L’illustration chinoise – La Chine en mode impérialiste

Robert Bibeau. Directeur.  Les7duQuebec.com

HongKong2

Afin d’illustrer notre propos, examinons l’exemple de la Chine, une puissance capitaliste « émergente » aujourd’hui parvenue au stade impérialiste de son développement capitaliste.

 

Sous le mode de production capitaliste expansionniste les pays dits « émergents » ont vocation de se transformer de régions d’accumulation  primitive du capital en régions exportatrices de capitaux suite à la montée en gamme de leur production. La stratégie de délocalisation des entreprises multinationales,  migrantes des pays développés vers les pays sous-développés,  contribue fortement à ce phénomène.

 

La montée en gamme de la production requiert la mécanisation, la robotisation, l’informatisation et la rationalisation de la production. Cette impulsion provient soit de source locale, soit de source internationale, ou des deux à la fois comme c’est le cas en Chine au stade impérialiste. Tout ceci entraine l’accroissement de l’accumulation de plus-value relative et extra et la diminution en importance de l’accumulation de plus-value absolue. Les analystes le soulignent la main-d’œuvre pour faire fonctionner ces robots informatisés (ce capital constant couteux) doit être qualifiée. Elle est plus couteuse à produire et elle est donc plus couteuse sur le marché de l’emploi d’où les hausses de salaire qui accompagnent cette évolution de pays capitaliste émergent à pays capitaliste accédant au stade impérialiste.

 

Sans cette mutation industrielle, financière, commerciale et sociale, les  capitalistes nationaux des pays dits « émergents » ne sauraient s’imbriquer dans la toile mondiale des réseaux intercapitalistes et accéder au statut de capitalistes monopolistes en phase impérialiste.

 

La figure 1 présente l’évolution comparée des PIB de la Chine et des autres pays du BRIC en relation avec les États-Unis, première puissance économique mondiale (2007-2012).

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Figure 1. Évolution comparative du PIB des BRIC en relation au PIB des États-Unis. Source http://www.robingoodfellow.info/pagesfr/rubriques/Bresil.htm

 

Nous savons que le niveau des exportations de marchandise de la Chine est relativement élevé pour un pays de cette taille économique. De plus, une large part des exportations chinoises (+50%)  provient d’entreprises détenues par des multinationales, notamment américaines, installées sur son territoire. On doit aussi souligner la faiblesse du commerce net qu’illustre des exemples comme la production de l’iPad de la firme Apple où la valeur des intrants est très près de la valeur du produit exporté de Chine (cependant éloigné de la valeur d’échange), ce qui signifie que l’opération d’assemblage ne laisse pas grand-chose dans l’économie chinoise si ce n’est le salaire des travailleurs (ce qui n’est pas rien). Cela traduit l’importance des activités d’assemblage dans les exportations chinoises, pays où prévaut, encore aujourd’hui, la production de plus-value absolue caractéristique de la phase du « take off » industriel et d’accumulation primitive du capital. L’économie capitaliste chinoise est cependant en pleine mutation alors qu’elle poursuit son intégration à l’économie impérialiste mondiale.

 

La structure de l’économie chinoise

 

L’économie chinoise présente à la fois des reliquats de sa phase de décollage industriel (production massive de plus-value absolue) et des caractéristiques de modernisme et de production d’une abondante plus-value relative et extra grâce à l’intensification de la composition organique de son capital (innovation technologique, mécanisation, robotisation, informatisation et rationalisation de la production).

 

Récemment la Chine a haussé de 10% la valeur de sa monnaie nationale et elle poursuivra cette augmentation  afin de se conformer aux exigences du FMI qui intègrera le yuan aux paniers de devises devant fixer les droits de tirage spéciaux (DTS), ce qui constituera une autre mesure d’intégration systémique de l’économie chinoise à la sphère économique impérialiste internationale. De plus, la hausse de valeur du yuan rend les marchandises exportées plus  onéreuses et contribue ainsi à équilibrer la balance commerciale de la Chine (beaucoup trop excédentaire). La Chine cherche aussi à augmenter sa consommation nationale et ainsi se rendre moins dépendante des exportations vers l’Occident. C’est aussi une façon pour les capitalistes chinois de récupérer la valeur marchande abandonnée aux ouvriers mieux payés.

