Le symptôme usuraire

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YSENGRIMUS   On connaît tous l’image de l’usurier. Shylock, le Père Grandet, Séraphin Poudrier. Notre compréhension de la réalité de l’usure et surtout de ce qu’elle révèle socio-économiquement est, par contre, souvent plus émotionnelle que rationnelle. Notre analyse du fait usuraire –plus précisément du symptôme usuraire– est souvent un grand exercice larmoyant de moralisme passionnel (et indigné), dans le genre de celui que nous assène le bien décevant film Capitalism: A love story de Michael Moore, lamentation christianisante stérile, aux très pauvres vertus analytiques, et très semblable, au demeurant, aux reproches qu’on voit maint héros romantiques adresser à leurs prêteurs sur gages aux cœurs secs et aux pratiques intellectuellement incomprises.

Partons, si vous le voulez bien, des banques. Il fut un temps, pas si lointain, où les banques se contentaient, sans frais pour nous, de faire circuler notre argent en direction de la production effective et de s’enrichir exclusivement des profits de l’investissement agricole, manufacturier ou industriel, avec tout ce pognon des autres. La banque était actionnaire d’entreprises productives et ses revenus étaient le résultat direct de la production de valeur issue de l’économie réelle. On peut dire alors que, dans une logique capitaliste diurne et triomphante, il y avait profits des banques. Elles gardaient le gros de ces profits et nous en distribuaient des miettes sous formes de dividendes de toutes farines, infinitésimaux habituellement, mais bel et bien effectifs. Ce dispositif jojo et efficace était le symptôme non pas de quelque prospérité abstraite perdue mais bien de l’aptitude du secteur productif à dégager des profits nets, matériels et aisément privatisables, dans le cadre strict du programme capitaliste.

La baisse tendancielle du taux de profit, analysée par Karl Marx, est un phénomène économique à long terme qui tient tant à la nature des investissements qu’à l’organisation de la répartition de la propriété collective. En gros, un petit parc d’usines de charbon du 19ième siècle n’engageait que dix mille dollars d’investissement et ne dégageait que neuf cent dollars de profit annuel (9% de taux de profit). Un quartel pétrolier contemporain lève deux milliards de profit annuel mais doit engager trente-trois milliards d’investissement pour y parvenir (6% de taux de profit. Baisse tendancielle, donc). La quantité de profit brut augmente pharaoniquement, donnant une illusoire impression d’abondance et de progrès, mais le taux de profit diminue à mesure que le capitalisme croule et s’étouffe sous la lourdeur des investissements financiers requis par la technologie et les divers avatars de la distribution, de l’encadrement, de l’élimination de la concurrence, de la promotion publicitaire, de la propagande écolo-baratinante, du lobbying, de l’ajustement inflationniste minimal des salaires, des actionnaires à bien engraisser pour ne pas qu’ils détalent et de toutes les activités douteuses en augmentation chronique. Bilan: il faut de plus en plus une grue immense et complicouille pour soulever un caillou. Un investissement rapporte de moins en moins en proportion. Il enrichit donc moins celui qui s’y adonne.

Revenons à notre banque de tout à l’heure. Face à la crise structurelle du capitalisme qui se définit dans la baisse tendancielle du taux de profit, notre susdite banque trouve une solution subite, facile, dopante et, à court terme, incroyablement «profitable» (au sens fallacieux du terme cette fois-ci). Notre banque, pour compenser les pertes que lui impose inexorablement la complexité croissante du monde de la production matérielle des biens et services, instaure les frais aux usagers. Elle lève alors des montants subits, comme les plumes d’une grosse bataille de polochons. Cette profusion, cette danse des milliards, ne doit pas faire illusion. Derrière elle se profile son contraire: le resserrement des profits productifs effectifs. Aussi, si on peut encore parler de revenus des banques, on peut de moins en moins parler de profits des banques. Le pourcentage d’argent extorqué, changeant simplement de poches sans être associé à une production matérielle de valeur, est en constante augmentation. Le banquier est devenu usurier.

