Mauvais clou pour vieux forgerons





Au moment d’écrire ce billet, j’arrive du Monument National. Loi 104. Cour Suprême. On proteste… Je suis allé ajouter ma tête blanche aux autres têtes blanches de ma génération et de la suivante, pour dire que nous étions mécontents et protester.

Mécontents ? Le sommes-nous vraiment ? Les occasions de se revoir sont si rares… Il y avait là plein de visages que je connais depuis 30, 40, 50 ans… et que je n’avais pas revus depuis l’enterrement de Bourgault. On ne souffle plus beaucoup notre forge. Protester ? Gentiment, comme à Québec, pour l’Alena, voyez la vignette. Avons-nous le nombre et l’ardeur de protester autrement ? Avons-nous même, cette fois, la légitimité pour protester. ?

On dit qu’un jugement de la Cour Suprême du Canada bafoue une loi unanimement approuvée par la législature du Québec. Si vous le dites… Mais le Premier Ministre du Québec n’était pas là. Ni la chef de l’Opposition, d’ailleurs…. Si ceux qu’on a bafoués ne protestent pas, qui proteste ? Les contestataires. Ceux dont c’est le rôle maintenant institutionnalisé de protester. Les minoritaires dans leurs propres minorités

Curzi, excellent tribun, mais dont il est clair que la première cible ne peut-être que Marois: il est monté au front, elle s’est planquée. Avancez votre pion d’une case. Duceppe, qui a maintenant l’aisance qui en ferait un Premier Ministre, mais dont l’heure a passé et qui deviendra peu à peu un Sage. Curzi, Duceppe et une trentaine de présidents de diverses associations, peu ou prou connues, qui, toutes ensemble, n’auront amené devant le bureau de la Ministre que quelques centaines de manifestants bien paisibles… Est-ce là notre légitimité pour protester ?

La cause elle-même est-elle légitime ? Pas sûr… Interdire la transmission et l’acquisition d’une connaissance est déjà un terrain miné. Interdire à l’autre l’usage de sa langue, comme simple péripétie d’un combat plus vaste pour défendre la nôtre ne semble ni éthique ni habile. Autant je trouverais justifié que le Québec ne finance l’éducation qu’en français, autant je trouve discutable qu’on s’immisce dans une relation d’apprentissage dont l’État n’assume pas les coûts. On frappe ici sur le mauvais clou.

Est-ce à dire que l’indignation qu’a soulevée le jugement de la Cour Suprême est totalement injustifiée ? Que non ! Un acte du judiciaire d’un État, qui rend nulle une décision unanime du pouvoir législatif d’un État qui lui est de facto subordonné, est une provocation et mérite certainement une riposte. Mais cette action de rue – oh combien velléitaire !- était-elle la bonne riposte ?

Nous n’avons pas ici « les baïonnettes d’un pouvoir hostile venant brimer l’expression démocratique de nos libertés nationales »… Nous avons un tribunal qui, dans le cours de son train-train quotidien, a rendu une décision parfaitement défendable en éthique, mais dont nous estimons qu’elle contrevient aux intérêts supérieurs de la Nation. La bonne réponse est-elle sur les barricades ?

Révolution ? Que non, encore une fois, puisque l’État très pragmatique dans lequel nous vivons a déjà prévu une petite porte dérobée qui permet de sortir de ces situations sans que les juges ne perdent leurs perruques et que nos États confédérés imbriqués n’y perdent la face. Quand l’intérêt national (Ottawa) exige une prise de position qui contredit l’intérêt national (Québec), on a déjà accepté qu’après un ostentatoire déchirage de tuniques médiatique, Québec pourra n’en faire qu’à sa tête, sans autres conséquences que de souffrir la réprobation des journalistes du Globe and Mail : on appelle ça la clause dérogatoire.

Pas de danger pour l’entente constitutionnelle. Nous ne l’avons pas signée… Grâce aux vrais Pères de la Future Confédération, qu’auront été Trudeau et Lévesque, on ne la signera que quand tous les contentieux auront été réglés, comme ces catéchumènes qui retardent leur baptême jusqu’à leur lit de mort, le temps de jouir de leurs vices et de commettre tous les crimes dont le sacrement les absoudra. En attendant, « Péchez hardiment… mais croyez encore plus fort… »

Alors on pèche… Une Loi 104 qui donne à ceux de Québec l’auréole d’avoir bougé un peu, un jugement de la Cour Suprême pour que ceux d’Ottawa gardent l’image de défendre les libertés individuelles, une protestation des contestataires, afin qu’ils gardent bon pied bon œil sur une route qui ne présente plus de vrais défis… et la caravane passe.

On pèche, mais croit-on encore ? On l’alléguera, cette clause dérogatoire ? Ça dépendra sans doute des autres problèmes dont on voudra détourner l’attention. La corruption à tous les paliers de gouvernement, par exemple… On en est à instrumenter l’identité québécoise. Triste.

La franche vérité, c’est que la Loi 104 est sans importance concrète sur l’évolution du français au Québec. Combien seront-ils à pouvoir s’offrir la totale prise en charge de tous les frais de leur éducation au Québec, de l’élémentaire à l’universitaire ? Et croit-on que qui a les moyens de le faire ici ne pourrait pas se l’offrir ailleurs ? On est dans le domaine du pur symbolique. Le « geste » qu’on pose pour cacher tous les gestes que l’on ne fait pas…

Bien sûr, il est injuste que les nantis aient un privilège que les pauvres n’ont pas… mais il y a des milliers de ces privilèges. Comme celui d’obtenir justice, car il n‘y a de vraie justice que pour les riches, au Québec, comme je vous en parlerai la semaine prochaine avec l’affaire Robinson. Alors, en attendant que l’on ait les couilles de changer le système, on devrait s’abstenir de jouer à la marelle sur les trottoirs.

Si nous avions un gouvernement à Québec qui VOULAIT donner sa place au français, on ne perdrait pas une heure sur des Loi 104 et autres excuses pour ne pas faire CE QUI DEVRAIT être fait. Pour l’instant, il ne veut pas et l’on se moque de nous. Grossièrement. C’est pour ça que le peuple du Québec, qui n’est pas totalement dupe, est resté aujourd’hui chez lui et se contentera de suivre cette affaire de Loi 104 ce soir, aux nouvelles de… Radio-Canada.

Pierre JC Allard

2 pensées sur “Mauvais clou pour vieux forgerons

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    12 avril 2010 à 16 04 10 04104
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    The Quebec court of appeal also struck it down. Politicians should write better laws.

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    13 avril 2010 à 1 01 46 04464
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    @ Reza Erfani:

    Ce qui confirme, s’il en était besoin, que ce n’est pas le terrain sur lequel il faut livrer la bataille du français au Québec…

    PJCA

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