L’état proxénète ou rien (décriminalisation ou légalisation de la prostitution?)

YSENGRIMUS   En matière de prostitution, tout est donc de nouveau sur la table, au Canada. Tatiana (nom fictif), prostituée à Toronto, m’écrit ceci (je traduis):

Je suis ce qu’on appelle ici une «escorte». Prostitution complète. Je suis maquée par une organisation. Les macs individuels sont bien trop violents et imprévisibles. Je «travaille à mon compte» (pour une des nombreuses pègres ethniques de Toronto, en fait). Mes protecteurs sont chers mais ils font bien leur boulot. Tant qu’on sera illégales, il faudra faire comme ça. Les flics nous laissent un peu plus tranquilles. Ils s’en prennent plutôt au trafic des gamines, des mineures, cette dégueulasserie affreuse. Ça… Ça les putes dans mon genre sont dégoûtées pas ça. Quand on en est rendu que le tapin choque même la morale des putes, c’est que ça va mal… Les filles comme moi, on sollicite sur la rue. L’hiver, on s’habille chaudement (un manteau qui s’entrouvre) et l’apparte de travail est bien chauffé et bien protégé. Le pire c’est vraiment les pieds… et les petits imbéciles qui ont dans la poche une arme à feu comme ils auraient un appareil photo ou un téléphone portable… Se faire pointer un flingue dans le visage, ça fiche vraiment les jetons, je t’assure… c’est pas aussi facile à encaisser qu’au cinéma… Ça arrive rarement, heureusement…

Le problème de fond, vois-tu, Ysengrimus, c’est pas la prostitution même. Ça, ça se gère finalement assez facilement. J’ai ma clientèle régulière d’hommes mûrs, et les occasionnels ne fanfaronnent pas. Le problème c’est le racket de protection… Le «mac», en quelques sortes. Et, comme je te dis, ce n’est pas un mac artisanal. Dans mon cas, c’est un «organisme» (une organisation, en fait) que je ne vais pas nommer ici mais dont les représentants sont tous d’un groupe ethnique spécifique, que je ne vais pas désigner non plus. Ce sont des pégreux très style, d’un quartier ethnique. Quand on travaille comme ça, il y a des conséquences. On est un peu prises, un peu coincée là-dedans, si tu vois ce que je veux dire. Comme je rapporte bien, ils ne seraient pas chauds chauds de me voir partir… Si je me résume, pour faire ce que je fais et ne pas finir les dents cassées au fond d’une ruelle, il faut se rattacher à une organisation ou «agence». Mais une organisation, ça chiffre. Je suis donc avec ces messieurs de la rue Spadina, à Toronto. Ils sont impecs pour chasser les frelons qui te harcèlent. Mais ils facturent sec et ne couvrent pas les flics. Si on chiffre un peu l’affaire, calcule en moyenne $100 par jour, tous les jours du mois (on ne travaille pas tous les jours, c’est trop tuant. J’ai pas mal de temps libre, en fait. C’est une moyenne nivelante que je te fais ici, OK?). $40 va à mes messieurs, pour la protection (indispensable) et $10 en faux frais (flics a arroser, taxis, et occasionnellement hôtels. Mes tenues sont à mes frais aussi). $50/jour x 30 jours. $1500 par mois au noir, donc, pour se sentir sale, dégoûtée et vivre dans la peur constante de la violence et des vénériennes… Fais ton calcul…

Et quand j’aborde la question de la légalisation de la prostitution, la réponse de Tatiana est on ne peut plus lapidaire. Il faut protéger les filles. Ça devient juste trop dangereux. C’est comme avec une bagnole. Conduire sans permis ou avec un permis, quelle différence, si tu chauffes comme un pied et te casses la figure et celle des autres? Me faire casser la gueule par un petit voleur à main armée en cherchant le «John» légalement, ben ça fait aussi mal qu’en le cherchant illégalement. Tu comprends? Tout ce flafla légaliste, si les filles ne sont pas protégées, ça n’ira nulle part. Bon, bien, voilà… Ma correspondance avec Tatiana m’a convaincu. Je suis pour la légalisation de la prostitution et contre sa décriminalisation. J’appuie la légalisation de la prostitution féminine et masculine des personnes de plus de 21 ans. C’est là le seul moyen de tirer les travailleurs et les travailleuses du sexe des pattes de la pègre (ce qui est bien plus avilissant que tout). Il faut, par contre, un état proxénète solide, présent sanitairement, sécuritairement responsable, qui assure l’encadrement correctement, et qui consacre ensuite le tout des ressources répressives gaspillées aujourd’hui dans ce monde complexe, sur l’éradication de la prostitution enfantine, qui, elle, ne sera JAMAIS légalisable ou légitime…

