Opération Strela

RENÉ NABA — Ce texte est publié en partenariat avec www.madaniya.info.

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Texte de Michel Masheq.

Extrait du livre «Myrtom House building. Récit d’un quartier en guerre civile» de Michel Masheq. L’auteur est le fils du propriétaire du célèbre restaurant de Beyrouth Ouest Myrton house, la cantine des célébrités du Liban dans la décennie 1970.

La saisie des pistolets mitrailleurs Steyr à l’aéroport de Vienne exaspérait Sarkis Soghanalian. Il avait mis les bouchées doubles pour cette livraison avec l’armateur Rastapopolous. Ce dernier avait positionné son cargo hors des eaux territoriales libanaises dans l’axe du couloir aérien de l’aéroport de Beyrouth.

La compagnie d’Etat hongroise FÉG expédiait ses cargaisons d’armes via le vol régulier MA240 de la MALEV vers Beyrouth. Le vol nocturne permettait un déchargement plus discret. L’avion chargea ses 8 tonnes de passagers et 14 tonnes d’armes ce 30 septembre 1975. Ces armes ne devaient pas atteindre leur destination. La cargaison appartenait à son concurrent le vieil anglais Cummings.

Le capitaine Allan consigna l’équipage philippin à partir de minuit et s’assura une dernière fois des positions de l’avion avec son correspondant radiophonique. Sur le pont du cargo il ouvrit une boîte oblongue. Il en sortit un tube muni d’une gâchette et d’un système de visée. Il le chargea avec un tube à ailerons. Ce tube était un missile sol-air Strela 2 de fabrication soviétique et capable de toucher un avion à plus de quatre kilomètres par guidage infrarouge. La probabilité de toucher la cible s’élevait de 10 à 20%. La visibilité était suffisante.

Il entendit l’avion, un Tupolev 154A avec ses feux de signalisation et en phase de descente vers la côte visible de temps à autres par les flashs des explosions ou des balles traçantes. L’aéroport continuait à fonctionner malgré la guerre civile.

Allan arma le missile et visa l’avion. Les trois moteurs se situaient à l’arrière. Le système infrarouge enregistra la source. Une brève détonation suivie d’un sifflement et une traînée de fumée blanche qui s’estompe… Le missile rejoignit sa cible en quelques secondes.

Le lendemain, les vedettes côtières libanaises retrouvèrent quelques cadavres au milieu de débris divers. Sarkis avait l’exclusivité de la livraison d’armes avec Dany Chamoun.

Le capitaine Allan fit le nécessaire pour les traces compromettantes. Le cargo avait répondu aux SOS des autorités libanaises pour porter secours aux éventuels survivants. La récupération des boîtes noires de l’appareil n’était pas envisageable en période de guerre civile.

Le vieux Cummings comprit le message. La cargaison autrichienne de pistolets mitrailleurs Steyr pour Sarkis fut signalée aux autorités autrichiennes qui l’interceptèrent à l’aéroport.

Trahir la confiance de ses clients c’était pour Sarkis, trahir son principe numéro quatre. Même pour ces pseudos descendants de phéniciens et montagnards d’opérette.

Les milices chrétiennes payaient rubis sur l’ongle, relayés par les communautés maronites dans le monde. Même à Hollywood, l’intercession de la vierge de Harissa remédiait à la patrie en danger.

Sarkis prit place au bar de la piscine de l’hôtel Phoenicia. Un bar placé sous la piscine et qui offrait le spectacle de jolies naïades en flottaison dans les eaux transparentes. Son double menton et sa moustache frémirent. Un ange chargé de bombes passa. Il se commanda un whisky. La guerre grondait au loin.

Dany arriva discrètement. La situation se compliquait et les zones de combat devenaient plus fluctuantes. Un homme l’accompagnait. Sarkis proposa un plan pour la livraison qu’il baptisa, avec l’accord de Dany, Opération Strela.

