Les béguines : des féministes «avant l’heure»

 

 

CAROLLE ANNE DESSUREAULT   Quand on lit la vie des béguines, ces femmes libres de pensée qui  se rassemblaient pour échapper au contrôle d’un couvent ou d’un mari – on ne peut qu’admirer la force de leur courage et de leur engagement.

De nos jours, des femmes qui se rassembleraient pour vivre dans une parfaite autonomie, même dans la pauvreté, dans le seul but d’être libres et d’aider les plus démunis, ne dérangeraient aucunement le système. Au contraire, on les verrait comme des bénévoles qui déchargeraient la lourdeur du système.

Au XIVe siècle, on pensait différemment. Ces femmes qui se faisaient appeler «Sœurs de la secte du Libre Esprit et de la Pauvreté Volontaire» n’obéissaient qu’à la Grande Demoiselle, et c’est tout. Le reste était affaire de conscience intérieure.

La naissance du mouvement des béguines débute au XIIe siècle. Vers 1300, le mouvement est bien organisé et se répand en Alsace, en Belgique, en Allemagne, aux Pays-Bas et en France.

En 1326, la principauté de Strasbourg est envahie par un nombre considérable de béguinages, plus de 85 dans la ville même. Chaque béguinage forme un enclos groupant des maisonnettes où des femmes pieuses, mais dangereusement émancipées, tentent l’aventure des saints. Au lieu de vœux, elles ne font que des promesses, de simples déclarations d’intention renouvelables chaque année.

Qui étaient les femmes béguines?

Des femmes qui transportaient dans l’âme un mouvement féministe «avant l’heure»!

Ces femmes qui, à l’époque, n’avaient que deux choix, soit celui de se marier (contrat de soumission) ou de rentrer au couvent (vœux de pauvreté, d’obéissance et de chasteté, cette dernière souvent confondue avec la continence), aspiraient à une autonomie économique, intellectuelle, spirituelle et sociale.

Elles ne se mariaient pas, mais ne faisaient pas de vœux de chasteté. Elles ne prononçaient aucun vœu, seulement des intentions de s’investir pendant une année, après quoi elles évalueraient la situation. Elles se considéraient libres. D’ailleurs, leur secte s’appelait «Libre Esprit». Elles étaient présentes dans plusieurs secteurs de l’économie : santé (hôpitaux, sages-femmes), l’éducation, l’artisanat (tissu,broderie d’art, tapisserie), le soin aux mourants, les enterrements.

Les béguines étaient des femmes pieuses qui se vouaient à Dieu et aux bonnes oeuvres, sans être bigotes. Elles évitaient le scandale et recherchaient la vie naturelle.

La perception des femmes à cette époque

De douteuses perceptions sur la femme! Commençons par sa Sainteté le Pape Innocent III qui, un siècle plus tôt, proclamait que la femme était un cloaque.

La valeur d’une femme à l’époque moyenâgeuse ne valait pas grand chose, puisqu’elle n’était pas perçue comme un être humain valable, mais une sorte de sous-produit.

La science des médecins définissait l’homme et la femme selon la science des causes et la thèse abstraite d’Avicennes – pour ne pas dire nébuleuse. Albert le Grand soutenait également cette thèse.

Ce qu’on pensait de l’homme :

  • l’homme est chaud et humide; ainsi son organisme est capable de purifier les composantes de son corps pour en faire une semence blanche, générative
  • le sperme de l’homme est un aliment parvenu au quatrième stade de purification
  • la chaleur de sa nature lui a donné le pouvoir de générateur du feu
  • à disséminer son sperme, l’homme épuise son cerveau, ses yeux et sa moelle
  • l’homme a un dégoût naturel pour le sexe. S’il cède, c’est qu’il a été tenté par la femme qui est concupiscence et danger, qui en est la seule coupable

Ce qu’on pensait de la femme :

  • la femme est froide et sèche; donc en manquant de feu, elle ne peut purifier les constituants de son corps
  • la femme ne peut atteindre que le troisième stade de purification
  • même avec son lait, elle ne peut le produire que si l’homme la féconde. Si son lait nourrit et permet de vivre, il n’a pas d’état génératif
  • la femme prend l’homme dans son esprit pour l’affaiblir, puis, dans son corps pour l’abattre.

Conclusion. Comme la femme ne fournissait que la matière indéterminée (menstruelle par le fœtus et lactée pour le nourrisson) alors que l’homme déterminait l’organisation de la vie, on voyait la femme dangereusement plus proche du chaos que l’homme! Des contorsions intellectuelles à vision étroite et subjective qui permirent de les considérer comme des sorcières, si elles osaient s’éloigner de l’obéissance aux institutions et aux hommes.

