Précarité des fermes familiales

Un enjeu de société au Québec

L’été est arrivé, le gazon pousse à toute vitesse en mai et en juin dans nos banlieues résidentielles où nous cultivons de moins en moins de légumes à la maison, puisqu’ils ne coûtent pas très cher à l’épicerie. Pourquoi cultiver un rang de radis, alors qu’on peut acheter l’équivalent bien frais, en saison, pour un dollar ou deux ? Et tant mieux pour les fermiers, si on les aide à gagner leur vie.

Normand Charest – chronique Valeurs de société – dossiers FamilleÉconomieEnvironnement

ferme élevage économieMais quelle image nous faisons-nous de la ferme, si nous sommes des citadins? Probablement celle de notre enfance, des jouets, des puzzles de bois et des livres pour tout-petits. Une maison, quelques bâtiments, des vaches, des poules, un tracteur. Une belle vie familiale, exigeante mais saine, des travailleurs vigoureux vivant au rythme des saisons.

Toutefois, en y regardant de plus près, on réalisera que ce n’est pas toujours le cas, et que ce genre de ferme est de plus en plus difficile à maintenir. On nous dit même que la ferme familiale est en péril. Pourquoi cela ?

De la ferme artisanale à l’entreprise

Voici un résumé très simplifié de la situation. La ferme familiale représentait autrefois une économie de subsistance, c’est-à-dire qu’on y produisait d’abord ce dont on avait besoin pour soi : pour se nourrir, s’habiller, se loger (les légumes, la viande, la laine, le sucre d’érable, le bois de chauffage, etc.) et on vendait les surplus pour payer ce qu’on ne pouvait produire soi-même.

On comprendra que cela n’est plus possible depuis longtemps, depuis que le cultivateur a remplacé ses chevaux par de la machinerie qu’il doit acheter comme tout le monde. Or, pour payer cette machinerie, il a dû augmenter son nombre de vaches, par exemple, puis acheter de la machinerie pour les traire, et acquérir d’autres terres pour le fourrage et ainsi de suite.

C’est ainsi que le travail artisanal du fermier s’est transformé en entreprise, ce qui peut signifier des millions de dollars d’investissement. Dès lors, la ferme n’appartient plus au fermier, mais plutôt au banquier. Et comme la marge de profit de cette entreprise est parmi l’une des plus basses, le fermier ne s’enrichit jamais. Et comment son fils pourra-t-il racheter la ferme familiale, le temps venu ?

ferme élevage économie

Le Devoir a préparé un excellent dossier sur l’avenir de la ferme familiale, que l’on peut consulter sur son site Web. Et l’Office national du film (ONF) nous présente l’exemple réel d’un jeune fermier dans la quarantaine, surendetté, qui perd sa ferme et doit « réinventer » sa vie, comme on le dit dans la présentation.

Un enjeu de société qui nous concerne tous

La ferme familiale est menacée au Québec, ainsi que tout le mode de vie qui l’accompagne. Que feront ces populations de la campagne pour gagner leur vie ? Et par quoi remplacerons-nous ces fermes ? Par des mégafermes industrielles et impersonnelles ? À moins que nous comptions de plus en plus sur l’importation pour nous nourrir, comme nous le faisons déjà pour nos vêtements et tous les objets usinés ? Que nous restera-t-il, éventuellement, pour subvenir à nos besoins de base ? D’autre part, nous perdons graduellement nos terres agricoles, et rien ne peut stopper le dézonage, semble-t-il. Un avenir sombre pour notre agriculture ?

Heureusement qu’il y a, à l’opposé, de petites exploitations artisanales qui se développent autour de produits spécialisés se vendant plus chers. On pense aux fromageries, aux vignobles, aux producteurs de viandes biologiques ou de gibier. Ou alors aux serres, à l’agriculture urbaine, etc.

Cela représente une partie de la réponse, surement, mais il faut faire plus, pour le bien de notre société entière, et pas seulement pour la classe agricole. Nous avons pris pour acquise l’existence de la campagne traditionnelle où les citadins aiment bien se promener en vacances. Personne ne souhaite que ces lieux disparaissent. Mais pourtant, ils sont menacés, souvent, par l’extension des villes, l’étalement des grands centres commerciaux (avec leurs immenses stationnements remplaçant les pâturages) et le développement domiciliaire.

Logo_chronique 2 (ajusté)L’avenir de l’agriculture et de la ferme familiale au Québec doit devenir, pour nous tous, un enjeu de société prioritaire. Quitte à payer un peu plus cher nos aliments.

Voir l’excellent dossier sur l’avenir précaire de la ferme familiale dans Le Devoir et le film de l’ONF, Ferme Zéro.

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3 pensées sur “Précarité des fermes familiales

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    6 juillet 2013 à 23 11 28 07287
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    Il y a déjà 50 ans, j’ai voulu acheter une ferme pour m’établir. J’ai consulté un organisme gouvernemental qui m’a répondu que, comme je n’avais pas été élevé sur une ferme cela me serait presqu’impossible d’y survivre.

    On a ajouté que l’idée que je me faisais d’une ferme était fausse. La ferme n’était plus « une façon de vivre » mais un « commerce », une industrie.

    Par conséquent, la disparition de la ferme familiale fut planifiée par le gouvernement depuis plus de 50 ans. Il commence à être assez tard pour …réagir.

    André Lefebvre

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      11 juillet 2013 à 7 07 40 07407
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      Vous avez raison André. Je me rappelle, dans mon enfance, le dimanche, mon père regardait assidûment la semaine verte et je me rappelle qu’on y faisait la promotion de l’industrialisation de la ferme familiale en insistant sur le modèle de l’entreprise commercial, il fallait trouver des débouchés pour l’industrie chimique qui avait été développée pour l’effort de guerre. Il est en effet trop tard pour réagir. L’UPA n’existe que pour s’assurer de la continuité du projet industrio-commercial de l’agriculture en période de mondialisation.

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        14 juillet 2013 à 8 08 33 07337
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        Message de l’auteur Normand Charest:

        C’est vrai que la transition entre la ferme de subsistance et la ferme petite entreprise n’est pas d’aujourd’hui. Et en même temps, toute la société a changé pour devenir une société de consommation. Dans nos propres familles, on voit que nous sommes passés, avec les générations, de la ferme à l’usine puis au bureau. Les objets que l’on consomme sont maintenant fabriqués ailleurs ; et notre agriculture est menacée, nos terres ainsi que ceux qui en vivent. Le problème est très profond, il mérite qu’on en parle beaucoup plus dans nos médias et que beaucoup plus de gens s’en préoccupent, pas seulement le milieu agricole.

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