Lire Mein Kampf I: Principes généraux

Du plus grand des mensonges, l’on croit toujours une certaine partie.
Adolf Hitler

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YSENGRIMUS — Donc ça y est, Mein Kampf vient de tomber domaine public. On va conséquemment amplement en parler, comme si cette patente de domaine public changeait tant de choses (notons qu’en fait il est déjà parfaitement possible de le lire en v.f. en ligne). Battage, battage. Le plus atterrant dans tout ce battage, c’est que, propensions fachosphériques obligent, il semble qu’il faille encore jeter un regard critique sur ce texte crucialement pestilentiel. Allons-y donc, hein, texte en main. Devoir sociétal, quand tu nous tiens. Il faut assumer toutes les dimensions de la fonction d’intellectuel, j’imagine, même celles qui nous obligent à jouer les éboueurs de l’histoire.

Voir aussi:
Lire Mein Kampf II: Hitler économiste
Lire Mein Kampf III: racialisme, antisémitisme, marxisme et sionisme

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Lire Mein Kampf I: Principes généraux

En approchant la lecture de Mein Kampf, il est très important de garder à l’esprit que nous sommes en 1924-1925. Les dégâts et les catastrophes auxquels sont associés dans nos esprits le rôle historique de Hitler sont encore largement devant lui. Il lui faudra encore une décennie d’intensive activité politique pour devenir chancelier-dictateur (1933-1934) et une autre décennie pour perdre la boule et la guerre (1944-1945). Nous n’en sommes pas là, avec ce livre. Le Hitler de Mein Kampf a trente-six ans. Il est plus proche de son souvenir de bidasse de la Grande Guerre de 1914-1918 que du pouvoir ou de la seconde guerre mondiale. Autobiographique dans sa structure, cet ouvrage n’est donc pas un bilan de vie ni même des mémoires. C’est plutôt un manifeste politique en forme de segments de trajectoire de vie. Le triomphalisme implicite de ce type de texte, autant que le narcissisme auto-satisfait et le dogmatisme tranquille bien sentis de son auteur, font qu’il sera parfaitement vain de chercher ici le moindre développement autocritique. On en jugera aisément. Évoquant l’inefficacité des propagandistes allemands de 1914-1918, le caporal Hitler bougonne.

Plus d’une fois j’ai été tourmenté par la pensée que si la Providence m’avait mis à la place des impuissants ou des gens sans volonté de notre service de propagande, le sort de la lutte se serait annoncé autrement. Ces mois-là, je ressentis pour la première fois la perfidie de la fatalité, qui me maintenait ici et à une place à laquelle le geste fortuit de n’importe quel nègre pouvait m’abattre d’un coup de fusil, alors qu’à une autre place, j’aurais pu rendre d’autres services à la patrie. Car j’étais déjà alors assez présomptueux pour croire qu’en cela j’aurais réussi. Mais j’étais un être obscur, un simple matricule parmi huit millions d’hommes! Donc il valait mieux me taire et remplir aussi bien que possible mon devoir à mon poste. (p. 37)

Chez ce simple matricule finalement devenu chef dictatorial —ayant eu amplement la chance de jouer sa carte donc, si on peut dire— et ayant fini par mettre son pays sur le cul et le discréditer durablement face au monde, on rencontre bien peu de modestie. Il y a, de fait, dans cet ouvrage, beaucoup de fierté autodidacte et d’autosuffisance présomptueuse (pour reprendre le mot hitlérien). Mein Kampf signifie Mon Combat. Qu’est-ce c’est que ce combat? Hitler s’en explique fort candidement (Ce qui est l’objet de notre lutte, c’est d’assurer l’existence et le développement de notre race et de notre peuple, c’est de nourrir ses enfants et de conserver la pureté du sang, la liberté et l’indépendance de la patrie, afin que notre peuple puisse mûrir pour l’accomplissement de la mission qui lui est destinée par le Créateur de l’univers. p. 111). Aussi, ses admirateurs non-allemands devraient bien méditer la chose car fatalement, ils n’en sont pas, de son combat… Il aurait aussi été passablement intéressant que Hitler nous produise en 1944-1945 un Ma défaite. Il ne l’a pas fait et, bon, on peut s’en passer. L’histoire, des millions de morts à la clef, s’est bien chargée de lourdement démontrer l’incroyable faillite hitlérienne.

Mais jouons le jeu, hein, puisque c’est tant tellement tendance. Imprégnons nous de la pensée philosophique et sociopolitique de Hitler. C’est encore la meilleure façon de se diriger vers les conclusions appropriées au sujet de ce qu’il faut en faire. Imbu, par postulat non discuté, de la supériorité de la nation allemande, Hitler amorce pourtant son éducation politique en Autriche-Hongrie, empire déclinant, où les allemands de souche sont en minorité numérique et sociologique (Si l’apparence de nation que l’on nommait Autriche finit par s’effondrer, cela ne plaide en rien contre la capacité politique de l’élément allemand de la vieille Marche de l’Est. Il est impossible, avec dix millions d’hommes, de maintenir durablement un État de cinquante millions, à moins que des hypothèses parfaitement déterminées ne se trouvent justement réalisées en temps opportun. p. 37). Cette mentalité paranoïde de minorisé, solidement coulée dans son esprit depuis sa jeunesse austro-hongroise, perdurera même quand il montera en Allemagne. Il s’agira toujours, encore et toujours, d’un peuple principiellement supérieur qui devra compenser son statut de minorité internationale par sa détermination et son acharnement politico-militaire. Les forces que ce peuple tragique combattra héroïquement seront donc obscures, occultes, coalisées, fourbes et omnipotentes. Et conséquemment, la solution intellectuelle, la clef mentale du combat hitlérien ne sera pas rationnelle.

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Irrationalisme

Hitler parle assez ouvertement de ce qu’il appelle notre système philosophique (p. 312). On peut dire, en première approximation, que le système philosophique en question se réclame grosso modo du segment le plus réactionnaire de la tradition philosophique de l’idéalisme allemand (il faut absolument opposer aux calculateurs de la république réaliste actuelle la foi en l’avènement d’un Reich idéaliste. p. 228). Mais cet idéalisme de combat, exalté, belliqueux, programmatique, téléologique, repose sur de solides assises anti-rationnelles et anti-intellectuelles. Le facteur émotionnel et sa clef irrationaliste y jouent un rôle déterminant. Anti-Lénine oratoire, Hitler n’aspire pas prioritairement à faire penser son auditoire (Dans les réunions populaires, l’orateur qui parle le mieux n’est pas celui qui sent venir à lui l’intelligence des assistants, mais celui qui conquiert le cœur de la masse. p. 179). L’anti-intellectualisme de Hitler trouve ses assises dans sa propre trajectoire personnelle d’autodidacte et d’ancien combattant. En harmonie, en cela, avec un important segment sociologique de son époque, la démagogie hitlérienne saura tirer le profit doctrinal maximal d’un rejet populiste et populaire de toute forme d’intellocratie élitaire, réelle ou mystifiée.

Ceux qu’on est convenu d’appeler les «intellectuels» regardent d’ailleurs toujours avec une condescendance véritablement infinie et de haut en bas ceux qui n’ont pas fait d’études régulières et qui ne se sont pas fait inoculer la science nécessaire. On ne pose jamais la question: que peut l’homme, mais «qu’a-t-il appris»? Ces gens «instruits» apprécient plus le plus grand imbécile, quand il est entouré d’un nombre suffisant de certificats, que le plus brillant jeune homme, auquel manquent ces précieux parchemins. Je pouvais donc facilement imaginer quel accueil me ferait ce monde «instruit», et en cela je me suis trompé seulement dans la mesure où je croyais encore à ce moment les hommes meilleurs qu’ils ne le sont pour la plupart dans la prosaïque réalité. Quels qu’ils soient, les exceptions n’en ressortent toujours que d’une façon plus éclatante. Quant à moi j’appris par là à distinguer entre les perpétuels écoliers et les gens véritablement capables. (p. 114)

Le fait de s’instruire dans les cadres institutionnels est automatiquement suspect, dans le regard hitlérien. C’est que la vraie capacité historique, selon notre orateur, c’est la rage des masses qui la transporte. La hargne, la colère, la frustration nationale deviennent des vecteurs politiques cruciaux. Le communicateur politique hitlérien ciblera le segment des masses qui les manifeste de la façon la plus virulente.