On peut aussi se demander honnêtement aujourd’hui si nos inconscients collectifs n’ont pas conservé trace de ces aberrantes croyances? Sans doute encore …

Les béguines dérangent autant l’État que l’Église – on les accuse d’hérésie

Les béguines dérangent beaucoup, et sont une menace autant pour l’État que l’Église.

Elles dérangent par leurs idées non-orthodoxes. Elles nuisent au commerce sur le marché de la santé, de l’éducation, de l’artisanat et des enterrements. Le travail qu’elles accomplissent est enlevé aux communautés régulières.

Par la voix et la voie de Marguerite Porète, celle qui sera une inspiration pour Maître Eckhart, de nouveaux concepts s’opposent violemment avec la manière orthodoxe de l’Église. Tout se passe dans la conscience, dans le cœur d’un individu, dit-elle. Elle dit aussi : changer ce n’est pas assez, il faut agir. On reconnaît l’arbre à ses fruits.

Dans son œuvre Le miroir des âmes simples, Marguerite Porète encourage les gens à se défaire de tout sentiment de culpabilité, ce qui favorise la simplicité du cœur, état nécessaire à un amour «sans pourquoi», un amour sans marchandage. Elle ose dire que l’amour est tout, et qu’il est au-dessus de tout, même de Dieu.

Un point majeur qui lui attirera les foudres : chaque personne peut passer au divin sans passer par un intermédiaire ecclésiastique. Ainsi, elle encourageait la religion du cœur libre.

Pour l’Église, c’était de l’hérésie pure. Si les gens pouvaient se sauver eux-mêmes, à quoi serviraient dorénavant les ecclésiastiques?

De plus, Marguerite Porète encourageait ses semblables à vivre dans le moment présent, et à se fondre dans la beauté de la nature. Plutôt que de cultiver les vertus du courage, de l’harmonie, de la pureté, elle encourageait les gens à vivre, à s’impliquer, dans le petit comme dans le grand. Ainsi, sans effort, sans sacrifice, sans pénitence, sans culpabilité, les vertus fleuriraient d’elles-mêmes.

Voilà qui ne pouvait plaire ni à l’État ni à l’Église qui voyaient diminuer leur main-mise sur les femmes et sur l’institution du mariage. En principe, les femmes ne pouvaient pas penser par elles-mêmes, elles avaient besoin d’être guidées par les lumières de l’homme.

L’Inquisition – les persécutions

L’Inquisition! Un mot qui glace le sang. L’ordre du pape était sans équivoque : charger l’Inquisition de s’attaquer à la forteresse du prince des Ténèbres, les templiers.

L’Inquisition, surtout par Guillaume de Paris, le grand inquisiteur de la foi, se prétendait la grande miséricorde divine, avec le rôle d’alléger les souffrances éternelles des pêcheurs et hérétiques en les faisant souffrir tout de suite ici bas, dans des tortures cruelles certes, mais qu’on prétendait nécessaires pour sauver le pécheur. Ceux-là qui ordonnaient les tortures assuraient que les souffrances physiques étaient de beaucoup moindres que celles du feu éternel. Sans doute n’avaient-ils jamais eu le doigt coincé dans une porte!

On ne ménageait pas les béguines, ni les templiers, ni les philosophes, tous ceux qui poursuivaient un idéal qui jetait de l’ombre sur le prestigieux ordre religieux établi. Des centaines de béguines furent jetées dans les fleuves et les rivières, brûlées vive ou enfermées à perpétuité en même temps que la chasse aux templiers.

Lorsque Marguerite Porète est accusée d’avoir prêché l’hérésie du Libre-Esprit, sorte de mysticisme non-chrétien, elle est condamnée par l’Inquisition à brûler vive sur le bûcher. Ceci se passe en 1310 Les premiers templiers sont tous brûlés dans la même semaine, après avoir été torturés pendant des années.

Il faut revenir quelques années en arrière au moment où Philippe Le Bel voyant son trésor à sec avait confisqué les biens des Juifs puis les chassa de la France. Toujours à court d’argent, il confisqua aussi les biens des Lombards, qui s’en retournèrent en Italie. Finalement, les biens des templiers réputés riches seront confisqués à leur tour. Les tortures commencèrent jusqu’à ce que les gens avouent … n’importe quoi, car il existe un lieu où un être ne peut plus savoir s’il dit vrai ou faux, un lieu où la vérité n’existe plus, et c’est là que commence l’obéissance. Devant l’abîme, l’homme se rend. Les grandes tortures créent ce vide chez l’être humain.