La cargaison d’armes arriverait d’abord à Chypre par avion. Une destination moins sensible malgré l’occupation turque. Les armes seraient embarquées en baie de Limassol sur un yacht de luxe puis direction la baie du Saint-Georges.

Les autorités britanniques de la base d’Akrotiri seraient mises dans le coup par leurs homologues américains en vertu du principe numéro cinq cher à Sarkis en ce qui concernait les autorités locales.

Dans la baie du Saint Georges, on ventilerait le matériel entres les jolis hors-bords de luxe stationnés là. Certains appartenaient aux Chamoun et à leurs amis. L’opération était délicate. Mais qui osait se faire livrer des armes si près du fief de ses adversaires ?

Quelques précautions s’imposaient cependant pour la surveillance des voies d’accès et de communication autour de la baie du Saint-Georges. Côté mer et pour la côte, il y avait Sarkis dans sa chambre du Phoenicia et Henri Ferras, citoyen français, un homme qui aimait le Liban de l’amour d’un vieux grigou. Il ne refusait jamais d’améliorer ses fins de mois en offrant ses compétences de gestionnaire du nid de frelons appelé le Saint-Georges.

Plus au sud, vers Hamra, le meilleur poste d’observation serait le Myrtom House. Seul établissement hôtelier et restaurant dans le quartier. Il se situait quasiment sur la ligne de démarcation imaginaire de la rue Spears avec les quartiers «ennemis» de Zarif et Sanayeh.

Dany proposa son accompagnateur comme observateur dans l’établissement. Il se présenta comme Karloff et possédait un passeport européen. L’endroit était peu onéreux, à peine sept dollars la pleine pension et surtout une clientèle plutôt européenne mais gare aux journalistes qui fréquentait le bar.

Pour la protection de Karloff, Sarkis fournissait Boris, agent soviétique, reconverti en conseiller. Sa présence lors des ventes était une des conditions pour bénéficier des livraisons d’armes de Hongrie, Pologne et Bulgarie.

Boris habiterait incognito chez un compatriote géologue ukrainien dont l’appartement se trouvait dans le même bâtiment que l’hôtel. Ancien russe blanc il s’amendait sur ses vieux jours.

On se croiserait visuellement en prenant un verre au bar le soir. La date de livraison fut fixée au 27 ou 28 octobre 1975.

Sarkis souhaita bonsoir. Un dîner l’attendait chez un compatriote arménien, Harry K., photographe à l’Associated Press. Harry s’enorgueillissait de ses relations avec le roi de Jordanie… pour les photos de mariage et le glamour dans son avion privé.

La Jordanie était en paix mais l’arsenal du roi Hussein un peu dégarni depuis les combats de «Septembre noir» en 1971 contre les Palestiniens.

Ceux se trouvaient maintenant au Liban face aux Tigres de Chamoun et des Kataebs. Le roi souhaitait offrir ses services pour aider ses amis libanais et Sarkis voulait en être. Il saisit l’occasion pour envoyer ses compliments à Patty Chamoun, la femme de Dany.

Pour aller plus loin

À propos de l’Hotel Saint Georges de Beyrouth et la guerre de l’ombre dont la capitale libanaise en a été le théâtre:

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René Naba

Journaliste-écrivain, ancien responsable du Monde arabo musulman au service diplomatique de l'AFP, puis conseiller du directeur général de RMC Moyen-Orient, responsable de l'information, membre du groupe consultatif de l'Institut Scandinave des Droits de l'Homme et de l'Association d'amitié euro-arabe. Auteur de "L'Arabie saoudite, un royaume des ténèbres" (Golias), "Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l'imaginaire français" (Harmattan), "Hariri, de père en fils, hommes d'affaires, premiers ministres (Harmattan), "Les révolutions arabes et la malédiction de Camp David" (Bachari), "Média et Démocratie, la captation de l'imaginaire un enjeu du XXIème siècle (Golias).

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