L’OEUVRE DE DOMENICO LOSURDO : STALINE LA LÉGENDE NOIRE

Deux livres en un volume, l’un réfute chacune des calomnies contre Staline et l’autre renie cette réfutation ! Pourquoi contredire en seconde partie ce qui fut si bien démonté dans la première ? Le premier livre – les quatre cent quarante quatre premières pages du volume de Domenico Losurdo intitulé Staline. Histoire et critique d’une légende noire –présente un plaidoyer probant à la défense du bâtisseur de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques. Pour chacune des calomnies et des ignominies formulées par les trotskystes puis par les révisionnistes khrouchtchéviens à l’encontre de Staline, qualifié par eux d’énorme monstre humain, sombre, capricieux et dégénéré, le prolixe auteur, abondamment documenté (1058 citations), réfute chaque accusation. Puisant à des sources multiples (400 références), particulièrement aux auteurs anti-soviétiques virulents, comme Churchill que l’on ne saurait soupçonner de sympathie communiste, Losurdo fait la preuve de la légende noire anti-stalinienne.

Pour que tant de gens de par le monde, y compris dans l’univers anglo-saxon à l’anti-soviétisme exacerbé, aient trouvé convenable de présenter leurs hommages au peuple soviétique et à son leader pendant tant d’années, de fait, jusqu’au rapport « secret » de Khrouchtchev (publié par la CIA), il devait bien y avoir quelques raisons objectives. Les faits sont têtus et ils sont éloquents comme le démontre Losurdo. Ils attestent que Staline a été fidèle au marxisme-léninisme, à sa classe et à la construction du socialisme.

On doit reconnaître beaucoup de courage politique à l’auteur pour oser ainsi affronter le tsunami de la propagande occidentale à propos de Staline et de l’Union Soviétique recouverts tous les deux par un maelstrom de mensonges qui se déverse sur eux depuis la guerre froide et même avant. Domenico Losurdo se montre d’abord à la hauteur du défi qu’il s’est posé et il reprend chaque argument contre Staline et le contredit en s’appuyant sur des faits historiques et des documents d’époque. Puis, en postface, son courage s’évanouit et il s’arrête en si bon train, rebrousse chemin et donne à Staline le baiser de Juda.

« Staline eut comme ligne de conduite de se tenir en dehors des conflits : jusqu’à l’aveuglement de ne pas prêter foi aux avertissements qui lui arrivaient de plusieurs côtés en juin 1941 (…) il n’est pas du tout dit que Staline retînt vraiment comme inévitable l’attaque allemande contre l’URSS ; et l’état d’impréparation dans lequel l’opération Barbarossa trouva les lignes soviétiques ferait même penser le contraire. » (1)

Pourtant, trois cents pages auparavant Losurdo, s’appuyant notamment sur la correspondance de Hitler, avait écrit ceci à ce propos :

« Hitler, qui, une semaine après, a été obligé de reconnaître que l’opération Barbarossa avait sérieusement sous-évalué l’ennemi : « la préparation guerrière des Russes doit être considérée comme fantastique » (…) En ce qui concerne la Russie, il est incontestable que Staline a élevé le niveau de vie. Le peuple russe ne souffrait pas de faim au moment du déclenchement de l’opération Barbarossa. « Dans l’ensemble il convient de reconnaître : des usines de l’importante des Hermann Goering Werke ont été construites là où jusqu’il y a deux ans n’existaient que des villages inconnus. Nous trouvons des lignes de chemins de fer qui n’étaient pas indiquées sur les cartes » (…) L’inégalable et incontestable contribution de la Russie soviétique à la défaite de l’Allemagne nazie est étroitement liée à l’obstinée Seconde Révolution de Staline. » (2)

Staline tyran, cruel, mégalomane, benêt, ignare, incapable, inculte, lâche, traître, mauvais militaire et j’en passe, Losurdo entreprend de réfuter une à une chacune de ces accusations contre le leader en suivant la trame historique de leur dévoilement depuis la paix de Brest-Litovsk (1917) et la construction du socialisme dans un seul pays, en passant par la Nouvelle Économie Politique (NEP-1921) léniniste, l’édification du socialisme en URSS en s’appuyant sur la nationalisation des moyens de production, la primauté de l’industrie lourde, la collectivisation des terres et la répression des koulaks (1929), les purges et les procès de la Grande Terreur sous la dictature prolétarienne, jusqu’au pacte germano-soviétique (1941), la Grande guerre Patriotique que l’URSS de Staline remporta sur l’hydre nazie et la Conférence de Yalta (1945), tout y passe, que le bénédictin italien soumet sérieusement à la confrontation des faits et des témoignages historiques. Dommage, qu’après une déconstruction aussi méthodique, patiente et particulièrement convaincante de la légende noire stalinienne, Losurdo s’effondre et tente à la fin de sauver sa carrière et de ménager la chèvre khrouchtchévienne et le loup trotskyste.