Parmi les mécontents, les uns s’abstiennent aux élections, d’autres, nombreux, votent avec les fanatiques d’extrême gauche. C’est vers ceux-là que notre jeune mouvement devait se tourner en premier lieu: car il était naturel qu’il ne tendît pas vers une organisation de gens satisfaits et repus, mais qu’il recrutât les êtres torturés de souffrances, tourmentés, malheureux et mécontents; avant tout, il ne doit pas flotter à la surface du corps social, mais pousser des racines su fond de la masse populaire. (p. 173)

L’anti-intellectualisme populiste, hargneux et nationalement frustré d’Hitler n’en fait cependant pas un penseur politique réfractaire aux cadres idéologiques reposant sur des idées philosophiques. Au contraire, dans ses vue, la grande idée c’est la carotte qui fait charger le troupeau de bourricots combattants. L’idée dépend crucialement des hommes qui la portent à bouts de bras. Tout simplement parce que, dans la lutte une idée ne peut l’emporter sur les conditions mises à l’existence et à l’avenir de l’humanité, car l’idée elle-même ne dépend que de l’homme. Sans hommes, pas d’idées humaines dans ce monde; donc l’idée, comme telle, a toujours pour condition la présence des hommes et, par suite, l’existence des lois qui sont la condition primordiale de cette présence (p. 150). Il faut avoir de l’idéal, certes. Mais à un certain point, ce sont les soldats d’une idée qui materont les soldats d’une idée adverse. L’idée supérieure en vient à primer… par la force… mais pas n’importe comment. Le Hitler de 1924 n’est pas un pragmatique mais un doctrinaire, un exalté de la tendance spirituelle, même (Les conceptions et les idées philosophiques, de même que les mouvements motivés par des tendances spirituelles déterminées, qu’ils soient exacts ou faux, ne peuvent plus, à partir d’un certain moment, être brisés par la force matérielle qu’à une condition: c’est que cette force matérielle soit au service d’une idée ou conception philosophique nouvelle allumant un nouveau flambeau. p. 88). Il faut combatte pour son idéal et ce, dans l’exaltation encore. L’inspiration méthodologique directe ici, ouverte, limpide et assumée, c’est le fanatisme religieux, chrétien notamment, qui la fournit. Hitler le valorise très explicitement (Quand une idée est juste par elle-même, et que, armés de cette conviction, ses adeptes entreprennent de combattre pour elle ici-bas, ils sont invincibles; toute attaque contre eux ne fait qu’accroître leur force. Le christianisme n’est pas devenu si grand en faisant des compromis avec les opinions philosophiques de l’antiquité à peu près semblables aux siennes, mais en proclamant en défendant avec un fanatisme inflexible son propre enseignement. pp. 183-184). De fait, l’irrationalisme religieux classique est une importante référence intellectuelle pour Hitler. Aussi, on trouve, sous sa plume soi-disant originale, mordante et novatrice, des envolées qui ne sont pas sans rappeler celles du dernier de nos curés de villages marmonnant en chaire.

En même temps que la foi aide à élever l’homme au-dessus du niveau d’une vie animale et paisible, elle contribue à raffermir et à assurer son existence. Que l’on enlève à l’humanité actuelle les principes religieux, confirmés par l’éducation, qui sont pratiquement des principes de moralité et de bonnes mœurs; que l’on supprime cette éducation religieuse sans la remplacer par quelque chose d’équivalent, et on en verra le résultat sous la forme d’un profond ébranlement des bases de sa propre existence. On peut donc poser en axiome que non seulement l’homme vit pour servir l’idéal le plus élevé, mais aussi que cet idéal parfait constitue à son tour pour l’homme une condition de son existence. Ainsi se ferme le cercle. Naturellement, dans la définition tout à fait générale du mot «religieux» sont incluses des notions ou des convictions fondamentales, par exemple celles de l’immortalité de l’âme, la vie éternelle, l’existence d’un être supérieur, etc. Mais toutes ces pensées, quelque persuasion qu’elles exercent sur l’individu, demeurent soumises à son examen critique et à des alternatives d’acceptations et de refus, jusqu’au jour ou la foi apodictique prend force de loi sur le sentiment et sur la raison. La foi est l’instrument qui bat la brèche et fraie le chemin à la reconnaissance des conceptions religieuses fondamentales. Sans un dogme précis, la religiosité, avec ses mille formes mal définies, non seulement serait sans valeur pour la vie humaine, mais, en outre, contribuerait sans doute au délabrement général. (p. 199)

Proprement et solidement dogmatisée, la pulsion de religiosité enflamme l’ardeur des troupes irrationnelles mais, même là, elle ne suffit pas en elle-même à stabiliser et à configurer l’idéal. Il faut armaturer ce dernier, lui fournir un cadre, une charpente qui canalisera le flux rageur des masses frustrées. L’idéalisme hitlérien appelle la mise en forme d’un programme donnant sa formulation à la visée irrationnelle. Le mode d’activité politique aryen en dépend crucialement.

La disposition d’esprit fondamentale qui est la source d’un tel mode d’activité, nous la nommons, pour la distinguer de l’égoïsme, idéalisme. Nous entendons par là uniquement la capacité que possède l’individu de se sacrifier pour la communauté, pour ses semblables. Il est de première nécessité de se convaincre que l’idéalisme n’est pas une manifestation négligeable du sentiment, mais qu’au contraire il est en réalité, et sera toujours, la condition préalable de ce que nous appelons civilisation humaine, et même qu’il a seul créé le concept de «l’homme». C’est à cette disposition d’esprit intime que l’Aryen doit sa situation dans le monde et que le monde doit d’avoir des hommes; car elle seule a tiré de l’idée pure la force créatrice qui, en associant par une union unique en son genre la force brutale du poing à l’intelligence du génie, a créé les monuments de la civilisation humaine. Sans l’idéalisme, toutes les facultés de l’esprit, même les plus éblouissantes, ne seraient que l’esprit en soi, c’est-à-dire une apparence extérieure sans valeur profonde, mais jamais une force créatrice. Mais, comme l’idéalisme n’est pas autre chose que la subordination des intérêts et de la vie de l’individu à ceux de la communauté et que cela est, à son tour, la condition préalable pour que puissent naître les formations organisées de tous genres, l’idéalisme répond en dernière analyse aux fins voulues par la nature. Seul, il amène l’homme à reconnaître volontairement les privilèges de la force et de l’énergie et fait de lui un des éléments infinitésimaux de l’ordre qui donne à l’univers entier sa forme et son aspect. L’idéalisme le plus pur coïncide, sans en avoir conscience, avec la connaissance intégrale. (p. 156)

La force brutale et guerrière, unie au génie sublime dont l’aryen est, dans le vision de l’orateur, le dépositaire historique exclusif et sans partage, fonde l’idéalisme de la pulsion communautaire sur laquelle cherchera à se percher le programme politique nazi. Ce dernier revendique fermement ses assises philosophiques et principielles (à défaut de formuler ces dernières de façon minimalement articulée).

C’est à partir de concepts généraux que l’on doit bâtir un programme politique et c’est sur la base d’un système philosophique que l’on doit appuyer un dogme politique déterminé. Ce dernier ne doit pas viser un but inaccessible, et s’attacher exclusivement aux idées, mais aussi tenir compte des moyens de lutte qui existent et que l’on peut mettre en œuvre pour leur victoire. À une conception spirituelle théoriquement juste, et qu’il appartient à celui qui trace le programme de mettre en avant, doit donc se joindre la science pratique de l’homme politique. Ainsi un idéal éternel doit malheureusement, pour servir d’étoile conductrice à l’humanité, accepter les faiblesses de cette même humanité pour ne pas faire naufrage dès le départ à cause de l’imperfection humaine. À celui qui a reçu la révélation, il faut adjoindre celui qui connaît l’âme du peuple, qui extraira du domaine de l’éternelle vérité et de l’idéal ce qui est accessible aux humbles mortels et qui lui fera prendre corps. Cette transmutation d’un système philosophique idéalement vrai en une communauté politique de foi et de combat nettement définis, organisée rigidement, animée d’une seule croyance et d’une même volonté, voilà le problème essentiel; toutes les chances de victoire d’une idée reposent entièrement sur l’heureuse solution de ce problème. C’est alors que, de cette armée de millions d’hommes, tous plus ou moins clairement pénétrés de ces vérités, certains même allant peut-être jusqu’à les comprendre en partie, un homme doit sortir qu’anime une puissance d’apôtre. (p. 200)

La concession pratique (sinon pragmatique) que l’idée, la grande idée trop forte pour la petite tête de fourmi des masses, fait au cadre politique passe par l’exigence absolue de l’émergence d’un chef, d’un apôtre. L’inintelligence des masses requiert un guide pour soigneusement éviter que le flux de sa saine pulsion rageuse ne s’éparpille vainement. Mais en fait, le programme hitlérien effectif est le contraire diamétral de sa doctrine proclamée. L’idée ne se formule pas rationnellement, elle ne s’articule pas politiquement, elle s’encadre par la force (force de frappe mais aussi force argumentative du tribun de masse). Le théoricien politique hitlérien n’a que faire de la pensée de la foule, de son rapport à la fameuse idée donc. C’est le sentiment de la foule qu’il entend harnacher et mettre au service du combat politique. Le programme est ici principiellement irrationaliste.

La grande masse d’un peuple ne se compose ni de professeurs, ni de diplomates. Elle est peu accessible aux idées abstraites. Par contre, on l’empoignera plus facilement dans le domaine des sentiments et c’est là que se trouvent les ressorts secrets de ses réactions, soit positives, soit négatives. Elle ne réagit d’ailleurs bien qu’en faveur d’une manifestation de force orientée nettement dans une direction ou dans la direction opposée, mais jamais au profit d’une demi-mesure hésitante entre les deux. Fonder quelque chose sur les sentiments de la foule exige aussi qu’ils soient extraordinairement stables. La foi est plus difficile à ébranler que la science, l’amour est moins changeant que l’estime, la haine est plus durable que l’antipathie. Dans tous les temps, la force qui a mis en mouvement sur cette terre les révolutions les plus violentes, a résidé bien moins dans la proclamation d’une idée scientifique qui s’emparait des foules que dans un fanatisme animateur et dans une véritable hystérie qui les emballait follement. Quiconque veut gagner la masse, doit connaître la clef qui ouvre la porte de son cœur. Ici l’objectivité est de la faiblesse, la volonté est de la force. (p. 176)

La ci-devant psychologie de masse hitlérienne est très explicite. La foule est bête et roide, l’abstrait et le pondéré la font flotter, la déconcentre. La rage et la haine la font s’orienter et marcher au pas. Les catégories irrationnelles priment dans la formulation populaire du politique. Communication et propagande, comportement public de l’orateur, à l’avenant, naturellement.