Décriminaliser sans plus, c’est se dédouaner sans vraiment agir. Il semble bien, en effet, que ce soit le fait de simplement autoriser les activités actuelles, sans plus, qui donne pignon sur rue aux maisons closes et aux «organismes» de tous les acabits, sans changement autre que la légitimation rampante de leurs extorsions et de leur violence sourde. On est parfaitement clair sur ce point crucial. Si la structure mise en place ainsi ne fonctionne pas comme la régie des liqueurs ou celle des jeux, ce n’est tout simplement pas intéressant d’introduire des changements juridiques, dans cet univers glauque. Légaliser, ce sera justement articuler et formuler solidement la loi sur l’état proxénète. Légaliser ne déresponsabilisera pas l’état mais, au contraire, le responsabilisera et requerra indubitablement l’implication de ses infrastructures. S’il s’agit simplement de se croiser les bras et de blanchir les activités pégreuses en cours, en espérant qu’elles accèderont graduellement à la respectabilité puis, bien éventuellement, à quelque forme de décence, alors là, non merci… C’est ici un axiome: pas de légalisation de la prostitution sans état proxénète.

La «tradition» (excusez l’ironie involontaire) de l’alcool et des jeux guide pourtant clairement la voie à emprunter sur la question des drogues récréatives et de la prostitution. Sur ces questions, pour l’état, légaliser c’est légiférer et légiférer ici, c’est prendre le service en charge dans le cadre d’une structure étatique chapeauté par une loi spécifique et explicite. Il faut bien comprendre qu’on ne parle pas de droits de la personne de nature privée ou intime comme ceux couverts par le Bill Omnibus ou, autrefois, les mariages interethniques ou, aujourd’hui, le port des signes religieux visibles, là. On parle d’un corps d’activités lucratives, ardues et difficiles, ouvertement encadrées et tenues illicitement et illégalement pas le crime organisé. Si ce dernier n’est pas fermement contraint de passer la main à l’état proxénète, alors là, ça déconne complètement et alors là, oui, tristement, notre génération n’est pas encore prête pour une refonte de cette situation et est peut être aussi bien de passer son tour…

Décriminalisation ou légalisation de la prostitution? Réponse: légalisation. N’utilisons pas la situation sociale des prostituées comme instrument hypocrite de promotion de l‘entreprise privée. C’est depuis la nuit des temps que les prostituées travaillent pour l’entreprise privée. On ne va pas mobiliser la saine et salutaire dissolution de la morale hypocrite et archaïque de jadis pour maintenir les prostituées dans leur condition. Oh, je suis bien conscient que l’attaque la plus ouverte sur la moralité publique/putride contemporaine, ce n’est pas celle qui approuve la prostitution mais… celle qui rejette l’entreprise privée. Sauf que, ce qui est est. Remettons nos canons moraux en question, mes bons. Les temps changent… Non à toutes les pègres, illégales OU légales. Oui à une industrie du sexe saine et sécuritaire et à une prise en charge collective des détails fins de la responsabilité sociale qui vient avec.

Il faut légaliser et légiférer
Il faut légaliser MAIS AUSSI légiférer
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Ysengrimus

Voir ici: http://ysengrimus.wordpress.com/about/

12 pensées sur “L’état proxénète ou rien (décriminalisation ou légalisation de la prostitution?)

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    3 janvier 2014 à 6 06 30 01301
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    Avec votre coche d’avance habituelle, vous capturez en plein le nerf du problème.

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    3 janvier 2014 à 9 09 36 01361
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    C’est pas demain la veille que l’état va mettre ses culottes (si j’ose dire) sur cette question. Trop pro-bandits pour ça…

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    3 janvier 2014 à 10 10 40 01401
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    Bravo pour ce mini-reportage – que la lettre soit authentique ou pas importe peu – elle est véridique…

    Mais vois-tu YSENGRIMUS – le problème c’est que tout ca traite d’un problème qui relève d’une autre instance – pas de l’instance politique comme tu le laisse entendre, mais de l’instance économique avec ses incidences politiques et juridiques comme tout problème économique évidemment.

