Par-delà la délégation des pouvoirs s’impose la relégation du Pouvoir

Par Khider Mesloub. Le 15.04.2019. Sue le webmagazine Les7duQuébec.com

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Une question de pouvoir direct

De Caracas à Managua et de Paris à Alger, la terre tremble des grondements sociaux du peuple laborieux en éruption. Longtemps contenue, écrasée par la chape de plomb répressive, la colère des peuples laisse éclater sa tonitruante voix. Cette fois, il ne s’agit pas de cette voix atone appelée à ne s’exprimer qu’épisodiquement dans l’anonymat de l’isoloir pour voter pour un candidat du système, un larbin du pouvoir bourgeois dominant. Mais de la voix de colère du peuple, poussée en plein jour, dans la clarté de la solidarité populaire retrouvée, pour exiger pour son émancipation une autre voie.

 

Dans ces pays, le peuple laborieux est descendu dans la Rue pour exiger non seulement le départ du chef de l’État, mais également pour exprimer leur radical rejet de tout le système, incluant les classes dirigeantes, les politiciens, les affairistes, mais également la fin du système électoral bourgeois créé uniquement pour favoriser la domination politique des classes possédantes. Ce système de représentation électorale fondé sur la délégation des pouvoirs, adopté pour mieux assurer la relégation du peuple du Pouvoir.

 

Désormais, le peuple laborieux n’a pas besoin des élections politiciennes du système d’exploitation capitaliste. Le peuple veut se gouverner directement lui-même, sans  intermédiaires, sans spécialistes de la politique. Sans délégation du pouvoir à des représentants asservis aux intérêts du capital. Le peuple laborieux refuse d’être gouverné. Il veut exercer sa propre gouvernance. Sans médiation. Le peuple veut tout le pouvoir pour administrer lui-même le pays, gérer collectivement les richesses du pays. Il ne veut plus être infantilisé par un pouvoir fouettard. Par un système inique érigeant la peur en moyen de gouvernance. Par une classe dirigeante parasitaire intéressée uniquement par son enrichissement. Par un pouvoir qui gouverne par la violence policière et militaire exercée contre le peuple. Au reste, la police et l’armée sont au service de l’infime minorité de la classe dominante. Elles le prouvent régulièrement par leurs répressions sanglantes infligées au peuple. Du Venezuela au Nicaragua, de la France à l’Égypte, les forces répressives sont à l’œuvre pour écraser les révoltes légitimes du peuple.

 

En Algérie, en cette période de soulèvement populaire, outre les bruits de bottes martelés en haut lieu du régime caporalisé, les salons des hôtels de luxe bruissent des tractations sordides des politiciens et affairistes grisés par le prurit du Pouvoir. Ils se bousculent aux portillons pour s’attribuer les mérites du soulèvement (hier encore ils soutenaient et légitimaient le régime), pour confisquer la révolte populaire par leurs manœuvres politiciennes destinées à les propulser aux commandes de l’Etat afin d’assurer subrepticement la pérennité et la sérénité du Système. Quoique sous un emballage rénové, le programme de ces requins de la politique offre la même marchandise politique faisandée confectionnée dans les laboratoires de l’ancien Régime despotique toujours aussi opérationnel. Leur programme vise surtout à  noyer la « révolution » en gestation, à tuer dans l’œuf cette révolte émancipatrice. À perpétuer la même politique antisociale, les mêmes programmes économiques dictés par le capital.

 

L’histoire est jalonnée de ces révolutions trahies. La Révolution algérienne a été trahie dès son indépendance en 1962. Pour éviter de réitérer ces funestes expériences, la classe laborieuse algérienne (le prolétariat) doit s’imposer comme seule force collective majoritaire pour assoir sa domination, pour diriger le pays. Elle doit se méfier et se défier des professionnels de la politique. À l’époque de la Commune, en 1871, le peuple travailleur de Paris en révolte contre le système bourgeois avait brocardé cette affiche, toujours d’actualité, que chaque prolétaire doit méditer :

