tous, ici, vous êtes des Canayens tout comme je le suis devenu moi-même. 

–          Comme vous le savez, il existe des lois établies par les autorités; et nous devons nous y conformer. Par contre, au-dessus de ces lois, existent les lois de la nature. Et ces lois sont encore plus importantes que celles des autorités. Elles sont au nombre de deux : le droit à la vie et le droit au respect de tout ce qui existe dans la nature. 

–          Les lois de notre famille sont basées sur ce respect dû à la vie et à la nature. Mais, en plus, nos lois familiales exigent, de chacun d’entre nous, de mériter le respect de soi. En dérogeant à une seule de ces lois familiales, il nous est impossible de mériter ce respect de nous-mêmes. Je vous les répète encore une fois : 

–          Il vous  faut ne jamais mentir, quelles que soient les situations où vous vous trouvez.

–          Il vous faut ne jamais promettre, si vous n’êtes pas assurés de tenir votre promesse. 

–          Il vous faut ne jamais manquer à la parole donnée. Donc ne la donnez qu’avec énormément de discernement. 

–          Il vous faut ne jamais refuser d’aider une personne dans le besoin.

–          Il vous faut ne jamais accepter la violence gratuite; car si vous l’acceptez, vous êtes aussi responsable que ceux qui font violence. 

–           Ces lois sont les seules qui vous permettront de vous respecter vous-même. C’est là, encore plus important que de mériter le respect de ceux qui vous entourent. Car vous serez toujours les juges les plus sévères envers vous-mêmes, ne l’oubliez jamais.

–          Voilà les lois que vous devez suivre pour être de vrais Lefebvre. Elles siègent au-dessus de toutes les autres lois que vous rencontrerez durant votre vie. Et c’est donc pour vous demander de ne jamais oublier QUI vous êtes vraiment, qu’en ce matin du deuxième jour de l’année, je vous bénis tous, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Les enfants répondent d’une seule voix : « -Amen » et se lèvent rapidement pour embrasser leur père et leur mère. Ils prennent ensuite place autour de la table d’où s’élève un babillage ininterrompu.

Il y avait bien quelques autres règles que Gabriel-Nicolas transmettait peu à peu à ses enfants. Il disait souvent, par exemple :

–          Mon fils (ou ma fille) quel que soit l’homme, le frère, le père, l’ami, le roi ou le prêtre à qui tu abdiques ta volonté, sois assuré qu’il finira toujours par en abuser. Garde donc fermement ta liberté de penser et d’agir; de la sorte tu seras toujours responsable de toi-même.

C’est là le genre d’éducation que reçoivent les enfants de cette famille Lefebvre. Il faut cependant remarquer que cette philosophie ressemble étrangement à celle des Amérindiens de l’époque, que les Canayens côtoient quotidiennement. C’est d’ailleurs pourquoi elle prend racine chez la plupart des familles Canayennes  et surtout chez celles des « coureurs de bois ».

Un certain avant-midi de la fin du printemps de cette année 1704,  les habitants de Batiscan sont assez étonnés de voir leur village traversé par un groupe de quatre cavaliers Mohawk traînant deux beaux chevaux à leur suite. Ce sont deux superbes chevaux gris pommelés. Les chevaux en question font plus de remous, dans le village, que les Iroquois eux-mêmes; puisque la Grande Paix était établie depuis 1701.

En fait, depuis 1697, les Iroquois démontrent une attitude de moins en moins intransigeante envers les Canayens. Le traité de paix est finalement signé en 1701, grâce principalement à Nicolas Perrot et aux « coureurs de bois » en général. Nous n’insisterons pas indûment sur la fraternité de Gabriel-Nicolas Lefebvre et du chef Mohawk, Loup gris; mais voici le document du traité de paix  avec les « signatures »  des chefs:

 

Il arrive donc, de temps à autre, que les Iroquois vendent des chevaux aux Canayens. Mais cela se produit surtout dans la région de Montréal. Jamais, jusqu’ici, on avait eu l’occasion de les voir à Batiscan. Les chevaux vendus pouvaient provenir, soit de Nouvelle- Angleterre ou de la région des grands lacs. Ils s’ajoutaient au peu de chevaux venus de la France. Éventuellement, suite aux croisements, au genre de  travail et au climat du pays, se développerait cette race spéciale de chevaux canadiens, remarquables pour leur endurance, appelée « Le petit cheval de fer ».

