Les « révolutionnaires » du Week-end 

Par Khider Mesloub.

 

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La sacro-sainte semaine de travail est respectée comme une divinité par l’ensemble des salariés, particulièrement par la petite-bourgeoisie.  Encore davantage par les « révolutionnaires » du Week-end, ces nouveaux protestataires respectueux des règles sacrées du travail.

La semaine d’exploitation est ainsi préservée de toute souillure contestataire, subversive, insurrectionnelle. Les cinq journées de labeur ne sont plus perturbées par des débrayages, par des grèves, par des subversions.

Ainsi en a décidé le Dieu-capital, parvenu à ses prophétiques (profitiques, profits jamais éthiques) fins par la grâce de son emprise sur les cerveaux obtenue par le contrôle totalitaire des moyens de propagande scolaires et médiatiques.

Aujourd’hui, le capital façonne les esprits comme ses usines fabriquent ses produits : de manière standardisée, uniformisée, rationalisée, robotisée. Les produits comme leurs producteurs esclaves-salariés obéissent aux mêmes règles de fabrication.

Ces deux marchandises interchangeables, vendues sur le marché, offrent à leurs propriétaires capitalistes l’opportunité de valoriser leur capital, de faire profiter  leurs richesses, de pérenniser leur domination. 

De fait, l’usine comme l’entreprise du tertiaire, ces nouveaux temples du capitalisme, ne sont plus profanés par l’arrêt de travail. Ne font plus l’objet d’occupation. De cessation d’activité. De remise en cause. Encore moins d’appropriation collective par les véritables producteurs afin de diriger leurs activités de  production pour la satisfaction des besoins humains essentiels.

Inexorablement, la loi de la valeur continuera à régir leur fonctionnement. Le capital à contrôler leur fabrication. À s’accaparer leur propriété. À s’approprier leurs plus-values (puisque la force de travail du prolétaire n’est que cela et rien d’autre = une marchandise – précieuse car c’est la seule et unique marchandise qui a la faculté de produire PLUS QU’ELLE NE COÛTE = TEMPS NÉCESSAIRE = TRAVAIL + SURTRAVAIL = PLUS-VALUE.  Ce grand -petit-mystère que Marx a démystifier).  À dominer et à exploiter leurs esclaves-salariés chargés de la production de la valeur = de la richesse.

 
Les esclaves salariés,
particulièrement la petite-bourgeoisie,  ont tellement bien intégré (ingéré) les lois divines du capital qu’ils éprouvent une peur phobique à les enfreindre, à les brûler, à les abolir. Aussi, ne faut-il pas s’étonner de les voir sacrifier leur vie pour l’usine, le bureau, ces nouveaux totems des temps modernes.  

 

De manière générale, le capital est parvenu à inverser et à pervertir toutes les valeurs morales millénaires. Toutes les anciennes nobles règles de vie ont été intégrées au monde de l’entreprise, laissant la « société » régie par les idées bourgeoises nauséabondes de la classe dominante.

En effet, au sein de l’entreprise règne une respectueuse discipline entre salariés, matérialisée par l’observance stricte des règlements accomplis dans une ambiance conviviale, exécutés dans un esprit rigoureusement scientifique et une mentalité pointilleuse et ponctuelle. Les rapports entre salariés sont exempts d’agressivité, de violences (à l’exception de ces  violences professionnelles engendrées par les maladies et les accidents mortels). Dans l’entreprise (cette sphère économique séparée par le capital) domine les valeurs d’entraide, l’esprit collectif. Tout le contraire de la société (le milieu humain dans lequel vit l’individu) où sévit le chacun pour soi, toutes les formes d’agressions et de violences. Le capital a fait en sorte de policer l’usine, de civiliser les rapports dans l’entreprise, afin de les rendre productifs, rentables. L’usine est un havre de paix productif.