Toute propagande doit être populaire et placer son niveau spirituel dans la limite des facultés d’assimilation du plus borné parmi ceux auxquels elle doit s’adresser. Dans ces conditions, son niveau spirituel doit être situé d’autant plus bas que la masse des hommes à atteindre est plus nombreuse. Mais quand il s’agit, comme dans le cas de la propagande pour tenir la guerre jusqu’au bout, d’attirer un peuple entier dans son champ d’action, on ne sera jamais trop prudent quand il s’agira d’éviter de compter sur de trop hautes qualités intellectuelles. Plus sa teneur scientifique est modeste, plus elle s’adresse exclusivement aux sens de la foule, plus son succès sera décisif. Ce dernier est la meilleure preuve de la valeur d’une propagande, beaucoup plus que ne le serait l’approbation de quelques cerveaux instruits ou de quelques jeunes esthètes. L’art de la propagande consiste précisément en ce que, se mettant à la portée des milieux dans lesquels s’exerce l’imagination, ceux de la grande masse dominée par l’instinct, elle trouve, en prenant une forme psychologiquement appropriée, le chemin de son cœur. (p. 93)

Aux vues de l’orateur, les masses sont incurables, profondément méprisables, impossibles à éduquer collectivement ou à faire réfléchir. Il ne faut tout simplement pas qu’elles analysent les situations politiques. Il faut qu’elles s’en émeuvent et en exultent. Dans tout ceci, Hitler n’en a pas moins une certaine notion de ce que serait une idée raisonnable. Simplement, le moyen d’accéder à celle-ci passe lui aussi par les canaux irrationnels. Vous aspirez au pacifisme, cette volition étrange, nunuche, lopette, peu claire, eh bien, laissez-vous conquérir par les Allemands, dira l’orateur. Seuls eux, vos maîtres, instaureront par la force la Paix, seul fondement ferme de toute manière de pacifisme et, en même temps, seul moyen valide de le rendre obsolète.

Certaines idées sont liées à l’existence de certains hommes. Cela est surtout vrai pour les concepts qui ont leurs racines non pas dans une vérité scientifique et concrète, mais dans le monde du sentiment, ou qui, pour employer une définition très claire et très belle en usage actuellement, reflètent une «expérience intime». Toutes ces idées, qui n’ont rien à faire avec la froide logique prise en soi, mais représentent de pures manifestations du sentiment, des conceptions morales, sont liées à l’existence des hommes, dont l’imagination et la faculté créatrice les a fait naître. Mais alors la conservation des races et des hommes qui les ont conçues est la condition nécessaire pour la permanence de ces idées. Par exemple, celui qui souhaite sincèrement le triomphe de l’idée pacifiste ici-bas devrait tout mettre en œuvre pour que le monde soit conquis par les Allemands; car, dans le cas contraire, il se pourrait que le dernier pacifiste meure avec le dernier Allemand, puisque le reste du monde s’est moins laissé prendre au piège de cette absurdité contraire à la nature et à la raison que ne l’a malheureusement fait notre propre peuple. On devrait donc bon gré mal gré se décider résolument à faire la guerre pour arriver au règne du pacifisme. […] En fait, l’idée pacifiste et humanitaire peut être excellente à partir du moment où l’homme supérieur aura conquis et soumis le monde sur une assez grande étendue pour être le seul maître de cette terre. Cette idée ne pourra pas avoir d’effet nuisible que dans la mesure où son application pratique deviendra difficile, et finalement, impossible. (pp. 150-151)

Les fondements philosophiques de la pensée de l’orateur marchent ici sur la tête. Ils hypertrophient la catégorie de sujet, de personne, de personnalité (c’est un personnalisme, mais au sens littéral du terme) en situation d’expérience intime et ils éliminent la catégorie de raison, en se réclamant du sentiment, du cœur. Les fondements philosophiques de la pensée hitlérienne élimineront aussi la catégorie de développement historique en se réclamant des ci-devant très ronflantes lois de la nature.

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Hypernaturalisme (social-darwinisme)

Dans sa quête du crucial, du fondamental, Hitler délire la nature en faisant reposer sa doctrine de la force et de la supériorité sur un biologisme et un eugénisme aux prémisses largement fantasmées. Il nous assène à tire larigot de la fausse science biologique à son meilleur. Une notion centrale dans ce dispositif intensément approximatif, c’est la notion de sang (Toutes les grandes civilisations du passé tombèrent en décadence simplement parce que la race primitivement créatrice mourut d’un empoisonnement du sang. p. 151). On peut dire sans rougir (boutade) que ceci n’est vraiment pas là de l’hématologie… Le sang est ici une notion passe-partout servant à fabriquer une sorte de légitimation substantialiste à une autre notion largement délirée: la race. (Le mélange des sangs et l’abaissement du niveau des races, qui en est la conséquence inéluctable, sont les seules causes de la mort des anciennes civilisations; car ce ne sont pas les guerres perdues qui amènent la ruine des peuples, mais la disparition de cette force de résistance qui est la propriété exclusive d’un sang pur. p. 155). Le sang pur est ostentatoirement valorisé mais jamais minimalement décrit. On opère ici dans une sorte de naturalisme abstrait n’ayant proprement rien à voir avec les sciences de la nature. Le fond de l’affaire serait qu’en permanence, notre animal intérieur nous guette. (L’homme qui oublie et méprise les lois de la race se prive réellement du bonheur qu’il se croît sûr d’atteindre. Il met obstacle à la marche victorieuse de la race supérieure et, par là, à la condition préalable de tout progrès humain. Accablé par le fardeau de la sensibilité humaine, il tombe au niveau de l’animal incapable de s’élever sur l’échelle des êtres. p. 151). L’humain est un animal. Des lois animalières le dominent, le submergent. L’instinct de conservation et la pulsion belliqueuse, par exemple, priment sur la formulation, même esquissée, de toute autre conception civique.

Personne ne peut mettre en doute que l’existence de l’humanité ne donne lieu un jour à des luttes terribles. En fin de compte, l’instinct de conservation triomphera seul, instinct sous lequel fond, comme neige au soleil de mars, cette prétendue humanité qui n’est que l’expression d’un mélange de stupidité, de lâcheté et de pédantisme suffisant. L’humanité a grandi dans la lutte perpétuelle, la paix éternelle la conduirait au tombeau. (p. 71)

La férocité immanente de l’instinct de conservation animal fonde l’état moderne, dans l’analyse hitlérienne. Aussi, la compréhension des qualités raciales prime sur celle de l’économie pour articuler une configuration adéquate de l’état.

L’instinct de conservation de l’espèce est la première cause de la formation de communautés humaines. De ce fait, l’État est un organisme racial et non une organisation économique, différence qui est aussi grande qu’elle reste incompréhensible surtout pour les soi-disant «hommes d’État» contemporains. C’est pour cela que ceux-ci pensent pouvoir construire l’État par des moyens économiques, tandis qu’en réalité il n’est éternellement que le résultat de l’exercice des qualités qui entrent dans la ligne de l’instinct de conservation de l’espèce et de la race. (p. 79)

Pour l’orateur, toute tentative d’instauration de catégories intellectuelles tenant compte de la réalité, qualitativement distincte de la nature, du développement historique est illusoire. C’est une erreur de fond, pire une fatuité prétentiarde, qui pousse quiconque à croire en une humanité extirpée de sa bestialité fondamentale par l’Histoire.

L’homme ne doit jamais tomber dans l’erreur de croire qu’il est véritablement parvenu à la dignité de seigneur et maître de la nature (erreur que peut permettre très facilement la présomption à laquelle conduit une demi-instruction). Il doit, au contraire, comprendre la nécessité fondamentale du règne de la nature et saisir combien son existence reste soumise aux lois de l’éternel combat et de l’éternel effort, nécessaires pour s’élever. Il sentira dès lors que dans un monde où les planètes et les soleils suivent des trajectoires circulaires, où des lunes tournent autour des planètes, où la force règne, partout et seule, en maîtresse de la faiblesse qu’elle contraint à la servir docilement, ou qu’elle brise, l’homme ne peut pas relever de lois spéciales. Lui aussi, l’homme subit la domination des principes éternels de cette ultime sagesse: il peut essayer de les saisir, mais s’en affranchir, il ne le pourra jamais. (p. 127)

Les envolées nietzschéennes et cosmologiques d’Hitler aspirent à confirmer que (contrairement à ce que prétend le prométhéisme historiciste censé, lui, être d’origine juive) l’homme ne domine pas la nature et n’invente rien.

