L’inconfortable temps de la paix

 

 

Dans son article d’hier «À chacun son verglas», Pierre Allard dit entre autres qu’il FAUDRAIT QUE LE TEMPS DE LA PAIX NE SOIT PLUS LE TEMPS DE L’EXPLOITATION, MAIS LE TEMPS DE BÂTIR.

 De ce monde en construction, bien de gens en rêvent.

Il est triste de penser qu’en temps de guerre, les dirigeants comprennent que c’est la solidarité qui fait gagner les guerres. PENDANT LA GUERRE, ON REPREND CONTACT AVEC LA RÉALITÉ.

C’est bien de cela qu’il s’agit, une perte de contact avec la réalité.

Je revoyais récemment le film «Germinal» l’œuvre troublante d’Emile Zola. L’histoire se passe à la fin du Second Empire et on assiste à une grève des mineurs dans le Nord du pays. Ici aussi, les bien-pensants, les bien nantis, ceux qui tirent sur les ficelles, ont perdu contact avec la réalité.

Preuve cette scène fort dérangeante où la femme d’un mineur, rôle interprété par MiouMiou, se rend chez le propriétaire de l’usine. La maison du propriétaire est une belle grande grande grande maison blanche entourée de jardins et d’arbres en santé. À l’intérieur, la famille est en train de déjeuner. Avec les invités, il y a là une dizaine de personnes. Tous se sont habillés pour le repas. Les femmes en robes longues, bijoux au cou, cheveux bien coiffés. Les hommes en costume. La lumière entre à profusion dans cette maison carrée aux larges fenêtres où les murs blancs et la nappe blanche scintillent. Sur la table, il y a du bon pain frais. Le vin coule à flots dans les verres. L’eau aussi. Plusieurs mets reposent dans des assiettes. Un groupe de serviteurs va et vient de la cuisine à la salle à manger, ramassant les assiettes sales et les ustensiles utilisés. Après, les serviteurs qui se tiennent debout discrètement dans le fond de la salle à manger apportent de nouvelles assiettes propres, en tentant d’être le plus invisibles possible, comme on le leur a enseigné. Bon, c’est une belle scène, dans un environnement propre et prospère, et l’intelligence des propos – si on entend par intelligence l’art de bien parler sans nécessairement tenir des propos objectifs, mais commenter l’actualité, les nouvelles expositions d’art, parler des prochaines vacances, et rire beaucoup etc. – il est facile de voir que ce sont des gens qui ont reçu une belle éducation. Des gens bien.

Entrent MiouMiou et deux de ses enfants. D’abord, il y eut des cris, les serviteurs refusant de les laisser entrer, mais la jeune fille du propriétaire – la plus sensible de toute la famille – leur dit de les laisser passer. Évidemment, ils sont sales, en guenilles, ils puent, les cheveux de MiouMiou sont ternis par le travail et la souffrance, ses mains sont rouges et sans grâce, son visage humble intimidé, en même temps que révolté. Bouche bée, elle lorgne sur le pain frais, n’en revenant pas du menu excentrique que ces gens peuvent se permettre. Quant aux enfants, ils ont les yeux agrandis par la faim, et ne cessent de fixer le pain.

MiouMiou explique qu’elle voudrait bien un peu de pain … et si jamais il y avait de vieux manteaux usés pour les enfants puisque le droit s’est installé ….La jeune fille se lève et donne elle-même du pain aux enfants qui le gardent serré contre leur cœur.

Le propriétaire, homme aux belles manières habituellement, se lève, outré. Il regarde sévèrement MiouMiou, et dit qu’il ne comprend pas qu’elle vienne jusqu’à chez lui pour quêter ce qu’ils devraient avoir, du pain. MiouMiou explique que les temps sont durs, surtout avec la grève, et qu’il n’y a plus de farine. L’homme se fâche et fait un de ces sermons à MiouMiou sur les dangers de ne pas épargner, voilà ce qui arrive quand les gens sont trop dépensiers. «Madame, dit-il, Il faut apprendre à ne pas tout dépenser, il faut en mettre de côté, économiser un peu pour les temps difficiles.» MiouMiou a beau dire qu’ils n’en ont pas assez pour eux-mêmes, que les quelques sous qui leur restent ne suffisent pas, l’homme dit tristement qu’il est regrettable qu’elle se sache pas mieux gérer. Après tout, dit-il, vous avez le loyer fourni (en passant, quel logement! Une pièce trop basse pour se tenir debout, aux murs noircis, où ils font tout, se laver dans une cuvette l’un après l’autre, pièce où ils prennent le repas, et où le mari prend sa femme sur la table aussi quand les enfants viennent de monter en haut se coucher. En haut, des paillasses misérables les unes à côté des autres.) Ce logement «donné par la compagnie» permet au propriétaire de ne presque pas payer les mineurs, quelques sous, et les femmes et les enfants reçoivent encore moins pour leur travail.