 

Réévaluer ou dévaluer le yuan ?

 

Réévaluer ou dévaluer la monnaie chinoise pose un problème paradoxal. Du point de vue de la production de plus-value absolue (assemblage et production de produits bas de gamme), un yuan faible combiné aux traités de libre-échange (abattant les barrières tarifaires) sont les solutions optimales, car ils permettent d’écouler les marchandises chinoises à bas prix sur les marchés occidentaux. Une partie des capitalistes étatsuniens et européens trouvent le plus grand avantage à voir figer la valeur du yuan et à ouvrir les frontières occidentales aux importations chinoises, d’autant que les entreprises multinationales « occidentales » assument plus de la moitié des exportations chinoises. Mais, dès lors que cette production accapare trop de main-d’œuvre chinoise et menace la production de plus-value relative et extra, des pressions protectionnistes se font sentir visant à réduire les exportations de produits bas de gamme, et à bloquer l’importation de produits haut de gamme (riches en plus-value relative et extra) et donc à apprécier la valeur du yuan par rapport au dollar et à l’euro, signe évident que la Chine complète sa mutation vers la phase ultime  impérialiste de son économie.

 

C’est que le travail du prolétaire chinois, du fait du développement plus rapide de sa productivité, reçoit sur le marché mondial un poids spécifique plus élevé. Le Renminbi (yuan) s’apprécie donc et freine la compétitivité des produits chinois tout en ouvrant les marchés de Chine à la concurrence étrangère.

 

Développement du marché intérieur chinois

 

Considérer la Chine simplement comme l’atelier du monde impérialiste, soumis à la demande des régions développées, serait nier son développement autonome à partir de son propre marché (1,3 milliard de consommateurs). Si l’assemblage reste une composante importante de l’activité exportatrice, il ne doit pas faire oublier les autres secteurs de son développement économique impérialiste. La part des exportations des marchandises assemblées dans le PIB est très élevée, mais ces produits ne constituent pas les seuls composants du commerce international chinois où l’on assiste à une montée en gamme de la production comme le souligne l’extrait suivant :

 

« Le gonflement de l’excédent commercial était aux deux tiers attribuables aux activités d’assemblage. Attirés par les faibles couts d’entrée dans ces activités, les investisseurs étrangers ont développé en Chine des sites de production globalisés étroitement liés à une demande extérieure en forte expansion (à crédit il ne faut pas l’oublier NDLR), notamment dans les biens électroniques. Mais le « commerce ordinaire » a contribué aussi à la montée de l’excédent global en passant d’un léger déficit à un excédent massif. Ce retournement de position était principalement dû aux investissements des entreprises chinoises dans deux secteurs de l’industrie lourde : « Machineries » et « Métaux de base ». La demande internationale et les politiques nationales de substitution aux importations ont alimenté ainsi l’explosion de l’excédent commercial »(1).

 

La nature des exportations ainsi que des importations montre à l’évidence un développement croissant de la Chine à partir de sa propre valorisation et de sa propre accumulation de capitaux.

 

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Figure 2. Part dans le commerce manufacturier mondial des principaux exportateurs de biens manufacturés. Graphique extrait de « Le rééquilibrage de l’économie chinoise : État des lieux ». Françoise Lemoine et Denis ünal.

 

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Figure 3. Solde commercial de la Chine en % du PIB. Graphique extrait de « Rééquilibrage de l’économie chinoise : État des lieux ». Françoise Lemoine et Denis ünal.

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Figure 4. Valeur des importations. Extrait de « Le rééquilibrage de l’économie chinoise : État des lieux ». Françoise Lemoine et Denis Ünal

 

À côté des investissements étrangers, réaliser pour une bonne part en partenariat avec l’État chinois, se développent une industrie nationale, des entreprises et des banques multinationales dont le capital initial est localisé en Chine. Ainsi, le classement par le magazine Fortune des 500 premières entreprises mondiales établit que la Chine occupe le deuxième rang avec 98 entreprises, auxquelles il conviendrait d’ajouter les entreprises dont le siège social est situé à Hong Kong (2).