En tentant de se révolter contre la logique inflexible de la nature, l’homme entre en conflit avec les principes auxquels il doit d’exister en tant qu’homme. C’est ainsi qu’en agissant contre le vœu de la nature il prépare sa propre ruine. Ici intervient, il est vrai, l’objection spécifiquement judaïque aussi comique que niaise, du pacifiste moderne: «L’homme doit précisément vaincre la nature!» Des millions d’hommes ressassent sans réfléchir cette absurdité d’origine juive et finissent par s’imaginer qu’ils incarnent une sorte de victoire sur la nature; mais ils n’apportent comme argument qu’une idée vaine et, en outre, si absurde qu’on n’en peut pas tirer, à vrai dire, une conception du monde. En, réalité l’homme n’a encore vaincu la nature sur aucun point; il a tout au plus saisi et cherché à soulever quelque petit coin de l’énorme, du gigantesque voile dont elle recouvre ses mystères et secrets éternels; il n’a jamais rien inventé, mais seulement découvert tout ce qu’il sait; il ne domine pas la nature, il est seulement parvenu, grâce à la connaissance de quelques lois et mystères naturels isolés, à devenir le maître des êtres vivants auxquels manque cette connaissance. (p. 150)

L’hypernaturalisme hitlérien est moins philosophique, en fait, que paysan. La race est de fait souvent conceptualisée, dans les analogies explicatives qu’il échafaude, comme le seraient, par exemple, des races de chiens par un éleveur.

Les peuples qui ne reconnaissent pas et n’apprécient pas l’importance de leurs fondements racistes ressemblent à des gens qui voudraient conférer aux caniches les qualités des lévriers, sans comprendre que la rapidité du lévrier et la docilité du caniche ne sont pas des qualités acquises par le dressage, mais sont inhérentes à la race elle-même. Les peuples qui renoncent à maintenir la pureté de leur race renoncent, du même coup, à l’unité de leur âme dans toutes ses manifestations. (p. 177)

L’exemple canin est d’autant plus bancal ici quand on s’avise du fait que lévrier et caniche sont des conditions animales intégralement façonnées par l’élevage même, donc par un fait extérieur au fait racial, celui du vaste développement historique des pratiques agraires humaines. Mais l’orateur n’en a cure. C’est tout simplement trop élaboré pour lui de formuler les choses comme ça. Tout le racialisme hitlérien (dont on reparlera) repose plutôt sur une sorte d’hypertrophie de l’observation intuitive et non dégrossie, faite par un naturaliste amateur, des particularités les plus spectaculaires et métaphoriquement exploitables du monde animal.

La conséquence de cette tendance générale de la nature à rechercher et à maintenir la pureté de la race est non seulement la distinction nettement établie entre les races particulières dans leurs signes extérieurs, mais encore la similitude des caractères spécifiques de chacune d’elles. Le renard est toujours un renard, l’oie une oie, le tigre un tigre, etc., et les différences qu’on peut noter entre les individus appartenant à une même race, proviennent uniquement de la somme d’énergie, de vigueur, d’intelligence, d’adresse, de capacité de résistance dont ils sont inégalement doués. Mais on ne trouvera jamais un renard qu’une disposition naturelle porterait à se comporter philanthropiquement à l’égard des oies, de même qu’il n’existe pas de chat qui se sente une inclination cordiale pour les souris. Par suite, la lutte qui met aux prises les races les unes avec les autres a moins pour causes une antipathie foncière que bien plutôt la faim et l’amour. Dans les deux cas, la nature est un témoin impassible et même satisfait. La lutte pour le pain quotidien amène la défaite de tout être faible ou maladif, ou doué de moins de courage, tandis que le combat que livre le mâle pour conquérir la femelle n’accorde le droit d’engendrer qu’à l’individu le plus sain, ou du moins lui fournit la possibilité de le faire. Mais le combat est toujours le moyen de développer la santé et la force de résistance de l’espèce et, par suite, la condition préalable de ses progrès. (p. 149)

Les catégories biologiques sont fixes, éternelles et nous en sommes. Le social-darwinisme s’installe alors tout simplement, sur le ton joyeux de l’évidence triviale et il est importé, au mépris ouvert des distinctions classificatoires entre genres, espèces etc., dans l’espace plus que douteux des configurations raciales humaines. Le délire culmine alors au sein de ce fameux zoo humain auquel on ne reconnaît ici aucune assise proprement historicisée. Le danger du mélange des races est donné comme une sorte de loi fatale.

La connaissance que nous avons de l’histoire fournit d’innombrables preuves de cette loi. L’histoire établit avec une effroyable évidence que, lorsque l’Aryen a mélangé son sang avec celui de peuples inférieurs, le résultat de ce métissage a été la ruine du peuple civilisateur. L’Amérique du Nord, dont la population est composée, en énorme majorité, d’éléments germaniques, qui ne se sont que très peu mêlés avec des peuples inférieurs appartenant à des races de couleur, présente une autre humanité et une tout autre civilisation que l’Amérique du Centre et du Sud, dans laquelle les immigrés, en majorité d’origine latine, se sont parfois fortement mélangés avec les autochtones. Ce seul exemple permet déjà de reconnaître clairement l’effet produit par le mélange des races. Le Germain, resté de race pure et sans mélange, est devenu le maître du continent américain; il le restera tant qu’il ne sacrifiera pas, lui aussi, à une contamination incestueuse. (pp. 149-150)

Le développement historique accède alors à ce type de dépouillement formaliste qui est la principale assise logico-narrative du simplisme hitlérien. Si l’Amérique marche, c’est grâce à son fond aryen qui domine son métissage. Aussitôt que l’Amérique déconnera, ce sera que son métissage aura pris le dessus sur son fond aryen. Ça marche, c’est aryen. Ça marche pas, c’est pas aryen. Point. Ensuite, eh bien, il ne restera plus qu’à imbiber l’intégralité des rapports socio-historiques de ce simplisme naturaliste nazi et la lutte des classes se transformera, comme par enchantement, en grande concorde de chiots couinant tous ensemble dans une boite de carton. Dans un tel cas, si les chiots se mordillent parfois les oreilles, il faudra laisser tout simplement la sélection naturelle social-darwinienne opérer.

L’ouvrier nazi doit savoir que la prospérité de l’économie nationale signifie son propre bonheur matériel. Le patron nazi doit savoir que le bonheur et la satisfaction de ses ouvriers sont la condition primordiale de l’existence et du développement de sa propre prospérité économique. Les ouvriers et les patrons nazis sont tous deux des délégués et des mandataires de l’ensemble de la communauté populaire. La grande proportion de liberté personnelle qui leur est accordée dans leur action, doit être expliquée par ce fait que la capacité d’action d’un seul est beaucoup plus augmentée par une extension de liberté que par la contrainte d’en haut; la sélection naturelle, qui doit pousser en avant le plus habile, le plus capable et le plus laborieux, ne doit pas être entravée. (p. 308)

Mauvais sociologue au possible, l’orateur nous sert une salade mal brassée de sélection naturelle et de relations de travail. Qu’on ne nous raconte pas après ça qu’on nous prend pas pour des bêtes. Pondérée ici, par les lois unilatérales de la nature hitlérienne, la contrainte d’en haut ne sera au demeurant pas toujours aussi discrètement conceptualisée, il s’en faut de beaucoup. On y réintroduira bientôt le sujet personnaliste et ce, dans les formulations les plus fermes imaginales.

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Autoritarisme

On l’a vu, la fourmilière intellectuelle idéaliste a besoin d’un apôtre. Le troupeau de chevaux au sang rouge aryens a besoin d’un pasteur. Hitler est un autoritaire (ceci n’est certainement pas la nouvelle du jour). Il a donc copieusement réfléchi sur l’autorité. Lisons.

Le premier fondement sur lequel repose l’autorité, c’est toujours la popularité. Pourtant, une autorité qui ne repose que sur elle est encore extrêmement faible; sa sécurité et sa stabilité sont incertaines. Aussi tous ceux qui ne tiennent leur autorité que de la popularité, doivent-ils s’efforcer d’en élargir la base et pour cela de constituer fortement le pouvoir. C’est donc dans le pouvoir, dans la puissance, que nous voyons le deuxième fondement de toute autorité. Celui-ci est déjà notablement plus stable et plus sûr que le premier, mais il n’est nullement plus robuste. Si la popularité et la force s’unissent, et si elles peuvent se maintenir unies, pendant un certain temps, alors peut se former, sur des bases encore plus solides, une nouvelle autorité, celle de la tradition. Si enfin popularité, force et tradition s’unissent, l’autorité qui en dérive peut être considérée comme inébranlable. (pp. 266-267)

Cette autorité populaire et traditionnelle, peu importe son amplitude ou sa profondeur, c’est donc sans conteste sur la force qu’il faudra l’asseoir (ce qui, dans tous les temps, a agi le plus efficacement, c’est la terreur, la violence. p. 187). Souvenons-nous qu’en dernière instance l’aventure militante de notre cher idéalisme allemand pliera devant les méthodes musclées du matérialisme le plus terre à terre (l’idée la plus élevée peut être étouffée si son protagoniste est assommé d’un coup de matraque. p. 277). Le cheminement politique d’Hitler fusionne donc intimement compréhension des pulsions populaires et appropriation de la violence d’action (Je compris l’importance de la terreur corporelle que l’individu a de la masse. […] Plus j’appris à connaître les méthodes de la terreur corporelle, plus grandit mon indulgence à l’égard de la multitude qui la subissait. Je bénis mes souffrances d’alors de m’avoir rendu à mon peuple, et de m’avoir appris à distinguer entre meneurs et victimes. p. 24). Aussi, pour imposer tout ordre nouveau, seule l’intolérance fanatique vaudra. Le christianisme est cité ici encore comme exemple méthodologique cardinal. Autorité et tolérance pluraliste ne peuvent tout simplement pas coexister efficacement, adéquatement ou légitimement.