Le propriétaire est sincère lorsqu’il met MiouMiou en garde contre le fait de trop dépenser. Il croit son propos. Le problème, c’est qu’il vit sur une planète différente de la sienne. Il transfère mentalement sur les mineurs les mêmes privilèges qu’il possède – en plus modestes il est vrai – et croit vraiment qu’ils pourraient s’en sortir facilement s’ils faisaient attention. Attention à leur argent, aux quelques sous qu’ils ont rarement.

 Voici le problème fondamental : régner sur des gens tout en vivant dans des conditions aux antipodes de ceux qu’ils gouvernent. Cette façon ne peut fonctionner.

N’est-ce pas la même chose dans notre société? Plus une personne possède de grands biens et a du pouvoir, plus elle reçoit des privilèges, et plus elle bénéficie de traitements de faveur.

Monsieur Charest et sa famille, si jamais ils sont malades, n’attendront pas à l’urgence comme les autres. Il auront les meilleures chambres, les meilleurs soins, les meilleurs médicaments, la plus grande sympathie à leur égard. Les portes seront ouvertes pour qu’ils passent devant tout le monde, et puissent être traités royalement.

Les gouvernements sont trop éloignés des conditions de vie des chômeurs, de ceux qui vivent sous le seuil de la pauvreté, des malades, du petit monde.

Ils ne sont pas sur le terrain, sauf pour donner des poignées de main le temps d’une campagne électorale. Mais ils sont bien gardés, surveillés. C’est une parade.

Dans le cœur des gens, je le crois, vit l’aspiration à la solidarité. Pas vraiment dans celui des dirigeants.

Je dédie ce papier à tous ceux qui ne marchent pas sur le tapis rouge. Qu’ils continuent à croire dans leur valeur personnelle.

C’est difficile, je le sais.

Carolle Anne Dessureault

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Carolle Anne Dessureault

Née au Québec, Carolle Anne Dessureault a occupé plusieurs postes en administration, dont celui de vice-présidente dans un parc technologique de la province. Elle est auteure de plusieurs ouvrages. Médaillée d’argent en art oratoire chez Toast Masters, elle a donné des centaines de conférences sur le bien-être intérieur. Elle a voyagé dans une trentaine de pays. Elle croit profondément dans l’épanouissement de la personne par la pratique de l’attention vigilante : la pleine conscience.

3 pensées sur “L’inconfortable temps de la paix

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    15 mars 2012 à 15 03 49 03493
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    Madame Carolle Anne-Dessureault , vous dédiez ce papier à tous ceux qui ne marchent pas sur le tapis rouge. === Madame Dessureault , je vais vous dire rapidement(retour au travail oblige) , Vous avez raison et à 1002 pour cent %. === Comme je marche sur le tapis vert , n’importe quand si vous voulez savoir à l’endroit de ceux qui marchent sur le tapis rouge ou sur le tapis brun( méga-producteur, intégrateur , etc) toute cette Jésus-Christ de gagne de Saloppe-là => jmdeserre@hotmail.com.

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    17 mars 2012 à 21 09 34 03343
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    Bravo. Evidemment, on dira que je prêche pour ma paroisse, mais je crois que nous devrions tous être de cette paroisse et que Carolle Anne-Dessureault a les meilleurs mots pour le dire:  » Monsieur Charest et sa famille, si jamais ils sont malades, n’attendront pas à l’urgence comme les autres ». Le problème est justement que « ceux d’en haut  » ne sont plus de la paroisse, mais se sont construit une petite chapelle…

    Une chapelle juste pour eux où ils ne prient pas, ne croient en rien, ne sont solidaires de personne, mais qui ne leur sert plus qu’a jouer au jeu du pouvoir. Le jeu des uns est devenu plus important que la vie des autres.

    Quand en Australie on a compris que les dingos ne tuaient plus le bétail seulement pour se nourrir, mais surtout pour le plaisir, on a construit une longue clôture pour exclure les dingos … Il va falloir exclure les psychopathes qui vivent parmi nous.

    http://nouvellesociete.wordpress.com/2011/11/14/le-facteur-psycho/

    PJCA

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    19 mars 2012 à 11 11 22 03223
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    @Carolle-Annne Dusserault

    Malheureusement, on vit dans une société qui est pour les riches, les pauvres sont considérés comme des déchets humains. Le tapis rouge c’est pour les Jean Charest de ce monde.

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