    Moi je dis ceci : Chaque fois que tu dois en appeler à l’ÉTAT capitaliste pour régler un problème sévissant parmi le peuple – et son bras armé – la police et ses complices des pègres ethniques (les pègres sont toujours ethniques ici en Amérique savez vous pourquoi ???) vous faites fausse route…

    Vous faites appel aux sous-fifres pour qu’il ordonne les affaires de son patron et ce n’est jamais bon.

    Conclusion : les filles devraient quitter ce métier et s’engager avec les prolos – à la chop pour casser les dents de l’adjudant qui emmerde la couturière qui s’agite sur la chaîne de montage pour 0,25 cents la chemise qui sera vendue 50$ à la pute qui se les gèle sur le macadam, arnaquer par un petit salaud ethnique affidé de la police à qui il refile une commission. Alors que le Gros Rob Ford affichera impudiquement – publiquement ce que tous ses prédécesseurs et tous ses successeurs font fréquemment – coucher avec la petite de 16 ans qui entre dans le circuit par la porte d’en avant où le ministre de la justice fait des discours grandiloquent en attendant de tirer son coup lui aussi, chaque chose en son temps.

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      3 janvier 2014 à 20 08 50 01501
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      @Robert Bibeau
      Votre conclusion, Robert, pourrait faire l’objet d’un fameux scénario de livre ! Une transformation de la société, par le bas mais par le pouvoir.

      Merci.

      Carolle Anne

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    3 janvier 2014 à 12 12 27 01271
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    En attendant la révolution, camarade, il faut bien se brancher un petit peu sur ce qui est le moins pire. Alors retirer la police et laisser les filles sous la gestion directe et soutenue de la pègre, ben là, chu pas impressionnée, tu vois…

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      8 janvier 2014 à 8 08 53 01531
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      C’est précisément ce que l’on a toujours fait, attendre après le grand soir et ça a toujours fait l’affaire des bourgeois, lesquels tiennent l’État avec leurs Rémoras qui en retireront aussitôt la retraite annoncée, des bénéfice$, on le voit couramment.

      Robert a raison d’affirmer que la source initiale est l’économie, celle du moins de 1% et de ses laquais, sinon de ses envieux, nos fameux «marchés locaux», la p’tite bourgeois pédante qui ne rêve que de prendre la place des autres déjà couronnés.

      La police et la pègre servent les mêmes intérêts, ce ne sont certes pas ceux de la classe ouvrière et ça n’a jamais été le cas. Toutes soupapes populaires de l’État ne vise qu’à retarder l’inévitable.

      Révolution, seule solution.

      Maintenant, il faut l’organiser avec la classe ouvrière, il faut que celle-ci l’organise et la dirige et personne d’autre ne doit en tenir les rennes.

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        8 janvier 2014 à 11 11 17 01171
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        Vas-y. On te suit. On est avec toi. (par la pensée)…

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          8 janvier 2014 à 13 01 44 01441
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          C’est que ta classe ouvrière est déja ‘mité’ par tout ce qui est crime organisé. Changer 4 trentesous pour une piastre, non merci.

          Bonne journée

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    3 janvier 2014 à 20 08 56 01561
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    @Paul Laurendeau

    Un très bel article, Paul. J’ai particulièrement apprécié « la lettre » criante de vérité.
    Évidemment, oui à la légalisation de la prostitution. Non à sa décriminalisation puisqu’on permet à la société de créer un environnement propice à l’éclosion de la prostitution : bars et danseuses, petites danses lascives sans contact, maisons de massage qui masquent la prostitution …. C’est comme Loto Québec qui encourage la vente de billets et de gratteux et à jouer au Casino, mais qui offre aussi des cours pour les dépendants du jeu, les blâmant d’être tombés si bas.

    Carolle Anne Dessureault

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      4 janvier 2014 à 9 09 17 01171
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      L’analogie que vous établissez avec la duplicité de Loto Québec est aussi insondablement triste que crucialement imparable.

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