Un état de choses existant ne peut s’effacer simplement devant les prophètes et les avocats d’un état futur. On ne peut admettre que les partisans du premier, ou même ceux qui lui portent simplement quelque intérêt, seront tout à fait convertis par la seule constatation d’une nécessité et gagnés ainsi à l’idée d’un régime nouveau. Trop souvent, au contraire, les deux régimes continueront à exister simultanément et la prétendue doctrine philosophique s’enfermera à jamais dans le cadre étroit d’un parti. Car une doctrine n’est pas tolérante; elle ne peut être «un parti parmi les autres»; elle exige impérieusement la reconnaissance exclusive et totale de ses conceptions, qui doivent transformer toute la vie publique. Elle ne peut tolérer près d’elle aucun vestige de l’ancien régime. C’est la même chose pour les religions. Le christianisme non plus n’a pas pu se contenter d’élever ses propres autels, il lui fallait procéder à la destruction des autels païens. Seule, cette intolérance fanatique devait créer la foi apodictique; elle en était une condition première absolue. On peut objecter, à juste titre, que ces deux précédents historiques sont spécifiquement juifs — et même que ce genre d’intolérance et de fanatisme sont foncièrement juifs. Ceci peut être mille fois vrai et on peut aussi le déplorer profondément; on peut constater, avec une inquiétude qui n’est que trop justifiée, que l’apparition de cette doctrine dans l’histoire de l’humanité y introduisait quelque chose que l’on ne connaissait pas encore; mais cela ne sert de rien et il s’agit maintenant d’un état de fait. Les hommes qui veulent sortir notre peuple allemand de sa situation actuelle, n’ont pas à se casser la tête pour imaginer combien ce serait beau si telle ou telle chose n’existait pas; ils doivent rechercher et déterminer comment on peut supprimer ce qui en fait est donné. Mais une doctrine pleine de la plus infernale intolérance ne sera brisée que par la doctrine qui lui opposera le même esprit, qui luttera avec la même âpre volonté et qui, par surcroît, portera en elle-même une pensée nouvelle pure et absolument conforme à la vérité. (pp. 235-236)

L’étape suivante de la mise en place d’un dispositif autoritaire méthodique sera la saillie des chefs. Il faudra à la fois les laisser monter et bien les tenir.

Par suite, non seulement une organisation n’a pas le droit d’empêcher les têtes de «sortir» de la masse, mais, au contraire, la nature même de son action doit le permettre et le faciliter au plus haut point. En cela elle doit partir du principe que la providence de l’humanité n’a jamais été dans la masse, mais dans ses cerveaux créateurs, qui sont vraiment les bienfaiteurs de la race humaine. C’est l’intérêt de tous de leur assurer une influence déterminante et de faciliter leur action. Car ce n’est certes ni la domination des imbéciles ou des incapables, ni, en aucun cas, le culte de la masse qui servira cet intérêt de tous; il faudra nécessairement que des individus supérieurement doués prennent la chose en mains. (p. 232)

Et le chef suprême, lui, se devra d’être tout sauf démocrate. Et surtout, il n’a tout simplement pas droit à l’erreur (Un Chef qui doit abandonner ses théories générales parce que reconnues fausses, n’agit avec dignité que s’il est prêt à en subir toutes les conséquences. En pareil cas, il doit s’interdire l’exercice public d’une action politique ultérieure. Puisqu’il est déjà tombé dans l’erreur sur des points essentiels, il peut y tomber une seconde fois. En aucun cas, il n’a le droit de continuer à prétendre à la confiance de ses concitoyens ou seulement de l’accepter p. 37). Hitler aurait gagné à se relire sur cette question de l’autocritique absolue du chef, notamment à partir de 1943. Bref… pas de droit à l’erreur pour le chef, donc. Ceci dit, le chef n’est nullement obligé de bien informer les masses. Au contraire, la conception hitlérienne de la communication ciblant les masses postule ouvertement que ces dernières ne sont tenues qu’à un accès hautement sommaire et schématique aux informations sensibles détenues par le mouvement politique qui est aux commandes.

Il n’est d’ailleurs pas nécessaire que chacun de ceux qui combattent pour la doctrine soit complètement mis au courant ni qu’il connaisse exactement chacune des pensées du chef du mouvement. L’essentiel est qu’il soit clairement instruit de quelques principes fondamentaux, peu nombreux, mais très importants. Dès lors, il sera à tout jamais pénétré de ces principes, convaincu aussi de la nécessité de la victoire de son parti et de sa doctrine. Le soldat non plus n’est pas immiscé dans les plans des grands chefs. De même qu’il vaut mieux le former à une discipline rigide, à la conviction que sa cause est juste et doit triompher et qu’il doit s’y vouer tout entier, de même doit-il en être de chaque partisan d’un mouvement de grande envergure, appelé au plus grand avenir, soutenu par la volonté la plus ferme. Que pourrait-on faire d’une armée dont tous les soldats seraient des généraux, en eussent-ils les dons et les capacités? De même, de quelle utilité serait, pour la défense d’une doctrine, un parti qui ne serait qu’un réceptacle de gens «éminents». Non, il faut aussi le simple soldat, sans quoi on ne peut obtenir une discipline intérieure. De par sa nature même, une organisation ne peut subsister qu’avec un haut commandement intelligent, servi par une masse que guide plutôt le sentiment. Une compagnie de deux cents hommes intelligents autant que capables deviendrait, à la longue, plus difficile à mener que si elle contenait cent quatre-vingt-dix hommes moins bien doués et dix autres ayant une formation supérieure. (p. 237)

Une fois le réseau d’information sommaire (ou de propagande ciblée) bien configuré par l’autorité, son corollaire crucial, c’est la cause unique, unilatérale, simplette, bien en focus, condensée et intelligible. Un ennemi désigné explicitement et de façon limpide et carrée reste la plus efficace carotte pour faire courir les masses au pas de l’oie. Il ne faut surtout pas commettre l’erreur dialectico-rationaliste de disperser les cibles. (Le mouvement pangermaniste n’aurait jamais commis cette erreur s’il n’avait pas aussi mal compris la psychologie des grandes masses. Si ses chefs avaient su que, pour réussir, on ne doit jamais, et ceci par considération purement psychologique, désigner à la masse plusieurs adversaires —ce qui entraîne immédiatement un éparpillement complet des forces combatives— la pointe d’attaque du mouvement pangermaniste aurait été dirigée contre un seul adversaire. p. 62). Il faut cibler un ennemi unique, le pointer du doigt sans ambages, l’accuser méthodiquement et répétitivement de tous les maux et ne jamais lâcher prise. Le fond de commerce de la procédure méthodologique du leadership hitlérien requiert par principe le bouc émissaire.

En général, l’art de tous les vrais chefs du peuple de tous les temps consiste surtout à concentrer l’attention du peuple sur un seul adversaire, à ne pas la laisser se disperser. Plus cette assertion de la volonté de combat d’un peuple est concentrée, plus grande est la force d’attraction magnétique d’un pareil mouvement, plus massive est sa puissance de choc. L’art de suggérer au peuple que les ennemis les plus différents appartiennent à la même catégorie est d’un grand chef. Au contraire, la conviction que les ennemis sont multiples et variés devient trop facilement, pour des esprits faibles et hésitants, une raison de douter de leur propre cause. (p. 62)

Ceci dit, aux vues de l’orateur, l’ascendant du chef n’est jamais que la manifestation empirique de l’ascendant du tout de la race supérieure dont il émane. L’autoritarisme hitlérien reste, dans son principe fondamental, un élitisme raciste. Le chef de la propre race est admiré attendu qu’il émerge d’un peuple admirable, le peuple originel peut-être même. (Tout ce que nous admirons aujourd’hui sur cette terre —science et art, technique et inventions— est le produit de l’activité créatrice de peuples peu nombreux et peut-être, primitivement, d’une seule race. C’est d’eux que dépend la permanence de toute la civilisation. S’ils succombent, ce qui fait la beauté de cette terre descendra avec eux dans la tombe. p. 151). Par contre, ce peuple puissant, déterminé dans sa supériorité inhérente n’est en rien une nation de cerveaux. L’élitisme hitlérien n’est aucunement un intellectualisme (Il faut toujours avoir présent à l’esprit que la plus belle pensée d’une théorie élevée ne peut, le plus souvent, se répandre que par l’intermédiaire de petits et même de très petits esprits. p. 179). C’est bien là la raison pour laquelle l’autorité du parti devra s’exercer en permanence sur le troupeau aryen qui peut parfaitement être à la fois le plus fort, le plus pur et le plus bête. Ce peuple crucial ne théorise pas mais pratique la théorie qui percole en lui. (Ce n’est pas en développant sans limites une théorie générale, mais dans la forme limitée et ramassée d’une organisation politique qu’une conception philosophique peut combattre et triompher. p. 202). La conception hitlérienne de l’autorité n’est pas intellocratique. Au contraire, on se méfie ici très ouvertement des intellectuels.