Tandis que la société a été métamorphosée en champ de guerre où règnent la division, l’anarchie, la perversion, l’adversité, l’hostilité, la haine, l’affrontement.  Pour ce faire, le capital a procédé à l’éclatement de toutes les millénaires structures sociales humaines fondées sur la solidarité, l’entraide, le respect, la loyauté, l’altruisme, le dévouement parental et filial (remplacé par le dévouement au patron), comme la famille, les quartiers, les cafés, les assemblées de village, etc. Pour les remplacer par l’individualisme, le narcissisme, le libertinage (frère siamois du libéralisme débridé).

Pour le capital, seuls ses temples de production de ses profits méritent les bonnes règles de vie, en résumé le respect, le sérieux, la rigueur, la ponctualité. Aussi est-il parvenu à façonner les esclaves-salariés selon les normes de ses entreprises. En effet, tandis qu’au sein des entreprises les esclaves-salariés font preuve d’une grande rigueur dans leurs relations professionnelles emplies de convivialité et de respect, dans la société civile ils cultivent des rapports lâches ponctués de tensions et de conflits.

Observe-t-on quotidiennement des vols, des incivilités, des meurtres au sein des entreprises, ces temples sacrés de production ? Jamais. A contrario, la société est travaillée par des conflits et des crimes récurrents, écœurants.

De fait, le capital est-il parvenu à sanctuariser ses temples de production, rendus sacrés par la force de la manipulation mentale opérée dans ses autres usines de fabrication scolaires, ces écoles de la République bourgeoise. Sans oublier ses autres entreprises médiatiques écrites et audiovisuelles spécialisées dans le conditionnement des esprits. 


Incontestablement, le capital a réussi sa fabrication des esprits, comme il a triomphé depuis des siècles par son esprit de fabrication. Aujourd’hui, même les révoltes subversives, insurrectionnelles s’organisent en dehors des jours sacrés de production. Hors de question de manifester les jours de semaine de travail. Le capital doit pouvoir poursuivre ses batailles de fabrication. Soutenir sa guerre économique. Il ne faut pas entraver le processus de production. Les instruments de fabrication doivent tourner à plein régime. Ces moyens de production ne doivent souffrir d’aucune interruption. Tout arrêt de travail est une atteinte au moral du patriotisme de l’entreprise. Une offense à la patrie-entrepreneuriale. Un blasphème commis contre le Dieu-capital. Une hérésie économique.

A l’évidence, ces règles sont  scrupuleusement respectées par l’ensemble des esclaves-salariés, en particulier par la petite-bourgeoisie. En effet, à observer les deux pays  aussi bien la France avec les Gilets jaunes que l’Algérie avec les « dégagistes », les manifestations, même les plus subversives, sont organisées les week-ends. C’est-à-dire les jours de repos des travailleurs. Ainsi, les travailleurs, même la contestation, il la payent au prix du sacrifice de leur jour de repos concédé par le capital. Ils ne portent pas la contestation au sein de l’entreprise. Ils ne s’attaquent pas à leur lieu d’exploitation. Ne luttent pas dans leur environnement concret d’oppression. Ne remettent pas en cause leur asservissement opéré dans l’entreprise. N’organisent pas leur résistance au sein de leur lieu de travail pour mieux le subvertir, mais en dehors du cadre géographique professionnel, au travers de mobilisations stériles menées par les inoffensives instances syndicales ou politiques.