« citoyens,  Ne perdez pas de vue que les hommes qui vous serviront le mieux sont ceux que vous choisirez parmi vous, vivant votre vie, souffrant des mêmes maux. Défiez-vous autant des ambitieux que des parvenus ; les uns comme les autres ne consultent que leur propre intérêt et finissent toujours par se considérer comme indispensables. Défiez-vous également des parleurs, incapables de passer à l’action ; ils sacrifieront tout à un beau discours, à un effet oratoire ou à mot spirituel. Évitez également ceux que la fortune a trop favorisés, car trop rarement celui qui possède la fortune est disposé à regarder le travailleur comme un frère. Enfin, cherchez des hommes aux convictions sincères, des hommes du peuple, résolus, actifs, ayant un sens droit et une honnêteté reconnue. Portez vos préférences sur ceux qui ne brigueront pas vos suffrages ; le véritable mérite est modeste, et c’est aux électeurs à choisir leurs hommes, et non à ceux-ci de se présenter. Citoyens, Nous sommes convaincus que si vous tenez compte de ces observations, vous aurez enfin inauguré la véritable représentation populaire, vous aurez trouvé des mandataires qui ne se considèrent jamais comme vos maîtres. »

 

Toujours en Algérie, le peuple laborieux a déjà gagné sa première emblématique bataille : il a obtenu le départ du président. Mais il continue à poursuivre d’autres batailles en exigeant le démantèlement de tout le système, autrement dit le licenciement sans préavis de tous les potentats du régime moribond. En effet, le peuple laborieux algérien réclame le départ de tous les dirigeants. Il exige également la démission du généra Ahmed Gaïd-Salah, qui s’est décerné un satisfecit pour l’éviction de Bouteflika qu’il soutenait encore  la veille. Mais au-delà de la victoire de ses batailles politiciennes, la classe laborieuse algérienne doit placer désormais sa lutte sur le terrain de la Guerre Sociale, de la lutte de classe.

La démocratie prolétarienne

 

Quoi qu’il en soit, le peuple laborieux algérien (le prolétariat), immunisé contre toutes les formes de dictature, réfractaire à tout mode de délégation des pouvoirs, résolu à déjouer toute récupération politicienne, aspire à instaurer une démocratie horizontale égalitaire de gens égaux en fait et en droit et en avoir et en pouvoir. Mais l’authentique démocratie s’institue d’abord sur les lieux de production des richesses et de la vie : dans l’entreprise et les quartiers. Le peuple doit donc s’accaparer ces instances économiques et communales pour les diriger directement. Actuellement, le peuple laborieux algérien, dans sa Lutte Libératrice, ne se laisse dicter aucune revendication, aucun programme politique, aucune structure organisationnelle ; ne se laisse diriger par aucun chef politique. Il récuse toute forme de délégation de pouvoir. Cela constitue la première étape d’émancipation. Les premiers jalons de la maturation de la conscience politique. Ce rejet de la classe politique, des organisations politiques et syndicales est salutaire.

 

Aujourd’hui, le régime militaro-civil installé au pouvoir, après l’éviction de Bouteflika, pour se donner bonne figure, et surtout sous la pression du peuple algérien insurgé, sacrifie quelques pontes du système, arrête quelques hommes d’affaires, confisque les passeports de certains dirigeants, bloque les comptes bancaires et tout transfert d’argent vers l’étranger. Mais c’est au peuple laborieux algérien que revient cette œuvre d’assainissement politique, de décrassement institutionnel, de purification financière. En un mot cette opération de salubrité publique. Les dirigeants actuels du régime ont les mains trop sales pour prétendre laver l’honneur de l’Algérie souillée par 57 ans de corruption, de prévarication, d’extorsion, de concussion, de rançonnement, de détournement, d’exaction, de répression, d’exploitation, d’oppression, de dévastation, de génocide culturel, identitaire, scolaire, religieux, intellectuel, artistique, scientifique.

 

De manière générale, actuellement , partout en Algérie, même dans le village le plus reculé, tonne le cri de guerre sociale contre les potentats du régime. « Tous pourris, tous dehors, interdiction de sortie du pays, confiscation des comptes bancaires, restitution de l’argent extorqué au peuple, arrestation des corrompus, emprisonnement des pilleurs des richesses nationales, destitution des dirigeants, rétrocession du pouvoir au peuple», clame en chœur le peuple laborieux algérien spolié de ses richesses et de sa gouvernance depuis l’indépendance.