Il ne faut, au service de notre mouvement, que des intellectuels susceptibles de comprendre assez bien notre mission et notre but pour juger l’activité de notre propagande uniquement sur ses succès et nullement sur l’impression qu’elle a pu leur faire. En effet, la propagande n’est pas faite pour entretenir la mentalité nationale des gens qui l’ont déjà, mais pour gagner des ennemis de notre conception du peuple allemand, s’ils sont toutefois de notre sang. (p. 179)

Hitler chef de parti, ne veut tout simplement pas de la pensée critique de ses pairs. Le jugement intellectuel, lui, doit se restreindre à une vision pragmatique, finaliste et surtout il faut, sans se complexer, manœuvrer le peuple issu du bon lot racial comme le ferait un petit collégium d’éleveurs avec ses chiens ou ses chevaux. Les conséquences eugénistes de cette doctrine sont formulées très explicitement.

L’État raciste doit partir du principe qu’un homme dont la culture scientifique est rudimentaire, mais de corps sain, de caractère honnête et ferme, aimant à prendre une décision, et doué de force de volonté, est un membre plus utile à la communauté nationale qu’un infirme, quels que soient ses dons intellectuels. Un peuple de savants dégénérés physiquement, de volonté faible, et professant un lâche pacifisme, ne pourra jamais conquérir le ciel; il ne sera même pas capable d’assurer son existence sur cette terre. Il est rare que, dans le dur combat que nous impose le destin, ce soit le moins savant qui succombe; le vaincu est toujours celui qui tire de son savoir les décisions les moins viriles et qui les met en pratique de la façon la plus pitoyable. (p. 213)

Ensuite, au niveau de l’intendance de la vie politique, le parlementarisme à vote majoritaire est à bazarder au profit de la valorisation systémique de la personnalité des sous-chefs et du chef suprême.

L’État raciste doit veiller au bien-être de ses citoyens, en reconnaissant en toutes circonstances l’importance de la personnalité: il augmentera ainsi la capacité de production de tous et par là même le bien-être de chacun. Ainsi l’État raciste doit libérer entièrement tous les milieux dirigeants et plus particulièrement les milieux politiques du principe parlementaire de la majorité, c’est-à-dire de la décision de la masse; il doit leur substituer sans réserve le droit de la personnalité. (p. 233)

Il est difficile de ne pas rapprocher les différentes facettes de cette conception de l’autorité (anti-intellectualisme, dédain ouvert pour la pensée critique, anti-parlementarisme, autocratisme auto-sanctifiant, personnalisme, approche pastorale de l’intendance des masses) de la gestion que se donnent depuis le Moyen-Âge les congrégations religieuses. Un tel rapprochement nous ramène une fois de plus aux vues formulées par Hitler sur la religion (qu’il se donne pour modèle autoritaire) et la déréliction (qu’il décrie et déplore).

Il faut remarquer avec quelle violence continue le combat contre les bases dogmatiques de toutes les religions, dans lesquelles pourtant, en ce monde humain, on ne peut concevoir la survivance effective d’une fin religieuse. La grande masse du peuple n’est pas composée de philosophes; or, pour la masse, la foi est souvent la seule base d’une conception morale du monde. Les divers moyens de remplacement ne se sont pas montrés si satisfaisants dans leurs résultats, pour que l’on puisse envisager, en eux, les remplaçants des confessions religieuses jusqu’alors en cours. Mais si l’enseignement et la foi religieuse portent efficacement sur les couches les plus étendues, alors l’autorité incontestable du contenu de cette foi doit être le fondement de toute action efficace. Les dogmes sont pour les religions ce que sont les lois constitutionnelles pour l’État: sans eux, à côté de quelques centaines de mille hommes haut placés qui pourraient vivre sagement et intelligemment, des millions d’autres ne le pourraient pas. (p. 140)

On ne s’étonnera donc pas d’entendre tout simplement Hitler, autoritaire, sonner comme un pape ou un évêque. En bon chef Tartuffe qu’il est, l’orateur verra lorsque requis à bien flatter le théocratisme dans le sens du poil (Celui qui se tient sur le plan raciste a le devoir sacré, quelle que soit sa propre confession, de veiller à ce qu’on ne parle pas sans cesse à la légère de la volonté divine, mais qu’on agisse conformément à cette volonté et qu’on ne laisse pas souiller l’œuvre de Dieu. Car c’est la volonté de Dieu qui a jadis donné aux hommes leur forme, leur nature et leurs facultés. Détruire son œuvre, c’est déclarer la guerre à la création du Seigneur, à la volonté divine. p. 290). Et, cependant, à cette conception imbibée mythiquement de représentations médiévales, se couplera solidement une approche moderne, brutale, technicienne des dispositifs autocratiques. La référence cardinale ne sera plus alors le couvent ou la secte chrétienne mais bel et bien l’armée. Elle est perçue comme le seule facteur de solidité autoritaire adéquate dans la ci-devant déliquescence de l’Allemagne de Weimar.

Comme facteur de force, à cette époque où commence la décomposition lente et progressive de notre organisme social, nous devons pourtant inscrire: l’armée. C’était l’école la plus puissante de la nation allemande et ce n’est pas sans raison que s’est dirigée la haine de tous les ennemis précisément contre cette protectrice de la conservation de la nation et de sa liberté. Aucun monument plus éclatant ne peut être voué à cette institution, et à elle seule, que l’affirmation de cette vérité qu’elle fut calomniée, haïe, combattue, mais aussi redoutée par tous les gens inférieurs. Le fait que, à Versailles, la rage des détrousseurs internationaux des peuples se dirigea, en premier lieu, contre la vieille armée allemande, désigne à coup sûr celle-ci comme le refuge de la liberté de notre peuple, opposée à la puissance de l’argent. Sans cette force qui veille sur nous, le Traité de Versailles, dans tout son esprit, se serait depuis longtemps accompli à l’égard de notre peuple. Ce que le peuple allemand doit à l’armée peut se résumer en un seul mot: tout. L’armée inculquait le sens de la responsabilité sans réserve, à une époque où cette vertu était déjà devenue très rare, et où sa compression était de jour en jour encore plus à l’ordre du jour, et surtout de la part du Parlement, modèle de l’absence totale de responsabilité; l’armée créait le courage personnel, à une époque où la lâcheté menaçait de devenir une maladie contagieuse, et où l’esprit de sacrifice au bien commun commençait déjà à être regardé comme une sottise, où seul paraissait intelligent celui qui savait le mieux épargner et faire prospérer son propre «moi». C’était l’école qui enseignait encore à chaque Allemand de ne pas chercher le salut de la nation dans des phrases trompeuses, incitant à une fraternisation internationale entre nègres, Allemands, Chinois, Français, Anglais, etc., mais dans la force et dans l’esprit de décision du peuple lui-même. L’armée formait à la force de décision, tandis que, dans la vie courante, le manque de décision et le doute commençaient déjà à déterminer les actions des hommes. À une époque où les malins donnaient le ton, c’était un coup de maître que de faire valoir le principe qu’un ordre est toujours meilleur qu’aucun ordre. (p. 146)

L’armée est idéaliste et (soi-disant) égalitaire. La société civile est matérialiste et divisée en classes se faisant la lutte les unes aux autres. Ouvertement militariste, Hitler se donne comme ayant choisi son camps sans ambivalence. Quand il critique l’armée, c’est de la voir maladroitement, dans son fonctionnement bureaucratique, restaurer l’exécrable intellocratisme qu’elle aurait tant du aplanir et aplatir.

L’armée avait formé à l’idéalisme et au dévouement à la patrie et à sa grandeur, tandis que, dans la vie courante, se propageaient la cupidité et le matérialisme. Elle formait un peuple uni contre la séparation en classes et ne présentait peut-être à cet égard qu’un point faible: celui de l’institution des engagés d’un an. Faute, parce que, de ce fait, le principe de l’égalité absolue était violé et que l’homme plus instruit se trouvait de nouveau placé hors du cadre du reste de son entourage, alors que le contraire eût été préférable. Devant l’ignorance générale si profonde de nos classes élevées et leur dissociation toujours plus accentuée avec le peuple de chez nous, l’armée aurait pu agir de façon très bienfaisante si, dans ses rangs au moins, elle avait évité toute séparation de ceux qu’on qualifie «intelligents»… Ne pas agir ainsi était une faute, mais quelle institution, en ce monde, sera infaillible? En tous cas, dans l’armée, le bien a tellement prévalu sur le mal que le peu d’infirmités dont elle eût été atteinte, sont très inférieures à ce que sont en moyenne les imperfections humaines. Mais le plus haut mérite que l’on doive attribuer à l’armée de l’ancien empire c’est, à une époque où tous étaient soumis à la majorité, à l’encontre du principe juif de l’adoration aveugle du nombre, d’avoir maintenu le principe de la foi en la personnalité. Elle formait, en effet, ce dont l’époque contemporaine avait le plus besoin: des hommes. Dans le marais d’un amollissement et d’un efféminement qui se propageait, surgissaient chaque année, sortant des rangs de l’armée, 350,000 jeunes hommes, regorgeant de force, qui avaient perdu par leurs deux années d’instruction la mollesse de leur jeunesse et s’étaient fait des corps durs comme l’acier. Le jeune homme qui avait, pendant ce temps, pratiqué l’obéissance pouvait alors, mais alors seulement, apprendre à commander. À son pas, on reconnaissait déjà le soldat instruit. (p. 147)

Attendu les contraintes du Traité de Versailles concernant le volume et l’intendance de l’armée allemande après 1918, sont apparus les corps francs, organisations paramilitaires échappant au recensement par les instances surveillant l’armée allemande. Là où plusieurs observateurs déploraient un débordement militariste dans le sein même de la société civile, Hitler lui voyait, au contraire, un danger mollissant de laisser ces sections armées échapper au pouvoir punitif du vieux dispositif militaire impérial de souche. La vraie autorité de l’armée, juge en conscience le caporal Hitler, ça ne se singe tout simplement pas par des ligues privées paradant à l’esbroufe en ville, sous des fanions de corps paramilitaires.