Que fait fondamentalement un usurier. Réponse: il monnaye un service improductif. Il vous fait payer pour accéder à un avoir financier élémentaire. La dimension élémentaire du service usuraire est cruciale ici. Dans le shylockingpégreux, par exemple, tu empruntes mille dollars et tu dois rendre mille deux cent dollars en soixante douze heures où on te casse les jambes. Notre culture économique nous a habitué à payer un certain taux d’intérêt (d’ailleurs tendanciellement le même pour tout le monde) pour de gros emprunts ne pouvant pas se contracter auprès d’un particulier (genre hypothèque). On continue de sentir que, sur un tel monceau de pognon, on paye pour le service qui nous y fait accéder, d’où le ci-devant loyer de l’argent. Mais la pratique consistant à vous faire payer pour simplement déposer un chèque ou extirper une pincée de biftons d’un guichet est le monnayage d’un service financier trop élémentaire pour qu’un bond qualitatif ne soit pas franchi ici. Le banquier est devenu usurier. Il n’investit plus au «profit» de son client. Il l’extorque, candidement, pour éviter de se lancer dans l’aventure de l’investissement, devenue hasardeuses, sans entamer ses revenus. Le phénomène se généralise à l’assurance. Il fut un temps où le montant d’une assurance était infime, le service se finançant grâce au flot des avoirs des assurés n’ayant pas réclamé (le tout se complétant des profits d’investissement classiques). Aujourd’hui l’assureur se contente de vous monnayer une empilade de monceaux de pognon que vous pourriez presque faire par vous-même, sous votre matelas, en vous assurant tout seul. Inutile de dire que l’assureur contemporain investit aussi énormément dans le labeur de ceux qui œuvrent à dénicher les faiblesses de votre contrat de police initial pour ne pas payer les réclamations. Devenue intrinsèquement malhonnête, l’assurance est de plus en plus une extorsion simple. Le service qu’elle monnaye devient si élémentaire qu’il tend vers l’inexistence.

C’est ici que l’agacement collectif face à l’usure ne doit pas masquer notre compréhension rationnelle du symptôme usuraire. La grande usure classique (Shylock, les banquiers lombards, etc.) apparaît, à la fin du Moyen-Âge, au moment du déclin du pouvoir aristocratique. Le déclin de l’aristocratie terrienne n’est pas le déclin de la productivité de la terre. C’est plutôt le déclin de la propriété exclusive par l’aristocratie des profits productifs globaux. L’aristocrate ne finit pas ruiné parce que ses terres produisent moins (souvent leur productivité progresse en fait, avec les technologies et l’amélioration des transports). Il finit ruiné parce que le taux de profit qu’il détient diminue devant celui du marchand, du potier, du drapier, du banquier. Ce n’est pas son secteur de production qui est en disparition, c’est sa classe sociale… Pour surnager dans ce nouvel espace concurrentiel, l’aristocrate se tourne vers l’emprunt à court terme et les usuriers pullulent. L’aristocrate devient de facto l’assisté de son banquier lombard ou juif (l’antisémitisme trouve son terreau putride juste là et pas ailleurs, d’ailleurs). Il met ses biens, trousseau, meubles et immeubles, au clou, en un ultime troc improductif où l’usurier triche à son propre avantage. Le symptôme usuraire du Marchand de Venise est l’indice de la crise irréversible de la propriété aristocratique.