Quoi qu’il en soit, ces nouveaux « révolutionnaires » petits-bourgeois du Week-end ont tellement bien intégré l’idéologie du capital qu’ils se font ses meilleurs défenseurs. Au demeurant, tous ces révolutionnaires du samedi (du vendredi)  n’aspirent nullement à détruire le capitalisme. Vainement, ils s’évertuent seulement à le moraliser, à l’humaniser, surtout à le réformer. Par sa puissante force idéologique en congruence avec les besoins du capital, la petite-bourgeoisie a tellement réussi son OPA sur le prolétariat qu’elle est parvenue ces dernières décennies à prendre la direction de toutes les luttes. Ainsi, les prolétaires doivent-ils manifester leur colère pour revendiquer quelque avantage ou dénoncer quelque avilissement de leurs conditions de travail , attendront-ils sagement, sous la direction de la petite-bourgeoisie frileuse et frivole, réfractaire à tout blocage économique, le week-end pour organiser leur protestation, en dehors du lieu de travail, transplantée dans des agglomérations urbaines aux itinéraires balisés et encadrés, éloignées des sites de production où est concentré le prolétariat industrieux et surtout potentiellement séditieux.

Aujourd’hui, la fièvre du samedi et le nouveau culte contestataire du vendredi saint sont devenus les rituels des Gilets jaunes et des Dégagistes algériens. Ces processions liturgiques occupent ces nouveaux zélotes de la politique de la prosternation.

Quoi qu’il en soit, pour ces révolutionnaires du week-end , le nec plus ultra de la lutte se résume en la revendication de l’épuration de la démocratie, purification de la politique, autrement dit en remplacement du personnel politique dénoncé pour sa corruption. Et subséquemment en élection d’une nouvelle classe politique censément présumée plus intègre. Évidemment, sans transformer l’infecte base économique capitaliste décadente, sur laquelle prolifère la pestilentielle instance politique.

3 pensées sur “Les « révolutionnaires » du Week-end 

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    13 mai 2019 à 2 02 08 05085
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    Votre constat est limpide et totalement juste…

    C’est pour cela, que nombreux, nous appelons non pas à une révolution par les urnes, c’est ce qu’appelle le Système de ses vœux (pieux), mais à une révolution sociale par un boycott total, soit une grève générale totale, illimitée, expropriatrice et auto-gestionnaire…

    Et pour certains d’entre-nous, c’est d’autant plus facile que nous ne rentrons pas dans les cases, ou scoring, du système…

    Il existe une autre voie, absolument, celle de la société des sociétés, contre le travail-mort et ses lois et pour un monde sans argent ► https://jbl1960blog.wordpress.com/2019/01/15/maj-du-29-01-19-concernant-le-ric-bien-trop-rac-dans-cet-etat-la/

    Et surement pas en manifestant chaque samedi entre Nation et République, oui !

    Sur l’Éducation, vous avez absolument raison, et c’est pour cela qu’on propose, en français, de manière inédite, en France comme vous ne pouvez l’ignorer ;
    – La Pédagogie des opprimés de Paulo Freire,
    – L’Éducation comme pratique de la liberté, PF
    – Extension et communication, PF
    En version PDFs réunies dans cette page ► https://jbl1960blog.wordpress.com/les-indispensables-de-paulo-freire/

    Il est clair que nous devons demeurer incontrôlables, et surtout ne pas céder aux chants des sirènes, même en Gilet Jaune, qui nous invitent, tous à sagement aller veauter pour les Européennes…
    Chalençon, Barnabas, Cauchy, Mouraud, Levavasseur… Mais même JR, appellent à continuer jusqu’à obtenir satisfaction, mais en restant dans les clous du système…

    Alors que non = Ni par Macron, ni par Personne = TOUT est à TOUS ► https://jbl1960blog.wordpress.com/2019/04/05/tout-est-a-tous/

    Auquel, pour ma part, j’ajoute les analyses politiques de Bakounine ► https://jbl1960blog.wordpress.com/2019/05/11/analyse-politique-la-theorie-identique-de-leglise-et-de-letat-de-michel-bakounine-1869-version-pdf/ enrichi des travaux de recherches du Pr Marylène Patou Mathis qui manquaient à l’analyse de Bakounine et qui ainsi nous donnent la vision politique la plus large et la plus claire pour changer le cours de l’Histoire de l’Humanité.
    JBL

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    13 mai 2019 à 19 07 26 05265
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    Le capitalisme change et il s’adapte très vite, plus vite que tout ceux qui croient, veulent, espèrent sa disparition.

    https://signauxfaibles.co/2019/02/09/lage-du-capitalisme-de-surveillance/

    « Après la production de masse, le capitalisme managérial, l’économie des services, le capitalisme financier, nous serions entrés dans une nouvelle ère du capitalisme, fondée sur l’exploitation des prédictions comportementales issues de la surveillance des utilisateurs ».