Au point de vue purement pratique, l’éducation militaire d’un peuple ne peut être faite par des ligues privées, si ce n’est avec d’énormes secours financiers de la part de l’État. Penser autrement eût été surestimer grandement ses propres possibilités. Il est impossible, en appliquant ce qu’on nomme «la discipline volontaire», de dépasser certaines limites dans la formation d’organisations qui possèdent une valeur militaire. L’instrument le plus essentiel du commandement —la faculté de punir— fait ici défaut. Au printemps 1919, il était encore possible de constituer ce qu’on appelle des «corps francs», mais cela pouvait se faire parce qu’ils étaient composés d’anciens combattants, qui, pour la plupart, étaient déjà passés par l’école de l’ancienne armée, mais aussi parce que le genre d’obligations imposées aux hommes impliquait une obéissance militaire inconditionnelle. Ces prémisses font complètement défaut pour les «ligues de défense» volontaires. Plus la ligue est vaste, plus la discipline est relâchée; moins on peut exiger de chaque membre, plus l’ensemble prend l’aspect des anciennes associations de militaires et de vétérans. Une préparation volontaire au service militaire, sans pouvoir de commandement inconditionnel, ne pourra jamais être appliquée aux grandes masses. (p. 278)

Aspirant à aller beaucoup plus loin que ne le faisait l’enthousiasme mal organisé, esquinté, semi-improvisé et sans programme des corps francs de 1919-1924, Hitler préconise un militarisation personnaliste méthodique de la structure politique entière, sur le modèle sacré de la vieille armée prussienne

Toute l’organisation de l’État doit découler du principe de la personnalité, depuis la plus petite cellule que constitue la commune jusqu’au gouvernement suprême de l’ensemble du pays. Il n’y a pas de décisions de la majorité, mais seulement des chefs responsables et le mot «conseil» doit reprendre sa signification primitive. Chaque homme peut bien avoir à son côté des conseillers, mais la décision est le fait d’un seul. Il faut transposer le principe qui fit autrefois de l’armée prussienne le plus admirable instrument du peuple allemand et l’établir à la base même de notre système politique: la pleine autorité de chaque chef sur ses subordonnés et sa responsabilité entière envers ses supérieurs. Même à ce moment nous ne pourrons pas nous passer de ces corporations que l’on appelle parlements. Seulement, toutes leurs délibérations deviendront réellement des conseils et un seul homme pourra et devra être investi de la responsabilité, ensemble avec l’autorité et le droit de commandement. (p. 234)

L’aspiration finale et fondamentale est évidemment l’instauration d’un régime de dictature. Le travail s’amorça d’abord par une autocratisation structurelle du mouvement national–socialiste lui-même… qui, initialement passablement singeux de procédures parlementaires, ne semblait pas trop aller dans cette direction là, au grand agacement d’Hitler.

Dans les années 1919 et 1920, le mouvement [national-socialiste] avait eu pour direction un Comité choisi par les assemblées des membres. Le Comité comprenait un premier et un second trésorier, un premier et un second secrétaire et, comme têtes, un premier et un second président. À cela s’ajoutèrent encore un comité de membres, le chef de la propagande [qui était alors Hitler] et différents assesseurs. Ce Comité personnifiait proprement —si comique que cela put être— ce que le mouvement même voulait combattre de la façon la plus âpre, à savoir le parlementarisme. Car il s’agissait là dedans d’un principe qui personnifiait tout à fait le système depuis le plus petit hameau jusqu’aux futurs arrondissements, provinces, États, jusqu’au gouvernement, système sous lequel nous souffrions tous. Il était absolument indispensable de procéder à un changement, si on ne voulait pas que le mouvement, par suite des mauvaises bases d’organisation intérieure, se corrompît pour toujours et fût incapable d’accomplir un jour sa haute mission. Les séances du Comité, qui étaient régies par un protocole, et dans lesquelles on votait à la majorité et prenait des décisions, représentaient en réalité un petit Parlement. La valeur personnelle et la responsabilité y manquaient. Il y régnait le même contresens et la même déraison que dans nos grands corps représentatifs de l’État. On nommait pour ce Comité des secrétaires, des hommes pour tenir la caisse, des hommes pour former les membres de l’organisation, des hommes pour la propagande et Dieu sait encore pour quoi, et ensuite tous devaient prendre position en commun pour chaque question particulière et décider par vote. Ainsi l’homme qui était chargé de la propagande votait sur un sujet concernant les finances; le trésorier votait sur l’organisation; l’organisateur votait sur un sujet ne concernant que les secrétaires, etc. Pourquoi désignait-on un homme pour la propagande, puisque les caissiers, les scribes, les commissaires, etc., avaient à juger les questions la concernant? Cela paraît à un cerveau sain aussi incompréhensible que si, dans une grande entreprise industrielle, les gérants avaient à décider sur la technique de la production, ou si, inversement, les ingénieurs avaient à juger des questions administratives. Je ne me suis pas soumis à cette insanité, mais, après fort peu de temps, je me suis éloigné des séances. Je faisais ma propagande et cela suffisait. J’interdisais, en général, que le premier incapable venu essaie d’intervenir sur le terrain qui m’était propre. De même que moi, réciproquement, je me gardais d’intervenir dans les affaires des autres. Lorsque l’acceptation des nouveaux statuts et mon appel au poste de premier président m’eurent, entre temps, donné l’autorité nécessaire et le droit correspondant, cette insanité cessa immédiatement. À la place des décisions du Comité, fut admis le principe de ma responsabilité absolue. (p. 302)

Il est hautement révélateur d’observer qu’en formulant son aspiration autocratique et ouvertement méprisante de toute démocratie participative, Hitler n’invoque plus l’exemple traditionnel de l’église ou de l’armée mais bien celui de la grande entreprise industrielle. Cette dernière fut bel et bien un important exemple à suivre pour le parti nazi naissant.

Malgré la difficulté des temps et à l’exception des petits comptes courants, le mouvement resta presque libre de dettes et même il réussit à réaliser un accroissement durable de son pécule. On travaillait comme dans une exploitation privée: le personnel employé avait à se signaler par ses actes et ne pouvait, en aucune façon, se targuer du titre de partisan. La réputation de chaque national-socialiste se prouvait d’abord par son empressement, par son application et son savoir-faire dans l’accomplissement de la tâche indiquée. Celui qui ne remplit pas son devoir, ne doit pas se vanter d’une réputation surfaite. Le nouveau chef commercial du parti affirma, malgré toutes les influences possibles, avec la dernière énergie, que les affaires du parti ne devaient pas être une sinécure pour des partisans ou des membres peu zélés. (p. 305)

Personnaliste, traditionaliste, théogoneux et militarisme, l’autoritarisme hitlérien n’est, l’un dans l’autre, trois fois hélas, pas si passéiste que ça quand on y regarde de près… vu qu’il inspire aussi en retour, crucialement, profondément, le tout du programme entrepreneurial. Il est indubitable que, moyenâgeux et paysan dans ses racines, l’hitlérisme se perpétue sans problème dans le capitalisme d’entreprise, cette ultime enclave autoritariste et anti-démocratique au sein douloureux de nos sociétés civiles contemporaines. Aussi, sur la pérennité contemporaine de l’autoritarisme hitlérien, conclueurs concluez…

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Sur les femmes

Irrationalisme, hypernaturalisme, autocratisme systémique, tels sont les principes généraux de la vision hitlérienne du monde. Un mot doit être dit maintenant sur la place donnée aux femmes dans la philosophie hitlérienne. Vision pastorale de l’orateur oblige, elles sont avant tout les procréatrices de la race supérieure (Mais l’État raciste n’a pas précisément pour rôle de faire l’éducation d’une colonie d’esthètes pacifistes et d’hommes physiquement dégénérés. L’image idéale qu’il se fait de l’humanité n’a pas pour types l’honorable petit bourgeois et la vieille fille vertueuse, mais bien des hommes doués d’une énergie virile et hautaine, et des femmes capables de mettre au monde de vrais hommes. p. 214). Éducation physique, éducation psychologique puis… loin derrière, éducation intellectuelle. L’état nazi prépare d’abord des mères (Comme il le fait pour les garçons, l’État raciste dirigera l’éducation des filles, et d’après les mêmes principes. Là aussi l’importance principale doit être attachée à la formation physique; après seulement viendra l’éducation du caractère, enfin, en dernier lieu, le développement des dons intellectuels. Il ne faut jamais perdre de vue que le but de l’éducation féminine doit être de préparer à son rôle la mère future. p. 216). On peut supposer sans problème, par contre, que s’exprimant ainsi, l’orateur ne fait jamais qu’exprimer la vision phallocentrée de son époque.