Les capitalismes, commercial puis industriel, dans leurs phases florissantes, tendent à restreindre l’usure à sa part congrue. Les activités bancaires productives sont difficilement compatibles avec l’usure, service financier localement rentable mais socialement improductif, qui thésaurise statiquement plus qu’il n’investit dynamiquement. Puis quand la crise de la propriété capitaliste s’installe pour de bon, comme c’est le cas aujourd’hui, le symptôme usuraire réapparaît, sous une forme amplifiée, magnifiée, hautement nuisible et pernicieuse. Comme l’aristocrate de jadis était dépendant de son banquier lombard pour continuer de mener ses guerres de propriété foncière, l’investisseur d’aujourd’hui, nouvel assisté en voie de déclassement, attend scrupuleusement que la Fed lui alloue sa certitude de revenu non productif. Z’avez pas remarqué que l’investissement industriel contemporain (et son indice boursier en cisaille) n’attend plus après les cours usiniers ou manufacturiers, les marges de profit des secteurs, les tendances des marchés et de la production, les chiffres de l’emploi et de la consommation, mais bel et bien après les «mesure de relance» de la Fed (entendre: le rachat des mauvaises créance, c’est-à-dire, l’extorsion institutionnalisée du bien collectif pour renflouer l’investisseur déclinant). Le capitalisme au complet se transforme graduellement en une vaste assistance financière. Les ressources collectives sont de plus en plus ponctionnées pour faire flotter l’accapareur privé dans sa perpétuation stérile. Accaparement improductif. La grosse machine tourne de plus en plus à vide. Elle ne se finance plus que par la rapine d’état et les ponzifiades de tous tonneaux.

Reflux économique majeur, le symptôme usuraire contemporain signale la généralisation de la crise de propriété du mode de production capitaliste. La disparition du profit des actionnaires ne marquera pas la fin de la production mais simplement la conclusion de la phase d’accaparement privé que banques extorqueuses et investisseurs frileux retardent, à la petite semaine, en recourant au pis-aller terminal de l’extorsion usuraire improductive de toute la société civile, via les relais, encore temporairement dociles, des grands organismes régulateurs-serviteurs. La classe capitaliste est en train de disparaître.

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Ysengrimus

Voir ici: http://ysengrimus.wordpress.com/about/

16 pensées sur “Le symptôme usuraire

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    20 juillet 2012 à 0 12 37 07377
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    Bravo (Y) (L) Je ne crois pas avoir jamais lu un exposé aussi succinct et limpide de ce phénomène qui est à la source de la crise actuelle et le signe annonciateur de la fin de notre société. Si tout le monde comprenait parfaitement ce que vous dites ici et que chacun faisait tout en son pouvoir pour corriger cette dérive, notre civilisation pourrait prendre son second souffle.

    PJCA

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    20 juillet 2012 à 0 12 48 07487
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    Entièrement d’accord avec M. Allard.

    « Les voleurs eurent leur revanche quand Marx prouva la bourgeoisie coupable de vol. »
    George Bernard Shaw, Bréviaire du Révolutionnaire
    🙂

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    20 juillet 2012 à 2 02 11 07117
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    @ Pseudoki

    Surtout, bien distinguer entre: a) l’entrepreneur qui décide et doit faire un « profit » qui rémunère son initiative et son risque, et b) le banquier (capitaliste) qui ne fait pas un profit, mais touche un intérêt sur son capital quel que soit le résultat de l’aventure à laquelle sert son capital. Ce dernier est un parasite.

    PJCA

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    20 juillet 2012 à 3 03 29 07297
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    Excellent article,

    Il est rare de lire, des exposés aussi clairs, objectifs.
    Ce que nous vivons de nos jours est partafitement décrit; une fin de société, en la circonstance LA NOTRE.
    le monde DEVRAIT PRENDRE connaissance de la position du citoyen capable de réflexions.

    Vos articles se suivent et se ressemblent de véracités.

    Il semble plus que difficle de remonter cette dérive, Nous allons nous trouver jeunes et moins jeunes avec des bouées pour ne pas couler.

    Mais le poids de la réalité, nous emportera par le fond, le laxisme dont nous avons fait preuve se paye avec des larmes de sang; mais avec un réalisme incontournable.

