Le risque des taux d’intérêt à zéro

Jean Gagnon Dossier Actualité économique

Le moment est arrivé pour les banques canadiennes de publier leurs résultats financiers pour le dernier trimestre et pour l’ensemble de l’année qui s’est terminée le 31 octobre. La Banque de Montréal a été la première à s’exécuter hier en annonçant des bénéfices à la hausse de 16 % pour le quatrième trimestre comparativement au même trimestre de l’année dernière. Toutes les autres banques publieront leurs résultats d’ici le 8 décembre.

Elles ont probablement toutes réalisé de bons profits pour le trimestre, ce qui se traduira par une année très respectable, compte tenu du contexte économique. N’oublions pas que nous traversons la pire crise économique et financière depuis la grande dépression des années 30.

Comment les banques canadiennes peuvent-elles s’en tirer aussi bien, compte tenu que la récession leur a fait mal, comme à tout le monde ? Un grand nombre de leurs clients se sont retrouvés en difficulté financières, et n’ont pas pu rembourser leurs prêts. Les banques doivent accumuler  des provisions importantes pour absorber ces pertes sur prêts, comme elles avaient eu à le faire lors des deux trimestres précédents. Ces provisions, au moment d’être inscrites, sont l’équivalent d’une perte, et ont donc comme effet de réduire les profits du même montant.

C’est que les banques retirent actuellement des bénéfices énormes de leurs activités sur les marchés des capitaux, c’est-à-dire les achats et les ventes de valeurs mobilières, de contrats à terme de toutes sortes et de devises étrangères qu’elles effectuent pour leur propre compte. Car ne nous trompons pas, les gens les plus actifs sur les marchés des capitaux, les plus gros spéculateurs quoi, ce sont les grandes banques à travers le monde, dont les nôtres, bien sûr.

Et en cette période de crise économique, on leur a offert un terrain de jeu très propice en baissant les taux d’intérêt jusqu’à zéro, et en leur assurant que ces taux allaient demeurer là au moins jusqu’à l’été prochain.

Depuis six mois, le jeu est assez clair. On emprunte dans une devise faible, c’est-à-dire le dollar américain, et on investit dans les actifs risqués, soit les actions et les matières premières. Depuis le printemps, les spéculateurs répètent le stratagème, après après mois, et engrangent les profits mois après mois. La corrélation entre la baisse du dollar américain d’un côté, et la hausse des marchés financiers de l’autre est presque parfaite.

Les autorités gouvernementales ne semblent pas trop s’inquiéter de cette situation, car souvenons-nous qu’une des priorités lors de l’éclatement de la crise était d’éviter un écroulement du système bancaire.

Les baisses de taux devaient également permettre un plus grand accès au crédit pour les petites et moyennes entreprises, ainsi que pour les particuliers, et cela afin d’aider à le relance économique. Mais là, on n’a pas eu la même efficacité que pour le sauvetage des banques. Le taux de chômage continue de monter, et les économistes semblent incapables de prédire avec certitude quant cela se terminera.

Le risque de ces taux d’intérêt à zéro est que nous sommes en train de recréer le même environnement spéculatif qui a été à l’origine de la crise.

L’inflation des actifs risqués s’arrêtera bien un jour. En fait, elle s’arrêtera dès que la Réserve fédérale américaine manifestera une intention quelconque de hausser les taux d’intérêt. Alors le dollar américain va s’envoler et les bourses s’écrouleront à nouveau. Pourquoi ? Parce que tout le monde est du même côté, banques, hedge funds, spéculateurs avisés. Lorsqu’ils voudront tous prendre la porte de sortie en même temps, on risque de revivre le même scénario que l’hiver dernier.

Et qu’est-ce que cela aura apporté à la population en général ? Pas grand chose. Les banques seront en meilleure santé, bien sûr, mais elles se refermeront à nouveau comme des huîtres ne voulant pas prêter à des emprunteurs dont le bilan financier demeurera suspect. Quant aux gouvernements, ils auront les mains liés par les déficits causés par les programmes de relance dont les effets seront, au mieux, mitigés.

La vraie reprise, ce n’est pas pour l’an prochain. Le processus de guérison sera beaucoup plus long que l’on veut bien nous le laisser croire.