Ce matin-là, les Mohawks traversent le village sans s’arrêter et tous se demandent où peuvent bien se diriger ces Iroquois avec leurs chevaux. Le calme habituel revient rapidement après leur passage.

Chez Gabriel-Nicolas Lefebvre, la vie va son train et tous, incluant les enfants, s’occupent à leur tâche respective. Quel n’est pas l’étonnement du jeune Antoine Lefebvre de voir arriver les Iroquois à cheval.

–          Maman! Maman! Des sauvages arrivent chez nous! Viens voir ! Viens voir!

Marie-Louise, sort de sa « cuisine d’été », en s’essuyant les mains sur son grand tablier, et s’approche du groupe d’indiens. Celui qui semble diriger, saute du cheval et lève la main en signe de paix.

–          Ma tante a-t-elle oublié celui qu’elle a guéri?

–          Mon doux seigneur! Mais c’est mon neveu, le fils de Loup Gris!  Elle attrape l’indien par les épaules et lui embrasse les deux joues. T’es encore plus beau et plus fort que lorsque  je t’ai soigné. J’ne croyais vraiment pas te revoir un jour! Que j’suis donc contente! Viens avec tes amis; Gabriel va être très heureux de te revoir. Antoine; vas chercher ton père au champ. Dis-y de venir; mais ne dis rien au sujet des indiens. On va y faire la surprise.

–          Ça ne sera pas long; maman. J’reviens tout de suite.  

Antoine part aussitôt à la course, et les indiens, abasourdis de l’accueil de Marie-Louise, laissent leurs montures libres dans le pré devant la maison. Le « neveu » regarde ses compagnons d’un air qui signifiait: « Qu’est-ce que je vous avais dit? Les Canayens ne sont pas comme les Anglais de chez nous ». Louise les fait entrer dans la maison et installe « ses invités » autour de la table de cuisine. Encore une fois, trois des Iroquois sont un peu mal à l’aise, mais se laissent diriger par la « femme blanche », amie de leur compagnon.

On entend, tout à coup, des pas sur la galerie et la voix de Gabriel :

–          Qu’est-ce qui se passe ma femme? Tu sais bien que…  

Figé dans l’ouverture de la porte, Gabriel regarde les sauvages assis autour de la table. Un sourire s’éclaire sur son visage et il s’avance vers son neveu qu’il a tout de suite reconnu. Le prenant dans ses bras il s’exclame :

– Ça alors! Mais c’est bien « Celui qui parle peu »! Le brave fils de Loup Gris! Comment vas-tu mon fils et qu’est-ce qui t’amène ici? Mon frère a-t-il besoin de moi?

– Non père; et Loup gris t’envoie son amitié. Je suis simplement venu faire un cadeau à ceux qui m’ont sauvé la vie il y a déjà quatorze ans.

– Sauvé la vie, sauvé la vie; y ne faut pas en faire un trop grand plat. C’est moi-même qui t’avais tiré une balle dans l’épaule. Tu n’as aucune dette envers moi, cher fils.

– Nous savons tous très bien, que tu aurais pu placer cette balle dans ma tête; donc tu m’as bien sauvé la vie; en plus tu m’as ranimé de ma noyade.

– Bon d’accord, d’accord. On ne va pas se chicaner pour si peu. J’espère que vous allez rester un petit bout de temps avec nous. Louise apporte la bière pour nos invités.

-Nous resterons le temps qu’y faudra pour bâtir un enclos et une écurie. Je vous ai apporté deux chevaux pour vous aider dans votre travail.

-Deux chevaux??? Ça fait bien trois ans que j’veux m’en acheter un et toi, tu m’en apportes deux?

-Viens mon oncle. Viens j’vais te les présenter. J’aimerais bien que tu viennes aussi, ma chère tante.

-J’arrive tout de suite; attendez-moi une seconde.

Louise enlève son tablier et c’est ainsi que la ferme de Gabriel-Nicolas Lefebvre s’enrichit d’un couple de très beaux chevaux indiens, en mai 1704.

 

À suivre

André Lefebvre

 

 

 

 

 

 

 

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Andre lefebvre

Mon premier livre "L'histoire de ma nation" est publier chez: http://fondationlitterairefleurdelyslibrairie.wordpress.com/ André Lefebvre

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