    Analyser les données pour prédire les comportements n’était qu’une première étape : la frontière ultime, pour Zuboff, repose sur « les systèmes conçus pour modifier les comportements, afin d’orienter ceux-ci vers des résultats commerciaux désirés ».

    « Lorsque les gens disent « je n’ai rien à cacher », ils disent en fait « je me moque de mes droits »

    « Dire que vous ne vous préoccupez pas du droit au respect de la vie privée parce que vous n’avez rien à cacher équivaut à dire que vous ne vous préoccupez pas de la liberté d’expression parce que vous n’avez rien à dire. » – Edward Snowden

    Pour Zuboff, le problème fondamental de cette nouvelle ère capitaliste est bien son danger sur la démocratie : « La démocratie s’est endormie pendant que les capitalistes de la surveillance ont accumulé une concentration inédite de connaissances et de pouvoir. (…) Nous entrons dans le XXIe siècle marqués par cette profonde inégalité dans la division des apprentissages : ils en savent plus sur nous que nous en savons sur nous-mêmes ou que nous en savons à leur sujet. Ces nouvelles formes d’inégalité sociale sont par nature antidémocratiques. »

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    14 mai 2019 à 3 03 38 05385
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    @ Paul

    1) Désolé de vous contredire MAIS Faux – archi faux – le mode de production capitaliste ne change pas – n’évolue pas dans ses fondamentaux – (une caméra de plus sur la rue à nous épier ne constitue pas un changement fondamental des mécanismes de la production-valorisation-distribution-réalisation du capital)

    2) Il est vrai que dans sa lente agonie pénible – ponctuée de crises successives le capital tente de trouver une voie de survie mais toujours dans le même axe qu’il connait = pressurer le producteur + arnaquer le consommateur = leur en arracher le plus possible afin d’assurer MON PAS L’ACCUMULATION COMME LE PENSAIENT Rosa Luxembourg – et Karl Marx – mais pour assurer la REPRODUCTION ÉLARGIE DU CAPITAL. Ce en quoi le capitaliste accomplit son devoir de classe = rien à redire

    3) Le problème est justement que ce mode de production-reproduction a atteint ses limites utiles – fonctionnelles et que face à l’effondrement il cheche des voies d’évitement = qui n’existe pas à l’intérieur de ce système = d’où la nécessité de le détruire

    4) Pour ce qui est de cette citation de vous : « Pour Zuboff, le problème fondamental de cette nouvelle ère capitaliste est bien son danger sur la démocratie : « La démocratie s’est endormie pendant que les capitalistes de la surveillance ont accumulé une concentration inédite de connaissances et de pouvoir. (…) Nous entrons dans le XXIe siècle marqués par cette profonde inégalité » L’inégalité est une lubie de la petite-bourgeoisie mon ami Paul. La démocratie bourgeoise est une vaste arnaque et l’égalité n’est pas un BUT – un OBJECTIF à atteindre socialement parlant – c’est un résultat – un constat – une résultante qui procède du fonctionnement mécanique d’un mode de production. Le prochain mode de production prolétarien aura pour résultat la VRAIE ÉGALITÉ DE POUVOIR ET DE CHANCE DE VIVRE (la richesse n’existera plus car la valeur n’existera plus) parce que cette classe sociale ne peut tout simplement enfanter autre chose que l’égal – justice pour tous en droits et surtout en faits.

    Merci pour votre post Paul

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