 

« Il s’agit pour l’essentiel d’entreprises d’État intervenant dans l’industrie sidérurgie, automobile, produits chimiques, etc. ou dans la finance (Banques industrielles et commerciales de Chine). Dans le classement des plus grandes entreprises chinoises, montre que sur les 123 sociétés qui ont un chiffre d’affaires supérieur à 100 milliards de yuans on ne trouve que 16 sociétés privées. Le numéro 1 est le pétrolier Sinopec suivi du plus grand producteur national de pétrole et de gaz (China National Petroleum Corporation, société mère de PetroChina). Pour obtenir les dix premières il faut ajouter State Grid, Industrial and Commercial Bank of China, China Construction Bank, Agricultural Bank of China, Bank of China, China Mobile, China State Construction et China National Offshore Oil Corporation, soit 8 autres entreprises d’État. Ces entreprises d’État n’ont qu’une rentabilité relative, comme le montre la répartition des résultats.  Les neuf  banques commerciales chinoises de ce classement obtiennent plus de 55% des bénéfices totaux des 98 entreprises chinoises. Ces faits et les déséquilibres qu’ils indiquent ne doivent pas occulter la dynamique des entreprises privées. En novembre 2013, la Chine comptait 15,04 millions d’entreprises (la croissance mensuelle est supérieure à 1%) pour un capital social de 95 290 milliards de yuans. Parmi celles-ci, on trouve 446.400 entreprises à capitaux étrangers dont le capital social était de 12 320 milliards de yuans (2 020 milliards de dollars) » (3).

 

Aux côtés des entreprises industrielles et financières administrées par l’État chinois, secteurs qui jouent encore un rôle prépondérant, aux côtés des entreprises à capitaux étrangers, se développe un capitalisme privé très dynamique. Il représente la majorité (61% en 2012) des investissements chinois à l’étranger. Si ceux-ci sont loin d’égaler les investissements étrangers en Chine, les flux actuels, soient 87,8 milliards de dollars sortants contre 121 milliards de dollars entrants (2012), montrent que l’écart n’est plus que de 40% et va en s’amenuisant.

 

Marx n’avait-il pas écrit, il y a plus d’un siècle, « De nos jours, ces aspirations ont été de beaucoup dépassées, grâce à la concurrence cosmopolite dans laquelle le développement de la production capitaliste a jeté tous les travailleurs du globe. Il ne s’agit plus seulement de réduire les salaires anglais au niveau de ceux de l’Europe continentale, mais de faire descendre, dans un avenir plus ou moins prochain, du niveau européen au niveau des Chinois. Voilà la perspective que M. Stapleton, membre du Parlement anglais, est venu dévoiler à ses électeurs dans une adresse sur le prix du travail à l’avenir. « Si la Chine, dit-il, devient un grand pays manufacturier, je ne vois pas comment la population industrielle de l’Europe saurait soutenir la lutte sans descendre au niveau de ses concurrents » » (4).

 

La crise systémique du capitalisme

 

La crise de 2007-2009 dont les effets sont loin d’être résorbés a frappé la Chine comme d’autres groupes capitalistes monopolistes mondiaux. Le niveau de l’accumulation du capitalisme d’État, ainsi qu’une politique de soutien aux entreprises privées ont permis de limiter les dégâts. En Chine, si dépendante des marchés étrangers, les conséquences de cette crise et des dépenses de soutien étatique sont loin d’être surmontées. À mesure qu’elle grimpe en gamme dans l’échelle industrielle elle laisse vacants les échelons inférieurs. Dès lors, que d’autres pays peuvent produire ce qu’elle est capable de produire, ils sont à même de la concurrencer efficacement. L’Inde notamment, suivra fidèlement cette filière de mutation normale du statut de capitalisme ascendant « émergeant » vers le stade d’impérialisme descendant « décadent ».