Le Roi Philippe IV, dit Le Bel, traficotait évidemment avec la papauté. Quand même, trois papes se succédèrent en moins de douze ans : Boniface VIII, Benoît XI, Clément V. Morts suspectes ou naturelles, seule la mort le sait avec certitude.

L’année qui suivit l’exécution de Marguerite Porète et des templiers connut beaucoup de manifestations et de révoltes de la part du peuple. D’autres exécutions eurent lieu, des bûchers furent montés, des emprisonnements à vie.

Il faut se rappeler la malédition proférée par Jacques de Molay sur le bûcher, le Maître de l’Ordre du Temple : «Avant un an, je vous cite à paraître au tribunal de Dieu.» Or, dans la même année, coïncidence ou pas, trois personnages-clés moururent en 1314 : Philippe Le Bel, Clément V, et Guillaume de Nogaret, le garde du sceau.

Conclusion

Rien n’est jamais acquis définitivement.

Cultiver la liberté de pensée est un droit fondamental. Un homme est-il vraiment libre s’il ne peut penser par lui-même?

Les béguines ont creusé un sentier étroit dans la boue et le déshonneur. Celles qui ont assumé leur choix ont eu le courage d’être libres dans leur cœur et leurs convictions.

 

 

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Carolle Anne Dessureault

Née au Québec, Carolle Anne Dessureault a occupé plusieurs postes en administration, dont celui de vice-présidente dans un parc technologique de la province. Elle est auteure de plusieurs ouvrages. Médaillée d’argent en art oratoire chez Toast Masters, elle a donné des centaines de conférences sur le bien-être intérieur. Elle a voyagé dans une trentaine de pays. Elle croit profondément dans l’épanouissement de la personne par la pratique de l’attention vigilante : la pleine conscience.

16 pensées sur “Les béguines : des féministes «avant l’heure»

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    6 décembre 2012 à 7 07 54 125412
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    « Pour l’Église, c’était de l’hérésie pure. Si les gens pouvaient se sauver eux-mêmes, à quoi serviraient dorénavant les ecclésiastiques? »

    Aujourd’hui, la laïcité n’a vraiment rien changé  » Pour les politisés (la majorité actuelle), l’esprit libre c’est de l’anarchie pure. Si les gens peuvent se contrôler eux-mêmes, à quoi serviraient dorénavant les gouvernements! ».

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      6 décembre 2012 à 15 03 56 125612
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      Hum …. commentaire intéressant concernant la politique.

      Tout semble indiquer que les dirigeants ne veulent pas que les citoyens aient une pensée libre. Plus on nous endoctrine, et plus ils se croient justifiés de se faire indexer des retraites mirobolantes.

      Bonne journée,

      CAD

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    6 décembre 2012 à 13 01 28 122812
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    Merci pour cet article qui attire l’attention sur ce phénomène médiéval presque totalement ignoré et peut être même occulté. Quel extraordinaire environnement ce serait pour y situer un roman !

    Pierre JC

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      6 décembre 2012 à 15 03 58 125812
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      Bonjour,

      C’est vrai, l’environnement des béguines est une bonne toile de fond pour un roman.

      Merci d’avoir pris le temps de commenter.

      CAD

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    6 décembre 2012 à 17 05 16 121612
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    Bonsoir, Carolle Anne.

    Superbe article sur des communautés attachantes et qui ont fortement marqué l’hsitoire de nombreuses villes de Flandre, du Nord de la France à la Belgique et aux Pays-Bas.

    Il existe d’ailleurs de superbes béguinages en Belgique, et c’est à l’un d’eux, celui de Bruges, que je dois l’un de mes meilleurs souvenirs de Belgique : celui de façades blanches entourant un jardin couvert de milliers de narcisses. Un ravissement !

    Une interrogation : pourquoi ne pas avoir mentionné qu’il existe encore des communautés de béguines de nos jours en Belgique ? Des communautés souvent limitées à quelques femmes, le plus souvent âgées. Mais l’esprit des béguines d’autrefois est toujours présent chez ces femmes-là.

    Cordialement.

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      7 décembre 2012 à 18 06 59 125912
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      Bonjour Fergus,

      Merci pour vos commentaires.

      J’avoue mon ignorance : je ne savais pas qu’il restait encore des communautés de béguines en Belgique. C’est à développer plus tard, très intéressant!