    Il faudrait appliquer « Le Laboureur et ses enfants » avec substitution de par les Etats Usuriers

    Amicalement,

    Le Panda
    Patrick Juan
    Cet article est parti via Les Voix du Panda, si vous souhaitez lire les commentaires et réactions:
    http://www.panda-france.net/?p=14734
    Pour informations Merci encore!!;-)

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      20 juillet 2012 à 13 01 24 07247
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      Au Panda

      Si la France a VRAIMENT un nouveau gouvernement de gauche – ce que je ne crois pas – elle devrait profiter de la nuit du 4 août pour: a) voter la nationalisation des institutions financieres, b) affirmer son droit de battre monnaie, c) rembourser la dette publique en la ré-imputant aux contribuables c) au prorata de leurs actifs nets et d) annoncer un revenu/travail garanti à partir du 1er janvier 2013.

      C’est le message que des Français devraient relayer en France

      Pierre JC Allard

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    20 juillet 2012 à 7 07 39 07397
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    Quelle puissance. Ça m’ouvre l’appétit ce grondement instructif du loup.

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    20 juillet 2012 à 8 08 14 07147
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    Le capitalisme au complet se transforme graduellement en une vaste assistance financière. Voici un petit extrait qui est interressant sur ce point:Suivant des sources proches des législateurs américains, le Secrétaire au Trésor, Timothy Geithner, et le Gouverneur de la Réserve Fédérale, Ben Bernanke, se livrent actuellement à des pressions brutales sur le Congrès pour que celui-ci adopte, dans l’urgence, de nouvelles lois permettant d’organiser un méga-renflouement du système bancaire européen et transatlantique, dépassant même celui de 2008.

    source:http://www.solidariteetprogres.org/Geithner-et-Bernanke-manoeuvrent-pour-un-nouveau-mega-renflouement-des_08874 Bonne journée!

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    20 juillet 2012 à 12 12 55 07557
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    C’est pourquoi que, rendu au bout des possibilités acceptables de la notion du fisc, les gouvernements parlent de plus en plus de la notion de « l’utilisateur-payeur » qui servira à faire des « ponctions » additionnelles chez le citoyen.

    Bravo pour ton article Paul Laurendeau.

    Amicalement

    André Lefebvre

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    20 juillet 2012 à 13 01 18 07187
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    « au bout des possibilités acceptables de la notion du fisc, les gouvernements parlent de plus en plus de la notion de “l’utilisateur-payeur”. »

    Il y a bien analogie (mais pas identité) des procédures d’extortion ici. Mais il faut ajouter que ce faisant, les gouvernements singent le privé et, de ce fait, font ouvertement fi d’une de leurs fonctions essentielles: celle de l’intendance de la solidarité sociale. Les »clients » ne pouvant pas ici faire affaire ailleurs, les citoyens (qu’ils sont, en fait…) vont vite résister.

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    20 juillet 2012 à 15 03 25 07257
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    @ CM

    Les petits rentiers et tous les assistés de tous acabits sont les alliés circonstanciels du capitalisme contre le segment productif de la société, travailleurs et entrepreneurs.

    Cela est normal, puisque l’assistanat est toujours aux dépens de quelqu’un qui produit et au profit de quelqu’un qui ne travaille pas.

    Seules l’ignorance et l’inertie, soigneusement entretenues par les médias, font qu’on ne le voit pas et qu’un consensus large ne s’établisse pas contre le Système.

    http://nouvellesociete.wordpress.com/2009/03/21/capitalisme-ou-entrepreneuriat/

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    20 juillet 2012 à 15 03 50 07507
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    Bravo Je ne crois pas avoir jamais lu un exposé aussi succinct et limpide de ce phénomène qui est à la source de la crise actuelle et le signe annonciateur de la fin de notre société. Si tout le monde comprenait parfaitement ce que vous dites ici et que chacun faisait tout en son pouvoir pour corriger cette dérive, notre civilisation pourrait prendre son second souffle.
    PJCA
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