L’égoïsme et la force

PIERRE JC ALLARD

J’ai dit récemment  que je prendrais du recul de l’actualité pour parler davantage du long terme. Je vais le faire, entre autres, en consacrant plus de temps a la mise en ligne et donc en disponibilité élargie de bouquins que j’ai déjà publiés, mais aussi de textes qui, colligés, deviendront aussi des bouquins dont l’ensemble décrira un projet cohérent de nouvelle société.

Il y a un caveat avant de changer la société.  Un constat à faire sans lequel tout est inutile. Faisons ce constat. 

On parle d’une Nouvelle Société, mais qu’est-ce qu’une société ? Une société est un système. Le mot « système » est utilisé dans plusieurs disciplines et revêt des sens si différents, que son emploi peut jeter la confusion. Un système, dans le sens où nous l’entendons ici, est un ensemble d’éléments en interaction ; un système est entièrement défini par ses éléments et les interactions qui constituent son fonctionnement. Il existe une immense variété de systèmes: naturels, artificiels, fermés, ouverts… Votre corps est un système. VOUS êtes un système.

Une société est un système dont les individus sont les éléments et dont les interactions sont des activités de production et d’échange, « échange » incluant ici toute forme de transmission de biens, de services ou d’information, avec ou sans contrepartie, consentie ou imposée. Une société est un lieu d’échanges. Échanges d’idées, de connaissances, de sentiments, de bien et services. On y donne, on y prend, on y vend et achète et l’on y troque. On y met aussi en commun les forces et les ressources dont on dispose, ce qui n’est qu’une autre forme d’échange.

Chaque société est un système qui a ses façons de faire, plus ou moins efficaces, plus ou moins satisfaisantes pour ceux qui en sont parties. Efficacité et satisfaction dépendent largement de ce que sont les sociétaires, de leurs valeurs et de ce qu’ils font, mais, si le résultat n’est pas conforme à leurs espoirs, ce sont toujours les façons de faire et surtout les termes des échanges qui seront blâmés, puisque se sont toujours dans les interactions que les insuffisances se manifestent. Critiquer ces façons de faire, c’est critiquer « le système ».

Le Système est donc vu comme le méchant loup dans la bergerie des citoyens innocents, ce qui est loin d’être faux. Les maux qui nous viennent du Système et ceux dont est responsable la simple nature humaine, cependant, se confondent souvent et la confusion est rarement innocente. Les vicissitudes qui nous viennent de la nature sont ainsi imputées au Système par tous les marchands d’illusions, alors que, pour protéger des intérêts acquis, des problèmes qu’il serait facile de résoudre sont parfois présentés comme des fatalités

C’est la première confusion à éviter quand on parle d’apporter des changements fondamentaux à la société. Or, le loup se déguise en Mère Grand, en Chaperon Rouge et même en descente de lit quand ça l’arrange. Dans la pénombre, l’inverse n’est pas non plus exclu. Il est donc vital de diffuser un signalement précis du Système, car nous sommes désormais bien nombreux à dénoncer le « système » et, à défaut de reconnaître le loup de profil comme de face, on risque de plus en plus de se tirer dessus entre chasseurs.

On risque surtout de tirer en l’air, d’imputer à une société en particulier ce qui est commun à toutes les sociétés et dont il est donc oiseux d’accuser le système qui y prévaut. Ainsi, les sociétés que nous connaissons, y compris celle dans laquelle nous vivons, sont des structures qui ont pris forme spontanément, longtemps avant qu’un intello de service ne décide de les appeler « sociétés » et n’en analyse le fonctionnement. Ces sociétés n’ont donc pas été créées sur plan, pour une finalité, mais se sont développées selon les circonstances. Ce sont des sociétés qu’on pourrait dire « naturelles ».

Les principes de fonctionnement des sociétés naturelles n’ont pas été créés non plus; ils ont simplement été découverts, de même qu’on n’a pas créé, mais qu’on a simplement découvert la Loi de la gravité, celle de la conservation de l’énergie et autres lois de la nature. Il y a longtemps qu’on a découvert les règles qui régissent le fonctionnement des sociétés naturelles: ce sont celles qui découlent de la nature humaine.

Il y a deux principes fondamentaux qui déterminent l’avènement, le fonctionnement et l’évolution des sociétés qui se sont ainsi créées spontanément.

Le premier est que l’ÉGOÏSME EST PARTOUT. Chaque « sociétaire » tente de retirer tout ce qu’il peut de la société en y contribuant le moins possible. Altruisme, dévouement et abnégation peuvent exister dans une société naturelle – surtout quand, comme l’explique Maslow, l’individu, bien repu, cherche des plaisirs plus subtils ou voit son bénéfice au ciel ou ailleurs – mais le comportement prévalent d’une société, celui qui permet de prévoir son fonctionnement, c’est que chacun tire à soi la couverture. Ceci demeure vrai, même si certains mettent à le faire plus d’élégance et moins de malveillance que d’autres.