 

Tous les oligarques du régime sont pointés du doigt. Toute la classe possédante algérienne parasitaire est fustigée, conspuée, menacée. La peur a changé de camp. Le peuple laborieux algérien a recouvré sa confiance en sa puissante force. La méfiance au sein du peuple, longtemps entretenue par le régime sanguinaire, en conformité avec la devise de « diviser pour mieux régner », a cédé la place à une authentique fraternité entre tous les Algériens du peuple, par-delà les clivages ethniques et religieux de tous temps activés et attisés par le pouvoir.

Ironie de l’histoire, sans détenir aucune autorité politique officielle, le peuple laborieux algérien dispose aujourd’hui plus de pouvoir de pression sur les dirigeants et les possédants algériens, par sa seule force collective imposée dans la Rue, et non par voie délégataire exercée par une minorité de politiciens dans les futiles instances parlementaires, ces chambres de bavardage puéril et d’enregistrement des diktats de l’exécutif et des puissances financières. Il revient maintenant au peuple laborieux algérien de transformer cette force collective inébranlable et invincible en pouvoir réel politique exercé par ses seuls dignes représentants dans de nouvelles instances gouvernementales instituées par le peuple, dans le cadre d’une société en rupture avec le capitalisme.

 

La démocratie bourgeoise, symbolisée par les rituelles mascarades électorales, a été instituée par les classes dominantes pour protéger leur pouvoir. Leur pouvoir est hermétiquement sanctuarisé par leur puissance financière. Les classes possédantes contrôlent toute la société. Les banques sont détenues par les puissances financières. Les médias sont concentrés entre les mains des multinationales. De sorte que la classe laborieuse, exclue du pouvoir économique,  n’a aucune chance de remporter une élection. D’accéder « démocratiquement » aux plus hautes instances étatiques, propriétés exclusives de la bourgeoisie. C’est cette structure hiérarchique Étatique que le prolétariat doit détruire – pas pour s’y substituer mais pour l’éradiquer.

 

Il revient donc au peuple laborieux de corriger cette aberration politique. Cette anomalie économique. Cette injustice sociale. Le peuple laborieux doit diriger et contrôler toutes les instances économique, sociale et politique. Dans chacune de ces sphères doit s’instaurer la démocratie directe horizontale. C’est donc principalement dans les entreprises, lieu de reproduction de la vie, que doit s’instituer principalement la gouvernance et le contrôle du peuple. Tous les lieux de production doivent devenir la propriété collective du peuple laborieux. Qui détient l’économie, contrôle la politique.

 

Désormais, aussi bien avec les Gilets jaunes en France qu’avec les « Dégagistes » algériens actuellement en  révolte, la tâche la plus urgente est de s’organiser. Les manifestations et autres processions ne constituent des moyens de lutte qu’à l’orée d’un soulèvement. Si elles ne sont pas suivies de l’organisation du mouvement de lutte, elles finissent par perdre leur pouvoir de pression. Et finissent par s’essouffler et se désintégrer. En Algérie, pour commencer, afin d’assurer et garantir la réussite de son pouvoir de gouvernance en gestation, embryon de son futur Etat, le peuple laborieux doit s’organiser en assemblées, en coordinations, en comités, dans chaque entreprise et chaque ville et village. Pour ce faire, il doit porter ses revendications sur les questions sociales et économiques, avec comme perspective la transformation révolutionnaire de la société.

 

La phase du combat de Rue n’est pas achevée mais elle doit s’intensifier. L’heure est au combat collectif aussi bien au sein des entreprises que dans les instances de coordination de quartiers, pour débattre démocratiquement des moyens à mettre en œuvre afin d’assurer l’édification d’un nouveau pouvoir prolétarien hors des cadres du pouvoir prétorien du capital. Après la fin de la délégation des pouvoirs signifiée à tous les professionnels escrocs de la politique, l’heure est venue de procéder à la relégation du Pouvoir dominant. Tout le pouvoir au prolétariat laborieux  pour instituer une société en rupture avec le capitalisme, tel devrait être désormais le mot d’ordre de la rue.

 

2 pensées sur “Par-delà la délégation des pouvoirs s’impose la relégation du Pouvoir

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