Par contre, les mésaventures d’Hitler en matière de compréhension de la réalité féminine ne se restreignent pas au conformisme et au traditionalisme sexiste du programme nazi. Il s’en faut d’une marge. Le futur dictateur, encore célibataire à trente-six ans, se lance, tout brièvement, dans de grandes considérations sur les caractéristiques fondamentales de la psychologie féminine (De même que la femme est peu touchée par des raisonnements abstraits, qu’elle éprouve une indéfinissable aspiration sentimentale pour une attitude entière et qu’elle se soumet au fort tandis qu’elle domine le faible, la masse préfère le maître au suppliant, et se sent plus rassurée par une doctrine qui n’en admet aucune autre près d’elle, que par une libérale tolérance. p. 23). Ces considérations généralisantes, parfaitement non étayées même en son temps d’une part, sont d’autre part mises au service de la formulation abstraite et formaliste d’une sorte de principe féminin générique (Dans sa grande majorité, le peuple se trouve dans une disposition et un état d’esprit à tel point féminins que ses opinions et ses actes sont déterminés beaucoup plus par l’impression produite sur ses sens que par la pure réflexion. p. 95). Ce vague principe féminin est donc sensé caractériser la masse amorphe et flasque du peuple avant que le coup de fouet nazi ne le re-virilise. (De même qu’un homme courageux peut conquérir plus aisément les cœurs féminins qu’un lâche, de même un mouvement héroïque conquiert le cœur d’un peuple mieux qu’un mouvement pusillanime, ne se maintenant que grâce à la protection de la police. p. 252). On sent bien que le vecteur féminin dans les masses, c’est pas trop bon, selon Hitler. Nous voici ouvertement engagés sur la pente de la misogynie. L’orateur y glissera-t-il? Lisons.

Le front fut, avant comme après, submergé de ce poison, que des femmes étourdies fabriquaient dans le pays naturellement, sans se douter que c’était le moyen de réconforter au plus haut point la confiance de l’ennemi en la victoire, et de prolonger ainsi que d’augmenter les souffrances des leurs sur le front. Les lettres insensées des femmes allemandes coûtèrent par la suite la vie à des centaines de milliers d’hommes. (p. 98)

Le poison en question, c’est évidemment celui du pacifisme. Les femmes allemandes troublent les jeunes soldats de la nation, ces efféminés de tout à l’heure ayant fini par réussir à se donner, au combat, un corps d’acier. Les voici subitement privés de leur focus guerrier. C’est une sorte de nuisance incontrôlable passive, que ces femmes allemandes. On retrouve cette idée de nuisance incontrôlable féminine passive quand Hitler développe ses considérations, assez pesantes d’autre part, sur la prostitution.

La prostitution est un affront à l’humanité: mais on ne peut la supprimer par des conférences morales, une pieuse bonne volonté, etc.; mais sa limitation et sa destruction définitive imposent au préalable l’élimination d’un certain nombre de conditions préalables. Mais la première d’entre elles reste la création de la possibilité d’un mariage précoce qui réponde au besoin de la nature humaine, et en particulier de l’homme, car la femme ne joue à cet égard qu’un rôle passif. (p. 131)

Il faut donc forcer le plus vite possible les jeunes hommes et les jeunes femmes à se marier. Ces sottes de gamines allemandes aux yeux bleus doivent, en plus, naturellement, marier des aryens et ça, se lamente Hitler, c’est loin d’être gagné.

La jeune fille doit connaître son cavalier. Si la beauté corporelle n’était pas de nos jours si complètement reléguée au second plan par la niaiserie de la mode, des centaines de milliers de jeunes filles ne se laisseraient pas séduire par de repoussants bâtards juifs aux jambes torves. Il est aussi de l’intérêt de la nation que se trouvent les plus beaux corps pour faire don à la race d’une nouvelle beauté. (p. 216)

L’antisémitisme hitlérien (sur lequel nous reviendrons amplement) se propose de protéger la blonde jeune fille allemande en fleur de ses dérives métissantes. Laisse vivre Apollon nu, sale Dionysos en fringues griffées. La ligne doctrinale qui découle de cette portion drolatique du programme marital nazi ne craint nullement de basculer dans la caricature la plus grotesque imaginable. On se croirait dans un de ces vieux mélodrames racistes en noir et blanc du siècle dernier.

Le jeune Juif aux cheveux noirs épie, pendant des heures, le visage illuminé d’une joie satanique, la jeune fille inconsciente du danger qu’il souille de son sang et ravit ainsi au peuple dont elle sort. Par tous les moyens il cherche à ruiner les bases sur lesquelles repose la race du peuple qu’il veut subjuguer. De même qu’il corrompt systématiquement les femmes et les jeunes filles, il ne craint pas d’abattre dans de grandes proportions les barrières que le sang met entre les autres peuples. (p. 170)

Les critiques féminines d’Hitler noteront que la petite dizaine de courtes citations fournies ici représente en tout et pour tout la totalité de ce que l’orateur dit sur la femme dans Mein Kampf. Le vaste monde tourmenté d’Hitler est un monde sans femmes. Faut-il en conclure qu’une portion significative de la littérature et du cinéma contemporains est hitlérienne sans le savoir? Voilà qui est à méditer. Car encore pire que les grotesqueries formulées explicitement, l’absence lancinante de 52 % de la population humaine du corps dur de la réflexion d’un penseur reste la contrariété la plus assurée sur la question de la présence de la femme dans la pensée (soi-disant) fondamentale. Et, bon… ici, sur ceci, Hitler n’est certainement pas un penseur isolé.

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Des choses que Hitler reniera

Tels sont donc les principes généraux de la pensée d’Adolf Hitler telle que formulée dans Mein Kampf. L’orateur restera largement fidèle à sa hautement répréhensible ligne doctrinale dans les années qui suivront. Mais, en plus, cela ne signifie pas qu’il soit si cohérent en matière de continuité de ses prises de position. Il convient de clore cette première partie en disant un mot de ce qu’il affirme fermement ici et finira par ouvertement renier. On trouve ici quelques formulations assez étonnantes. À commencer par celle-ci, venue du fondateur objectif du Parti National-socialiste des Travailleurs allemands

Si tu te crois élu pour proclamer la vérité, fais-le; mais aie alors le courage de le faire non pas par le détour d’un parti politique —ce qui est un subterfuge— mais en remplaçant le présent mauvais par ton avenir meilleur. Si le courage te manque, ou si ce meilleur n’est pas tout à fait clair à toi-même, alors retire ta main; en aucun cas, n’essaie d’obtenir par la voie détournée d’une organisation politique ce que tu n’oses point revendiquer, la visière relevée. (p. 62)

Pas mal, hein! On peut aussi mentionner cette savoureuse dénonciation de la tyrannie autocrate d’un vieux monarque décati, ne souffrant pas qu’on le contredise.

Ne dit-il pas tout, ce beau proverbe: «Le chapeau à la main, on peut traverser tout le pays.» Cette souplesse accommodante devint pourtant néfaste lorsqu’elle s’appliqua aux formes seules admises pour se présenter devant le souverain: ne jamais contredire, mais toujours approuver tout ce que daignait exprimer Sa Majesté. Or, c’est justement là qu’eût été le plus utile, la libre manifestation de la dignité humaine; la monarchie mourut d’ailleurs de ces flagorneries, car ce n’était rien d’autre que de la flagornerie. (p. 123)

Et que faire de cette sidérante envolée sur les fondements inévitablement et obligatoirement démocratiques de

l’autorité de l’État. Car celle-ci ne repose pas sur des bavardages dans les Parlements ou les Landtag, ni sur des lois protectrices de l’État, ni sur des jugements de tribunaux destinés à terroriser ceux-là qui nient effrontément cette autorité; elle repose sur la confiance générale qui doit et peut être accordée à ceux qui dirigent et administrent une collectivité. Mais cette confiance n’est, encore une fois, que le résultat d’une conviction intime et inébranlable de ce que le gouvernement et l’administration du pays sont désintéressés et honnêtes; elle provient enfin de l’accord complet sur le sens de la loi et le sentiment de l’accord sur les principes moraux respectés de tous. Car, à la longue, les systèmes de gouvernement ne s’appuient pas sur la contrainte et la violence, mais sur la foi en leur mérite, sur la sincérité dans la représentation des intérêts d’un peuple et l’aide donnée à leur développement (p. 148)

Assez gros dans le paradoxal, merci. Et ici, au sujet de l’importance cruciale de ne pas écouter les orateurs fous furieux…

Notre planète a déjà parcouru l’éther pendant des millions d’années sans qu’il y eût des hommes et il se peut qu’elle poursuive un jour sa course dans les mêmes conditions, si les hommes oublient qu’ils arriveront à un niveau supérieur d’existence non pas en écoutant ce que professent quelques idéologues atteints de démence, mais en apprenant à connaître et en observant rigoureusement les lois d’airain de la nature. (p. 150)

Et finalement, par-dessus tout peut-être, si on cherche à placer Hitler devant ses contradictions, il est très important d’invoquer celle-ci, venue d’un homme justement en train d’écrire un livre.

Les livres sont pour les niais et les imbéciles des «classes intellectuelles» moyennes, et aussi naturellement des classes supérieures; les journaux sont pour la masse. (p. 23)

Il est bien vrai, je dois l’admettre, que plus j’avançais dans ma douloureuse lecture de Mein Kampf plus s’imposait nettement à moi l’idée que l’auteur de cet ouvrage me prenait très ouvertement pour un imbécile…

Voir aussi:
Lire Mein Kampf II: Hitler économiste
Lire Mein Kampf III: racialisme, antisémitisme, marxisme et sionisme

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