Le second est que LA FORCE TRIOMPHE TOUJOURS. Au départ, il y a la simple force physique, à laquelle s’ajoute vite celle des armes; ensuite, il y a l’intelligence, à laquelle vient s’ajouter l’information, prenant la forme de la connaissance; enfin, il y a la richesse, laquelle permet de manier la promesse en plus de la menace. Les circonstances modifient les rapports de force et il faut en tenir compte, mais, dans une situation donnée, le plus fort gagne toujours.

Dans une société idéale, ces principes ne s’appliqueraient pas. Chacun exécuterait avec abnégation et enthousiasme la tâche qui lui est dévolue et l’appartenance au groupe serait joyeusement consentie. C’est la situation qu’on imagine dans un monastère bénédictin. Hélas, les États que l’histoire a connus jusqu’à ce jour n’ont pas été des sociétés idéales. Si on veut que ce soit l’altruisme et la justice qui prévalent, il faut que le système l’impose. Il faut créer un système qui le fera et lui montrer à le faire.

Pierre JC Allard

(Ce texte qui précède est le début d’un livre La Crise de l’abondance – déjà disponible en librairie depuis 3 ans, mais qui le sera aussi gratuitement in extenso la semaine prochaine, à  partir du 18 novembre, sur le site  Nouvelle Société.  Neuf (9) volumes au total seront publiés dans cette collection au cours des semaines qui viennent. Bienvenue a ceux qui veulent entreprendre cette longue marche… »

6 pensées sur “L’égoïsme et la force

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    11 novembre 2013 à 12 12 59 115911
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    Bonjour, Quoique je sois agnostique, j’ai l’impression que ceux qui ont écrit les commandements de l’ancien testament avaient fait un bon travail à cerner les paramètres de base à ‘contrôler’ dans une société. On y trouve la force, l’égoisme, mais aussi… le sexe!

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    11 novembre 2013 à 16 04 48 114811
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    @Pierre JC Allard,

    Vos commentaires étaient fermés, ils sont maintenant ouverts.

    Je doute que l’altruisme et la justice puissent découler d’un système qui les imposerait. C’est le mot IMPOSER qui m’agace car il fait entrevoir rigidité et contrôle, absolument le contraire des deux rares qualités dont on parle. L’altruisme et la justice sont des valeurs transmises par les parents, puis par l’école et surtout par l’exemple ou par un développement personnel.

    Présentement, comme vous le dites, ce sont l’égoïsme et la loi du plus fort qui l’emportent. Moi, je souhaiterais que la solidarité s’installe davantage dans nos habitudes mais pour ce faire, j’en suis consciente, il est nécessaire que chaque être humain ne perde pas sa dignité et sa valeur personnelle, donc aucun être humain ne devrait vivre dans le manque économique et gaspiller ses forces à survivre plutôt que d’exploiter ses talents.

    C’est une excellente idée de nous écrire des chapitres de vos livres. La pochette en tête de l’article : elle me plaît.

    Carolle Anne Dessureault

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    11 novembre 2013 à 17 05 15 111511
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    Merci pour l »ouverture des commentaires

     » C’est une excellente idée de nous écrire des chapitres de vos livres » … Je n’en abuserai pas…, car le tempo d’un article n’est évidement pas le même que celui d’un livr, mais le texte intégral des volumes sera sur Nouvelle Société et on pourra teledecharger… La pochette est la couverture du livre par l’éditeur de Strasbourg

    Pierre JC

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    12 novembre 2013 à 2 02 51 115111
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    « Bienvenue a ceux qui veulent entreprendre cette longue marche… »

    Excellente nouvelle, j’ai déjà le privilège de lire le Tome 1 – La crise de l’abondance.
    Votre chapitre « 02 La division du travail » m’a réconcilié avec votre vision du travail que je trouvais, dans vos propos, alignée sur les concepts de PER (productivité efficacité rentabilité) des années 80.

    « Il y a une « désutilité » intrinsèque du travail in se et chacun ne cherche rien tant qu’à satisfaire ses besoins avec un minimum de travail. » PJCA

     » Les dieux avaient condamné Sisyphe à rouler sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où la pierre retombait par son propre poids. Ils avaient pensé avec quelque raison qu’il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir.  » Camus, Le Mythe de Sisyphe

    DG

    Oeuvrer au lieu de travailler.

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