 

Quelles sont les conséquences de cette crise qui n’est pas terminée ? Pour autant que la Chine soit soumise à des capitaux étrangers, ceux-ci vont délocaliser une partie de leur production ailleurs (la Coréenne Samsung par exemple se tourne vers le Vietnam, la Chinoise Foxconn lorgne vers l’Indonésie), tandis que d’autres, c’est le cas de certaines entreprises américaines, rapatrient leur production aux États-Unis où ils ont créé des conditions de production de plus-value absolue comme au temps des premiers développements capitalistes misérabilistes comme nous le décrivons ailleurs dans ce livre. Certains secteurs, comme le secteur du textile, sont dominés par des capitalistes autochtones chinois qui délocalisent leur production vers les pays moins développés (Inde, Éthiopie), signe évident de la pleine intégration impérialiste de l’économie chinoise maintenant en quête de plus-value absolue, relative et extra via l’exploitation d’un nouveau prolétariat sous-payé. La  conséquence est qu’une nouvelle division internationale du travail se met en place. Le bas de gamme tend à être produit dans ces nouveaux pays industriels émergents tandis que la Chine impérialiste conserve la production de produits plus sophistiqués. Elle s’efforce de développer des politiques des marques afin de contrer la concurrence occidentale, de fournir des produits de luxe (à forte valeur marchande), remontant ainsi vers le haut de gamme tout en entrant en concurrence avec les pays de la première génération impérialiste mondiale (les pays occidentaux). Voilà schématiquement esquissées les conséquences de l’application des lois de la valeur, de la plus-value et de la valorisation de la plus-value pour la reproduction élargie du capital sous le mode de production capitaliste au stade ultime, impérialiste, de développement.

 

Pourquoi, en dépit du fait que les observations démontrent le contraire certains économistes soutiennent-ils la thèse que l’impérialisme préserve la division internationale du travail en maintenant la production de plus-value absolue dans les pays sous-développés et la production de plus-value relative dans les pays avancés pour maintenir le « taux de profit global » ? Il n’y a pourtant pas de « taux de profit global mondial » de la totalité du capital social. On ne peut pas confondre le niveau d’abstraction que Marx réalise quand il fait abstraction du commerce extérieur en étudiant le capital en général, avec la compréhension du capital comme un deus ex machina, comme une totalité abstraite. Même dans le Livre II du Capital quand Marx analyse les schémas de reproduction à un haut niveau d’abstraction  pour étudier certains phénomènes et pour lequel on pourrait imaginer un État-nation unique couvrant le monde entier, et un marché unique sans commerce extérieur, Marx laisse clairement entendre qu’il s’agit d’un modèle abstrait et que le commerce extérieur est un moment nécessaire du cycle de reproduction capitaliste (5).

 

L’ultime phase impérialiste du capitalisme moribond

 

Considérer l’existence d’un « taux de profit global mondial » implique d’assumer l’existence d’une égalisation (péréquation) des taux de profits nationaux à l’échelle internationale, comme si les États-nations étaient des régions  économiques d’un seul et unique « État multinational », regroupant l’ensemble du capital mondial. Pour Marx cette égalisation n’existait pas au XIXe siècle. Or, l’égalisation des taux de profit entre divers segments nationaux et secteurs économiques du capital suppose une similitude dans les taux de productivité et dans l’intensité du travail entre les branches du capital d’un marché national. Mais sur le marché mondial prévaut au contraire l’inégalité de la productivité et de l’intensité du travail entre les États-nations qui à la longue comme nous venons de le démontrer dans l’illustration chinoise finiront par s’égaliser, vers le bas (baisse tendancielle des taux de profits). C’est exactement cela l’ultime phase impérialiste du mode de production capitaliste.