L’ultime mystification que Losurdo n’ose affronter – ni répudier – porte sur « La Grande Terreur », la répression et les goulags, si bien qu’en postface, ce goupillon qu’il s’était gardé pour la conclusion, il l’exhibe et en asperge ses lecteurs interloqués :

« (…) le conflit permanent et la répression ininterrompue qui caractérisent les années de gouvernement de Staline (…) Cette œuvre, y lit-on, coûta des sacrifices inexprimables et fut menée avec une rigueur qui ne connut pas de pitié. La liberté, le respect de la personne, la tolérance, la charité furent de vaines paroles et furent traitées comme des choses mortes (…) L’univers concentrationnaire atteint son apogée dans le sillage de la collectivisation forcée de l’agriculture et de la main de fer contre les tendances bourgeoises et petites-bourgeoises des paysans, membres pour la plupart de « peuples sans histoire », pour employer le malheureux langage que Luxembourg déduit de Engels. » (3)

La question de la terreur révolutionnaire est une question politique de classe contrairement à ce que les « bobos » petits bourgeois humanisants voudraient laisser entendre. La seule question pertinente qui mérite d’être posée à propos de « La Grande Terreur », tant pour la Révolution française que pour la Révolution d’Octobre est « La Terreur de qui, contre qui ? ». S’il s’était posé la question le jésuite Losurdo aurait trouvé comme réponse qu’en pays des soviets, encerclé et agressé par les puissances impérialistes, pendant l’édification du socialisme sous la direction de Staline, le centralisme démocratique du parti bolchevique, parti hégémonique appliquant la dictature du prolétariat, « La Grande Terreur » dirigée par la classe ouvrière frappait les contre révolutionnaires Blancs, la classe des koulaks (propriétaires fonciers), la classe des capitalistes monopolistes et les autres fragments de la bourgeoisie en cours de désintégration. Domenico Losurdo aurait dû avoir le courage de présenter ce point de vue sur l’œuvre et les réalisations du Parti Communiste d’Union Soviétique dirigé par Staline.

Le rapport « secret » présenté par Nikita Khrouchtchev au XXe Congrès du Parti communiste d’Union Soviétique (février 1956) marqua le tournant historique de la légende noire contre Staline, l’amorce de la Sainte alliance entre trotskystes, impérialistes bourgeois et sociaux-impérialistes soviétiques, l’apothéose de ce salmigondis et le début de la dégénérescence révisionniste du PCUS. Mais surtout, et cela Losurdo n’en souffle mot dans son ouvrage, cette attaque contre Staline visait à couvrir le renversement du socialisme en URSS et le coup d’État qui venait de placer la troïka révisionniste au pouvoir au pays des soviets. Tout ce qui survint en URSS par la suite ne devrait jamais être associé au socialisme ni à Staline…qu’en pense le philosophe Losurdo ?

L’épilogue du révisionnisme khrouchtchévien est bien connu. L’URSS s’effondra et se démembra après plus de trente années d’errances social-impérialistes. Curieusement, jamais Domenico Losurdo ne mentionne ce fait historique dans son œuvre, préférant discourir sur l’univers concentrationnaire des goulags, fait historique indéniable qu’il ne replace jamais dans le contexte révolutionnaire soviétique de la dictature prolétarienne en phase d’édification d’une société socialiste sans exploitation de l’homme par l’homme, une société où les reliquats des classes exploiteuses devaient être mis dans l’impossibilité de nuire à la révolution en marche.

Un ouvrage qu’il faut lire avec circonspection Staline. Histoire et critique d’une légende noire.

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(1) Domenico Losurdo. Staline. Histoire et critique d’une légende noire. Les Éditions Aden. Bruxelles. 2009. 531 pages. Citation pages 475 et 489.
(2) Pages 45, 47, 381.
(3) Pages 482, 483 et 173.

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