      Votre description d’une des façades du béguinage à Bruges avec ses façades blanches entourant un jardin couvert de narcisses.
      Cette image donne le goût d’aller voir. Existe-t-il toujours?

      L’esprit des béguines : un modèle à développer.

      Cordialement,

      CAD

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    6 décembre 2012 à 21 09 55 125512
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    Avec l’appauvrissement global en termes réels qui s’en vient – et je dis bien qui s’en vient – il pourrait y avoir une retour vers la vie communautaire sous différents noms. Ceux qui ne choisiront pas la simplicité volontaire, dont la vie en commun est l’une des premieres manifestations, vivront une simplicité involontaire… disons pauvreté.

    Cette remarque est marginale et ne concerne évidemment pas le sens profond de l’articles, mais j’annonce simplement ma prochaine série d’articles :-))

    PJCA

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      7 décembre 2012 à 19 07 01 120112
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      Intéressant comme rapprochement … je crois aussi qu’il nous faudra aller vers la communauté et plus de partage.

      Cinq télévision, quatre salles de bain dans une maison pour trois ou quatre personnes, n’est-ce pas un peu indécent, ou même malsain?

      Merci.

      CAD

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    31 octobre 2015 à 6 06 12 101210
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    Vous êtes juste l’église nous accepte parce qu’il faut bien . Bravo pour votre article

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    9 janvier 2016 à 13 01 55 01551
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    Un roman passionnant sur ce merveilleux mouvement existe!
    Écrit il y a quelques années par Karen Maitland, il se nomme « Les âges sombres » et dépeint de manière intelligente et audacieuse les difficultés rencontrées par une communauté de beguines s installant sur le sol anglais au quatorzième siècle.
    A lire de toute urgence!!
    Josiane

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      15 janvier 2016 à 20 08 10 01101
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      Merci de la référence.

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    5 février 2016 à 3 03 30 02302
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    Bonjour
    Merci beaucoup pour cet article.
    J’aimerais lire plus par rapport aux rôle sociale des béguines mais je n’arrive pas à trouver des livres
    Pourriez-vous me conseiller quelque livre? Merci

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      5 février 2016 à 19 07 37 02372
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      Bonsoir,

      Avez-vous lu MARGUERITE PORÈTE de Jean Bédard ? Sinon, c’est un livre magnifique à dévorer, une écriture sensible et forte.

      Il y a aussi LES BÉGUINES de Silvana Panciera.

      Bonne lecture, et n’hésitez pas à me donner vos impressions sur ces livres.

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    8 février 2016 à 10 10 46 02462
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    Ce que je crains de la vie communautaire est qu’il y a automatiquement des chefs, qui te montreront le chemin. Qui dit communauté dit règles et la règle d’or est TOUJOURS établi par celui ou ceux qui détiennent l’or.
    Le libérateur ne devient-il pas le futur dictateur?
    Rien de mieux qu’un bon vieux proverbe chinois
    Si chacun entretient le devant de sa porte, la ville sera propre.
    Je crois en l’individu.
    Pour moi la solution est très simple : entretient le devant de ta porte et espère que ça motivera tes voisins. Les forcer à faire comme toi, je ne crois pas que c’est la solution.
    Tu risques de devenir le dictateur. Ça va être quoi leur punition s’ils ne t’écoutent pas?
    C’est un peu comme nos enfants, donnons-leur le bon exemple c’est tout ce que nous pouvons faire.
    Comme à l’habitude Carolle très bon article
    J’aime : changer ce n’est pas assez, il faut agir. On reconnaît l’arbre à ses fruits.

    En terminant, ça doit-être d’eux que notre ami Yvon Deschamps a pris son inspiration :
    En principe, les femmes ne pouvaient pas penser par elles-mêmes, elles avaient besoin d’être guidées par les lumières de l’homme.
    P.S. Bon choix de photo Carolle

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      8 février 2016 à 13 01 03 02032
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      BONJOUR ANDRÉ,

      Tu le dis très bien : « le libérateur ne devient-il pas le futur dictateur ? » C’est une tendance humaine de chercher à organiser, institutionnaliser,l’expérience de personnes qui marquent la conscience des autres. Même Mère Teresa a eu à défaire ce que des personnes ont fabriqué dans son dos : des statues d’elles-mêmes. Elle a dû se battre pour les faire détruire.

      Je crois dans l’individu qui a le pouvoir de s’éveiller à son potentiel. Les modèles sont bon lorsqu’ils inspirent, il faut pourtant conserver sa propre voie. Personne ne peut être comme une autre personne.

      Merci de ton commentaire et bonne journée,

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