 

C’est ainsi qu’entrainés par ses lois de développement c’est-à-dire par la poursuite de la valorisation du capital et la production de plus-value (absolue, relative et extra), pourtant de plus en plus difficile à reproduire, le mode de production capitaliste entre en phase impérialiste quand il est forcé de conquérir de nouveaux espaces de production, d’harnacher de nouveaux marchés et d’acquérir de nouvelles zones d’exploitation de la force de travail, d’arracher de nouvelles concessions au travail salarié pour assurer sa reproduction élargie. Les premiers pays développés sont bientôt dépassés par les aspirants de la seconde vague, qui seront eux-mêmes dépassés par les soupirants suivants, et ainsi de suite jusqu’à ce que la planète tout entière ait été réaménagée, déchirée, défigurée par le capital incapable de surmonter ses contradictions internes et externes (relativement à l’environnement). La menace d’une grande dépression, suivit d’une guerre de destruction des moyens de production sont alors éminent.   Nous y sommes. Voici la rose, ouvriers, danser maintenant !

 

________

 

(1)   «Le rééquilibrage de l’économie chinoise : État des lieux ».  Françoise Lemoine et Denis ünal.   http://www.insee.fr/fr/insee-statistique-publique/connaitre/colloques/acn/pdf14/acn14-session2-4-diaporama.pdf. Voir aussi : http://www.insee.fr/fr/insee-statistique-publique/connaitre/colloques/acn/pdf14/acn14-session2-4-texte.pdf

et http://www.contrepoints.org/2014/03/04/158423-le-rebalancement-de-leconomie-chinoise

(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Fortune_Global_500#Classement_2014

(3)  http://www.robingoodfellow.info/pagesfr/rubriques/Bresil.htm

(4) Marx, K. Le Capital, Livre I, Pléiade, T., p.1106-1107.

(5) Gérard Bad. Théorie de la décadence, théorie de l’effondrement, cours catastrophique du capital en crise finale. Paris. Janvier 2009.

 

Pour un complément d’information :  Robert Bibeau. Manifeste du Parti ouvrier. 2014. Publibook.  http://www.publibook.com/librairie/livre.php?isbn=9782924312520

 

 

2 pensées sur “L’illustration chinoise – La Chine en mode impérialiste

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    29 octobre 2015 à 5 05 46 104610
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    Bonjour,

    Je voudrais donner le point de vue de Tom Thomas sur la mondialisation actuelle et tenter d’affiner l’analyse que l’on peut faire du capitalisme chinois à travers les grandes tendances qui le traversent.

    En ce qui concerne le stade impérialiste qu’aurait atteint la Chine

    Il n’y a pas plus de « stade suprême » du capitalisme aujourd’hui qu’hier, chaque crise pouvant, à travers des catastrophes, lui permettre de rétablir le procès de valorisation. Mais il y a ce qu’il produit, à travers la brutalité destructrice, la sauvagerie croissante de ces catastrophes: ses fossoyeurs, qui sont ceux qui n’ont plus rien à perdre, qui n’ont pas de miettes à défendre.
    Ils sont en nombre toujours plus grand, aujourd’hui une multitude mondiale avec laquelle la majorité des prolétaires des pays développés formera une force anticapitaliste unifiée, s’ils savent contribuer à cette union par un anti-impérialisme actif et radical, loin d’un anti-mondialisme dangereusement étatiste, parce que respectueux des rapports capitalistes d’appropriation qui fondent la situation mondiale actuelle tous ces charlatans étatistes prétendent transformer.