 

4 pensées sur “Le risque des taux d’intérêt à zéro

  • avatar
    25 novembre 2009 à 6 06 21 112111
    Permalink

    +1 🙂

    Et sans oublier la future forte poussée inflationiste aux USA avec toutes ces liquidités qui sont injectées actuellement.

    C’est à se demander si les politiciens US sont incompétents OU des vendus. Ce OU étant inclusif.

    Je comprends pas pourquoi ils prenent pas le controle des banques qu’ils avaient renfloué pour les obliger a financer les entreprises et particuliers relativement solvable.

    Si je me trompe pas ca été fait en UK mais pas aux USA. On pouvait racheter a bon prix en forcant les banques a ne pas surévaluer la valeur comptable de leur créance pourries.

    Répondre
  • avatar
    25 novembre 2009 à 14 02 36 113611
    Permalink

    J’ajouterais un ou deux facteurs à considérer:

    Les taux d’intérêt à 0% ont également causé une flambée des prix immobiliers au Canada. Ceci couplé à la sécurisation des hypothèques par la SCHL fera que ça coutera très cher au contribuable canadien lorsque cette bulle va crever, et elle crèvera à la moindre hausse des taux d’intérêts.

    De plus, l’endettement de tous les gouvernements des démocraties occidentales a attteint un niveau insoutenable. Pour ne donner qu’un seul exemple, ça prendrait tous les profits des 500 plus grosses compagnies américaines pendant 145 ans pour rembourser la dette américaine de 12 billions. Il est donc probable que nous assistions également à un effondrement de ces gouvernements sous le poids de leurs dettes.

    Dans un tel environnement, est-il surprenant que l’or bat des records?

    Répondre
  • avatar
    25 novembre 2009 à 18 06 06 110611
    Permalink

    Cette année et l’année prochaine, les principaux gouvernements vont devoir lever 12 000 milliards de dollars pour financer leurs dettes et déficits. C’est une augmentation énorme de la quantité d’obligations souveraine dans le monde. Le gouvernement américain à lui seul va devoir trouver 4 500 milliards de dollars en obligations l’année prochaine. Ce montant représente deux fois le capital total de la plus grosse Banque centrale du monde — la Fed. Même si les Chinois prenaient tout ce qu’ils ont dans leurs réserves financières et s’en servaient pour acheter la dette américaine, il resterait encore près de 2 300 milliards d’obligations invendues.

    En ce qui concerne le coût de la dette en lui-même, il va lui aussi atteindre des niveaux stupéfiants. L’administration Obama prévoit que les intérêts dépassent de 200 milliards de dollars leur niveau actuel, à 700 milliards de dollars d’ici 2019. C’est sûrement encore sous-estimé. Si le déficit atteint le niveau annoncé par l’ancien directeur du Bureau du Budget et de la Gestion, la dette nationale va grimper de 12 000 milliards de dollars à plus de 20 000 milliards de dollars en cinq ans.

    Y a une rumeur qui court dans certains milieux financiers actuellement, ça vaut ce que ça vaut … l’idée serait que le gouvernement Us va laisser passer Noël pour donner une chance à certaines companies de se renflouer avant d’annoncer mi janvier une dévaluation de leur monnaie …

    « Between now and Jan 1st 70 more big banks will fail and 70% of Retail Companies will be Bankrupt. The President will allow them to make as much as they can for the Christmas Holidays then Jan 15 there will be a Bank Holiday and their new currency will be issued with a devaluation of 6 to 10 to 1.  »

    Me demande s’il reste beaucoup de bullions sur le marché ?

    Répondre
  • avatar
    25 novembre 2009 à 22 10 04 110411
    Permalink

    @Marc
    Ca me surprendrait pas.

    Avec un telle dette US, il y a pas 36 solutions, soit on la rembourse pas soit on la rembourse en monnaie de singe :mrgreen: ce qui revient presqu’au même pour les créanciers. Ca rappelle le cas de l’apres guerre en Allemagne avec la dette énorme et une dévaluation massive.

    J’ai du mal a croire que les générations futures d’américains vont se serrer la ceinture pour les dépenses de leur parent et grand parent …

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *