Madame de Maintenon, une femme de coeur et de tête

 

CAROLLE ANNE DESSUREAULT :

J’ai replongé avec délices dans le très beau livre l’Allée du Roi de Françoise Chandernagor sur la vie de Madame de Maintenon, une femme de cœur et d’intelligence qui a su mettre ses talents au service d’autrui pendant que la plupart des gens de la Cour faisaient courbettes et flatteries au Roi tout puissant Louis XIV.

Madame de Maintenon est née en 1635 « sans naissance et sans nom » comme on avait coutume de dire dans ce siècle, à la prison de Niort. Petite-fille d’Agrippa d’Aubigné, une grande figure du protestantisme, mais sans argent, elle devient orpheline à quinze ans.

Deux ans plus tard, elle épouse un écrivain, Paul Scarron, un vieil homme paralytique tenant un salon littéraire. Ce ne fut pas un mariage heureux. L’homme était cynique et vicieux. À cet égard, comme le raconte si bien dans ses mémoires Mme de Maintenon, il lui a enseigné toutes sortes de tours intimes qu’elle aurait préféré ne jamais connaître. Ce fut un mariage de survie, pour la forme. Un moyen, pour Françoise Scarron, de gagner son pain et de se tailler une petite place dans la société dans laquelle elle vivait.

Elle prend de l’ampleur en animant pendant des années le salon littéraire de son époux. Elle y élargit ses connaissances, se cultive, et développe l’art de tourner une conversation. Rapidement, le « monde » la reconnaît pour son esprit brillant et ses manières plaisantes.

À la mort de Scarron en 1660, veuve et sans ressources, elle devient gouvernante des bâtards royaux de Madame de Montespan, la favorite du Roi Soleil. Françoise Scarron fera de l’ombre à cette grande courtisane, car le Roi, capricieux et changeant, facile à s’ennuyer, trouve beaucoup d’intérêt à parler à cette dame qui brille davantage par son intelligence que son apparence. En récompense de ses services, il lui attribue le domaine de Maintenon, qu’il érige pour elle en marquisat.

Bien des années passent, la reine de France, Marie-Thérèse, meurt. Moment fatidique pour Louis XIV qui en profite pour se débarrasser de la Montespan qu’il ne peut plus voir, se plaint-il, malgré sa grande beauté et les cinq enfants qu’elle lui a donnés. Il est las de ses caprices et de ses crises de jalousie. Il l’expédie dans un couvent expier ses péchés tout comme il l’avait fait avec les précédentes. Libéré, il déclare son amour à Madame de Maintenon qu’il respecte pour ses capacités intellectuelles et sa sobriété. Il l’épouse morganatiquement, c’est-à-dire, le fruit d’un mariage entre un roi et une femme de classe inférieure. Celle-ci n’aura pas droit aux mêmes privilèges qu’une femme de plus haut rang. Le mariage reste secret.

Ils sont très différents l’un de l’autre, mais s’attirent. Le Roi aime le faste, la gloire, le panache, le pouvoir. Le plaisir. Le soir, à Versailles, c’est la fête perpétuelle. Les femmes de la Cour sont belles dans des robes somptueuses brodées de perles, parées de bijoux scintillants. Les hommes se montrent galants. Les lumières des chandeliers de cristal se reflètent dans les grands miroirs aux riches dorures.

Tout tourne autour du Roi que tout le monde vénère et admire, malgré ses extravagances,  et son despotisme. Habitué à l’adulation, il reçoit les hommages des femmes et des courtisans avec une certaine ironie.

Madame de Maintenant participe rarement à ces fêtes. Ce soir, encore une fois, elle a décliné sa présence au souper de minuit. Elle a de la tendresse pour son époux le Roi, elle aime le conseiller le jour et échanger avec lui, mais elle méprise les frivolités, les courbettes et le babillage vide.

Allons donc la retrouver dans ses appartements où elle goûte le plaisir de la solitude. Il faut contourner le couloir principal et emprunter l’escalier qui mène à ses appartements royaux, au fond, à droite, dans une aile qui lui a été réservée. Entrons chez elle.

Assise à sa table de travail, elle écrit calmement. Il s’agit d’un journal qu’elle rédige depuis plusieurs années sur les coutumes de la Cour. Ce qui s’y passe, les intrigues, les affaires d’État, les tromperies, les caprices des femmes, l’orgueil des hommes, et cette fameuse étiquette compliquée qui régit la vie de la Cour du lever au coucher … le duc de Saint-Simon, mémorialiste de Versailles, écrit à propos de Louis XIV : « Avec un almanach et une montre, on pouvait, à trois cents lieues d’ici dire ce qu’il faisait ».

La vanité de ce monde qui se pomponne, se poudre, cherche à être bien vu du Roi, à gagner du pouvoir, à avoir de l’influence et à intriguer ne comble pas la marquise.

Grâce à ses écrits, on connaît un peu mieux les étranges coutumes de l’époque. Par exemple, celle des lavements très à la mode. Pendant que vous faites la conversation avec vos invités, vous pouvez en même temps, derrière un paravent, aidé de votre soubrette, recevoir un lavement! Et il n’est pas rare si vous entrez à l’improviste dans une des centaines de chambres de surprendre un couple à califourchon, un des partenaires appliquant un lavement. Quant aux odeurs, on essaie de les masquer avec des essences, des fleurs et des plantes.

Madame de Maintenon entretient aussi une correspondance avec des gens de l’État, Frontenac, l’Archevêque de Paris, son directeur de conscience, son frère, et beaucoup d’autres.

Cette femme aime réfléchir et penser. Elle vit dans un siècle de lumière, certes, où littérature, peinture et musique se développent. Toutefois, ces réalisations ne lui font pas oublier les injustices sociales qui pèsent lourdement sur son cœur. Elle se souvient très bien de son enfance où elle a connu la faim et elle n’est pas sans savoir que le peuple de France vit dans une misère noire et une pauvreté d’esprit proche de la bêtise.

Elle conçoit avec le temps le projet d’éduquer des orphelines, soit des jeunes filles nobles, mais démunies. Elle a créé un lieu où elle leur enseigne les bonnes manières, les bases de l’éducation, le développement de l’esprit. Madame de Maintenon réalise son talent de pédagogue. Elle va rédiger une grande quantité de proverbes qui serviront de base à l’éducation de ces jeunes filles.

La maison d’éducation qu’elle vient d’ouvrir s’appelle SAINT-CYR. Pendant trente ans, elle va s’occuper de l’éducation de centaines de jeunes filles venant de toutes les régions de la France et les aidera à trouver une meilleure place dans la société. Elle leur enseignera les valeurs du cœur.

Cette grande dame a su garder un équilibre dans un siècle où le pouvoir prenait la première place, où l’intrigue avait pour objectif de contrôler les autres et de les appauvrir. À la Cour de France, un endroit où l’intimité n’existait pas, elle a su se préserver un espace à elle et se réaliser en développant son esprit et en se consacrant à une œuvre sociale humanitaire. C’est pour cette raison que le Roi la respectait.

Elle vécut jusqu’à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.

Carolle Anne Dessureault

(Article du 5 avril 2012 révisé)

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Carolle Anne Dessureault

Née au Québec, Carolle Anne Dessureault a occupé plusieurs postes en administration, dont celui de vice-présidente dans un parc technologique de la province. Elle est auteure de plusieurs ouvrages. Médaillée d'argent en art oratoire chez Toast Masters, elle a donné des centaines de conférences sur le bien-être intérieur. Elle a voyagé dans une trentaine de pays. Elle croit profondément dans l'épanouissement de la personne par la pratique de l'attention vigilante : la pleine conscience.

14 pensées sur “Madame de Maintenon, une femme de coeur et de tête

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    23 janvier 2014 à 5 05 17 01171
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    Une sacrée bonne femme !

    Excellent article avec quelques détours sur un sujet très exotique : la vie à la cour de Louis XIV !

    Madame de Maintenon est probablement la cause d’un retour forcené de la religion à la cour et que ça tournait à la bigoterie, à tel degré que tous soufflèrent quand le roi est mort, pour faire la fête aussitôt chez Orléans. Ils n’en pouvaient plus de ces règles et contritions d’un couple en repentir perpétuel, juste par l’effet de l’âge. Si elle n’avait pas ajouté cette frugalité et cette rigueur, ces retenues dans le faste arrogant et outrancier, probablement la révolution aurait-elle montré son nez et sa queue un peu plus tôt…Parce que, quoi qu’on dise pour faire nouveau, c’est bien l’attitude irréfléchie d’un roi ou d’un despote qui amène le peuple à se révolter, et non quelques causes naturelles ou climatiques.

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      23 janvier 2014 à 12 12 15 01151
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      Il est vrai qu’elle ne devait pas être très drôle à fréquenter, la marquise. Vu de loin, il est facile de faire ressortir les éclaircies bienfaitrices de son existence quoique dans le quotidien, elle devait être un bel éteignoir.

      « …. règles et contritions d’un couple en repentir perpétuel, juste par l’effet de l’âge » J’aime.

      Merci, et bonne journée, Demian,

      Carolle Anne Dessureault

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    23 janvier 2014 à 9 09 18 01181
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    On devrait un jour lancer une débat sur le souverain le plus digne d’en être un qu’ait eu la France. « Digne » est ambigu, bien sur, et « souverain » peut être équivoque – mais… c’est comme finir sur des points de suspension :-))

    PJCA

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      23 janvier 2014 à 10 10 51 01511
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      Je vote pour Henri IV

      🙂

      Amicalement

      André Lefebvre

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        23 janvier 2014 à 13 01 02 01021
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        @André Lefebvre

        J’aime la constance de l’investissement amoureux d’Henri II pour Diane de Poitiers. Il l’aima jusqu’à sa mort. Comme roi, il faut voir, comme les autres il fit la guerre, en gagna (Charles Quint), en perdit. Lui aussi pressa le peuple comme un citron en l’assujettissant à des impôts démesurés. Début des guerres de religions.
        Une note de compassion pour son agonie qui dura une dizaine de jours après avoir reçu une lance dans son oeil au cours d’un tournoi. Ouf, il n’avait pas quarante ans !

        Carolle Anne

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      23 janvier 2014 à 12 12 32 01321
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      Intéressant comme débat puisque chacun de nous exprimerait ses valeurs et goûts en choisissant le plus « digne » de ces rois.

      CAD

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        23 janvier 2014 à 13 01 44 01441
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        Si je choisis Henri IV, ce n’est pas vraiment parce qu’il me parait plus « digne »; mais plutôt parce que si j’avais été à sa place, j’aurais probablement pris les même décisions que lui.

        🙂

        Amicalement

        André Lefebvre

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          23 janvier 2014 à 16 04 41 01411
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          C’est ce que j’avais perçu. Il n’a pas eu un parcours royal facile bien qu’il fut baptisé à la béarnaise par son grand-père à la naissance, c’est-à-dire qu’il lui frotta les lèvres avec de l’ail et un peu de vin afin de le préserver des maladies et des calamités. Pourtant, il rencontra souvent l’adversité. Ces gens avaient de l’endurance, non ? Ils devaient avoir un bon système immunitaire.

          Amicalement,

          Carolle Anne Dessureault

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            23 janvier 2014 à 17 05 27 01271
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            Il avait un tel système immunitaire que ce quatrième des Henris n’est pas mort de sa propre odeur, on disait qu’il sentait très fort de son gousset, bref qu’il ne se lavait jamais. Il en est qui attirent tous les regards quand ils entrent dans une pièce, lui attirait toutes les narines et les mouchoirs parfumés.

            Il exigeait la même hygiène, si l’on peut ainsi dire, de ses maîtresses, probablement pour ne pas succomber sous leurs fumets de rose. Peut-être était-il ce dandy Baudelairien qui pourrait mourir d’un parfum de rose un peu forcé. En bon Français, il n’aimait manger ou brouter galantement que des plats marinés à l’ail… 😀

            Louis XI était un « bon » roi selon la politique, car il était le plus rusé qui soit. Et il sut contourner toutes les intrigues sans jamais demander trop d’avis autour de lui, et en agissant vite et définitivement. Et souvent sans employer la force écrasante comme un Louis XIV, plus tard. Mais il savait punir pour se faire une bonne et solide réputation, puis pardonner aussi rapidement, mais seulement quand le moment était opportun. Un fin politique. Sans Louis XI, pas de France hexagonale et équilibrée dans ses frontières presque géométrisées.

            Louis XI était un bon gestionnaire et très excellent négociateur. C’est tout ce qu’il faudrait exiger des rois, afin qu’ils gouvernent un peuple qui serait enfin occupé à ses propres affaires. Ce que même la République n’a pas su faire.

            Mais le meilleur roi de France, on ne l’a vu qu’au cinéma, ou au Festival de Canne. Soit le Comte de Paris en train de banqueter avec les starlettes ou quelque royal jeune premier dans des films de propagande royaliste pour divertir la République, car on a encore très honte de la fin de Louis XVI. Lequel aurait pu être le meilleur de tous, s’il avait vécu et s’il n’avait pas été aussi accessible aux idées de son temps, au milieu d’un peuple trop pressé.