    En ce qui concerne la production de plus value

    Il ne faut pas en rester au constat qu’il y a une suraccumulation.
    Certes, ce phénomène existe. Mais s’en tenir à cela est réducteur. Il faut en fait distinguer deux phénomènes qui se superposent: surcapacités et suraccumulation de capital.
    Le premier exprime seulement un déséquilibre, un problème quantitatif tandis que le second est de nature qualitative puisqu’il pose la question du taux de profit, donc des rapports de production. En effet, la suraccumulation de capital sous forme de moyens de production se développe en même temps comme sous-consommation, à partir d’une même cause qui est les gains de productivité.
    Plus l’accumulation historique du capital est avancée, plus ce phénomène de suraccumulation/sous-consommation (de Cv qui croît moins vite que Cc) prend une ampleur ruineuse pour le taux de profit.
    La composition organique du capital atteint un niveau structurellement et définitivement insupportable pour le capital, pour son taux de profit. Ici, le capitaliste ne peut tenter de contrecarrer cette carence qu’en agissant sur les composantes de ce taux, notamment sur le taux d’exploitation pl/Cv. Il ne peut se contenter de réduire les surcapacités.
    La surcapacité indique seulement que l’offre a fini par excéder la demande. Cela arrive toujours vers la fin des phases de croissance dans lesquelles règne l’euphorie. Dans ces périodes, le capital fonctionne « bien » comme il faut, il accumule, la croissance, c’est le bonheur!
    La crise est alors perçue comme trop de marchandises sur le marché et « pas assez » de débouchés. On parle alors de « crise des débouchés ». Il suffirait alors de détruire cet excédent de moyens de production ou/et d’augmenter les salaires pour retrouver un équilibre satisfaisant. Il ne s’agirait que d’un problème conjoncturel d’ajustement quantitatif entre offre et demande, part des profits et part des salaires. Ce raisonnement est basé sur une réalité, on l’a dit, les surcapacités existent.
    Mais on oublie une autre réalité: c’est que ce n’est pas là la cause fondamentale de la baisse du taux de profit. Et c’est pourtant cette dernière qui indique qu’il s’agit d’une crise structurelle du capitalisme, une crise dans les rapports de production qui ne permettent plus une production suffisante de plus-value. C’est donc eux que le capital doit modifier.
    La crise structurelle, systémique, est par conséquent toujours le moment d’une restructuration de ces rapports.

    L’accumulation du capital
    C’est toujours l’appropriation du travail, par le moyen de celle des conditions du travail. D’abord du travail le plus simple, tel le travail rural d’appoint (filage, tissage) aux débuts du capitalisme, tant que les qualifications et les outils restaient aux mains des artisans des corporations. Puis du travail plus qualifié avec l’appropriation des machines, les ouvriers de métier conservant encore la propriété de leurs savoir-faire (domination formelle du capital, plus-value absolue). Puis de ces savoirs eux-mêmes, concentrés progressivement dans les sciences et les technologies du côté du capital (domination réelle du capital, plus-value relative).
    Et aujourd’hui jusqu’à l’appropriation de « l’intelligence », dite alors artificielle, dans les robots, l’informatique (tendance à la disparition de la plus-value avec celle du travail physique quantifiable). L’aboutissement du capitalisme est exactement celui de cette tendance historique à l’appropriation totale des qualités des hommes (à leur aliénation), notamment des sciences en tant qu’elles sont le très riche et sublime concentré des travaux de toutes les générations passées, par le pôle du capital qui est la classe bourgeoise.

    Cette division du travail qui voit la puissance intellectuelle être concentrée du côté du capital.

    L’appropriation capitaliste se présente donc comme celle des moyens par lesquels les hommes se construisent, comme approfondissement constant de cette division du travail qui voit la puissance intellectuelle être concentrée du côté du capital. Et cela est donc aussi la caractéristique nécessaire de la mondialisation « libérale », divisant les dominants et les dominés.
    Les économistes officiels ont tenté de faire croire que cette nouvelle division du travail « libérale », poussant à l’industrialisation des pays du Tiers Monde, permettrait qu’ils « rattrapent » les pays dominants, par élévation des salaires et du niveau des qualifications.
    Il s’agit moins de « retard » de l’économie des uns sur celle des autres, que de l’organisation d’un même et unique système économique conduisant à l’appropriation mondiale des richesses par les Centres impérialistes (de même que le prolétaire n’est pas « en retard » par rapport au bourgeois, mais dominé et exploité).
    Non seulement les écarts ne peuvent, sur les bases de cette division mondiale impérialiste du travail, qu’augmenter mais de plus, comme toujours avec un développement capitaliste fondé sur celui de la productivité, la croissance de la main d’œuvre disponible, et particulièrement dans les pays dominés, est beaucoup plus forte que celle de nouveaux emplois. Par exemple, un auteur pouvait écrire à la fin des années 90: « d’ici les années 2015 à 2020, on estime que 500 millions de personnes en Chine vont quitter l’agriculture pour se présenter sur le marché du travail dans les secteurs industriels et des services ».
    Il ne s’agit pas de démographie galopante (elle est maîtrisée en Chine), mais de la ruine massive des petits paysans et des petites industries rurales. Partout dans les pays dominés, ces masses déracinées vont s’entasser dans les gigantesques quartiers insalubres et misérables des mégapoles surpeuplées (Mexico 20 millions d’habitants, Sao Paulo 26, Shanghai 30, etc.). L’industrie est d’autant moins capable de fournir du travail à tous ces gens, même aux salaires les plus bas, qu’elle est de plus en plus fortement mécanisée. Par exemple, alors que la production, telle que mesurée par le PIB, a cru de 5 à 9 % par an dans les pays de la zone Asie-Pacifique dans les années 90, l’emploi n’y a augmenté que de 1,5 %. Si on considère l’ensemble des « pays en transition économique », le taux de chômage n’a fait qu’y croître. Le nombre de personnes ayant un emploi y a décru de 1,2 % dans la période 1995-99, alors qu’il augmentait de 1,3 % par an dans les « pays développés ».
    « Le BIT a estimé que, à la fin de 1998, quelque 1 milliard de travailleurs – un tiers de la main d’œuvre mondiale – était au chômage ou sous employée », et encore le BIT rétrécit considérablement la définition du chômage. Si bien que, comme on le sait suffisamment, l’immigration se poursuit inexorablement vers les métropoles impérialistes (« entre 1988 et 1998, la main d’œuvre étrangère enregistrée dans les pays de l’OCDE a augmenté de 28 % »). Elles sont les organisatrices de ce phénomène, mais en accusent ceux là même qui en font les frais, et qu’elles stigmatisent. Prétendant le réguler sans toucher au système vampire qui en est la cause, elles ne peuvent qu’avoir recours à une répression de plus en plus brutale.
    Finalement, une des causes et des conséquences du mouvement historique général du capitalisme à accroître la productivité par le développement du machinisme et de la division capitaliste et impérialiste du travail qui a conduit à la mondialisation « libérale », est cette démultiplication de « l’armée industrielle de réserve » par l’intégration de centaines de millions de nouveaux prolétaires dans son système de production spécifique.

    L’appropriation de la plus-value par le cercle fermé des centres impérialistes

    On peut observer que cette appropriation de la plus-value mondiale par les Centres impérialistes n’est pas essentiellement le fait d’un « échange inégal » de marchandises issues de travaux à productivité différentes, comme cela existait à l’époque coloniale.
    La productivité du travail dans bien des PED est maintenant égale ou supérieure à celle des métropoles. Dans l’échange entre eux de marchandises, il y a des différences de valeurs fondées sur des différences de qualification du travail qu’elles contiennent.
    Cela fait référence à ce que Marx appelait différence entre travail simple et complexe (plus qualifié), ce dernier fournissant au produit une plus grande quantité de travail simple dans le même temps.
    Mais plus encore que cela (qui se ramène à une simple différence quantitative dans le travail productif), il y a l’appropriation de la science comme moyen de production, capital fixe, par les Centres impérialistes. Il y a donc la rémunération « normale », bien que considérable, de ce capital (son amortissement pourrait-on dire) qui doit aussi être captée par eux. Et il y a en plus le fait que l’association du capital financier et de ce capital intellectuel dans ces Centres leur assure une propriété, une domination du procès de valorisation qui permet, de bénéficier en plus de taux de profit supérieurs par captation d’une sorte de « supplément », « indu », de la plus-value produite dans les PED.
    Captation qui n’est pas seulement ici l’effet d’une productivité supérieure (d’une plus-value extra, qui pourrait être relativement temporaire), mais de l’exercice de cette domination totale des marchés, forme moderne (et durable, sauf à être renversée par la violence), postcoloniale, de l’impérialisme.
    On sait l’importance prise par les sciences dans le procès de valorisation. Pas seulement par leurs applications dans les progrès des machines et de la productivité, mais aussi par la mise au point de produits nouveaux qui sont un moyen essentiel de la domination d’un marché et de l’obtention d’une plus-value extra.
    En même temps, la rapidité du renouvellement des biens et des modes est un facteur de dévalorisation du capital, rendu obsolète avant d’avoir été amorti. Bien souvent d’ailleurs, l’oligopole rachètera aisément le petit concurrent qui aura mis au point un produit nouveau. L’autre moyen de contrôle du marché est fait de toutes les techniques de vente (publicité, sponsoring, dumping, etc.) par lesquelles tel ou tel produit s’impose aux consommateurs. Par ces deux moyens de contrôle du marché (fonctions essentiellement intellectuelles), l’oligopole domine le sous-traitant qui, en général capitaliste plus ou moins local de taille très inférieure, ne peut y accéder.
    La différenciation spatiale qu’opère la mondialisation « libérale » n’est donc plus essentiellement en terme de branches d’activité, comme dans la phase coloniale précédente où seules quelques activités déterminées (certains produits agricoles et miniers) se développaient à l’extérieur des métropoles impérialistes, mais en terme de travail plus ou moins qualifié.
    Le rôle de fournisseurs de matières premières dévolu aux pays du Tiers Monde subsiste évidemment dans la mesure où celles-ci n’existent pas dans les métropoles, mais aussi parce qu’il s’agit d’activités usant de main d’œuvre simple, et que ce sont ces travaux simples qui sont dévolus à ces pays.
    La firme Nike est un exemple célèbre d’entreprise sans usine. Elle a gardé pour elle seulement les activités de conception et de vente. Elle ne produit pas, mais gagne néanmoins beaucoup d’argent. Ses produits sont conçus aux Etats- Unis dans des laboratoires, puis produits un peu partout dans le monde mais surtout en Asie.
    La Chine est le pays où Nike possède le plus d’unités de sous-traitance, avec 124 unités.
    L’entreprise sans usine » n’est donc évidemment qu’une façon d’indiquer comment, par la nouvelle forme de la mondialisation, le capital réussit non seulement à abaisser les coûts salariaux en faisant entrer dans le prolétariat (et dans la concurrence entre les prolétaires pour la vente de leur force de travail) l’immense armée de réserve des peuples du Tiers Monde, ce que sont les délocalisations, mais aussi à reporter sur des capitaux dominés, sous-traitants, le poids et les risques du capital fixe, ce que sont en plus les externalisations.

    Dans cette forme de la mondialisation, on arrive à une fragmentation extrême du procès de valorisation, où le capital productif se sépare du capital intellectuel (science, gestion, commerce), lui-même séparé du capital financier. Séparation tant géographique que dans la propriété, le capital industriel restant néanmoins en général sous l’entière dépendance des deux autres, qui sont étroitement associés dans la maîtrise du procès de valorisation du capital, et siègent dans les Centres impérialistes (c’est-à-dire y trouvent et y organisent les conditions de cette domination, en collaboration avec ces Etats).
    Marx avait déjà pu remarquer en son temps que, plus le capital se concentrait, plus se séparaient les différents segments du procès de valorisation: capital financier, industriel, commercial, etc. Il s’agit toujours de la recherche du monopole et de la plus haute productivité, qui amène à délaisser certaines fonctions pour pouvoir concentrer ses capitaux sur tel ou tel segment où le capitaliste pense pouvoir être dominant, ou en tout cas concurrentiel, à un moment donné.
    Evidemment, il s’agit d’un jeu où les rapports de force sont variables. Par exemple, à telle époque les industriels domineront les commerçants, à telle autre ceux-ci, regroupés en oligopoles (comme les chaînes d’hypermarchés), s’imposeront aux industriels en contrôlant la distribution, tandis qu’à un autre moment, ce sont les financiers qui décideront.

    D’après Tom Thomas – les Mondialisations – éd. Contradictions – 2002

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    30 octobre 2015 à 19 07 19 101910
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    La Chine d’aujourd’hui et de demain, un désastre écologique et une implosion économique pour bientôt.

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