            Sinon François Ier a construit Chambord et quand on a visité ce chef-d’oeuvre, on ne peut que lui donner la première place. Aussi, il considérait Léonard comme son père. Ce qui laisse entendre que la lignée a eu un père plutôt génial, même s’il ne fut que spirituel.

            Pour ce qui est des meubles, Louis XVIII était une flèche, car on peut encore voir son lit au Louvre et franchement c’est du sérieux. Il est comme une invite à frauder l’heure de fermeture avec sa copine pour y passer la nuit juste pour voir. Mais on s’est ressaisit avant… il a d’autres moyens pour se faire remarquer en tant qu’artiste.

            De toutes les façons, il y a tellement de rois de France dans l’arbre généalogique que le meilleur est forcément le plus inconnu. Car si on l’a oublié, c’est qu’il était sans problème dans une histoire qui n’a été qu’un long champ de batailles et de massacres.

            Donc je vote pour le roi inconnu, soit le moins remarquable d’entre-eux-tous. Moins qu’un Dagobert, un mérovingien oublié ou un carolingien qui ne régna qu’une saison. L’erreur de casting qui sut rendre tout le monde indifférent.

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            23 janvier 2014 à 18 06 57 01571
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            Cher Demian,

            Vous venez de nous brosser un tableau fort coloré de rois avec leurs éclaircies et leurs ombres qui nous donne le goût d’en contempler d’autres. Ne vous inspirent-ils pas suffisamment pour que vous les tiriez du néant pour les immortaliser d’un trait moderne mais sans ambiguïté sur leur essence ? Je fais confiance à votre inspiration !

            Louis XI, je n’ai pas beaucoup lu sur lui, c’est le Prudent et le diplomate; je reconnais la justesse de votre jugement sur la force et valeur d’un roi, gestionnaire et négociateur, on se rapproche de la modernité.

            Je me suis délectée de votre description du Comte de Paris. En fait, il est assez bien conservé pour son âge. En contemplant sa photo, on devine qu’il a été convenablement tripoté et massé, et qu’il a bien mangé à sa faim toute sa vie. Que de titres accumulés pour une seule personne ! J’ai appris avec plaisir qu’il avait créé la Fondation Saint-Louis pour venir en aide aux personnes âgées.

            En parlant de Saint-Louis, il fut un roi qui pensait à son peuple, choisissant de construire des hôpitaux plutôt que des palais, ce qui est rare. Malheureusement, même s’il chérissait la justice, il s’est leurré en participant aux croisades. Trop pieux, trop sous l’influence de sa maman, Blanche de Castille, la véritable gouvernante.

            À mon avis, Louis XVI ne voulait pas être roi. Il aurait préféré vivre en paix, voyager en mer, s’occuper de science. Il a voulu se montrer bienveillant envers son peuple, peut-être n’était-il pas de son temps ! C’était un homme doux et pas très doué non plus pour la séduction. Je plains un peu Marie-Antoinette là-dessus …

            François 1er, en effet, une cote spéciale pour le château Chambord. Il a aussi participé à celui de De Blois.

            Amitié,

            Carolle Anne Dessureault

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    23 janvier 2014 à 12 12 26 01261
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    Dans la version moin romancé de Wikipédia, elle apparaît sous des traits un peu plus opportunistes. Elle saura comprendre et saisir les occasions de monter dans l’échelles sociale/mondaine au fur et a mesure de ses nouvelles rencontres.

    Louis xiv, marqué par l’amour quelle démontre a l’endroit de son fils ainé illégitime lors de son décès, pense:  »comme il doit étre doux d’être aimé ainsi » .

    Le pensionnat quelle fondera, deviendra plus tard l’académie militaire St-cyr, qui existe encore aujourd’hui.

    Bonne journée

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      23 janvier 2014 à 13 01 06 01061
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      Oui, j’ai fait voir le beau côté de sa personne, son côté lumière. Elle aussi porte une part d’ombre.

      Merci pour votre point de vue qui ajoute de la substance à son portrait.

      CAD

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        23 janvier 2014 à 15 03 56 01561
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        CAD dit :  »Elle aussi porte une part d’ombre »

        Ce serait une caractéristique inhérente a tout être humain, la responsabilitée personnelle de chacun(e) étant d’y jeter un faisceau lumineux a l’occasion, histoire de voir ou passer le balais.

        Je doute que cela fesait parti de ses préoccupations.

        Bonne journée

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          23 janvier 2014 à 16 04 42 01421
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          Vous touchez un bon point.

          Bonne journée,

          CAD

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