Premières escarmouches des confrontations massives entre les classes

Par Normand. Le 3.02.2018. Sur  Révolution ou Guerre no 9.

 

Aussi faible et limitée puisse-t-elle apparaître à première vue, la dynamique internationale des luttes ouvrières se poursuit sur tous les continents. Sans être exhaustive, il est intéressant de faire une liste rapide de certaines d’entre elles afin d’en dégager une vision et une compréhension générale. Les travailleurs grecs ont fait grève massivement contre l’imposition par Syriza du projet de loi  d’austérité issu de l’Union Européenne.

De même en Tunisie les manifestations contre le chômage et l’austérité se sont propagées à travers le pays tout au long du mois de janvier. Les masses ouvrières n’ont pas oublié que des manifestations pareilles ont abouti au renversement du président tunisien Ben Ali.

En Iran des manifestations ont éclaté dans tout le pays fin décembre contre le chômage et les mesures d’austérité. Il y eut 3500 arrestations et trois morts. Il en fut de même dans de nombreux pays, en Inde, au Soudan jusqu’au Kurdistan irakien…

En décembre, des milliers de manifestants se sont affrontés contre la police autour du parlement argentin à Buenos-Aires pour empêcher l’adoption d’une nouvelle “ réforme ” contre les retraites.

En janvier, en Corée les travailleurs des voitures Hyundai rejetèrent l’accord signé entre la direction et le syndicat et partirent en grève sauvage.

Il en fut de même dans des mines d’or d’Afrique du Sud. À l’annonce des suppressions d’emplois chez Carrefour, 28 hypermarchés de Belgique se sont mis en grève sans préavis le 26 janvier.

En apparence moins spectaculaire et sans nul doute complètement contrôlées et maîtrisées par les syndicats, les grèves tournantes lancées par le syndicat IG Metall dans la métallurgie allemande sont à la fois très significatives des forces et faiblesses du prolétariat aujourd’hui et de sa dynamique de résistance au capital. Après les grèves importantes et nombreuses de ces dernières années dans les transports, trains et aviation, le fait que l’IG Metall soit obligé de lancer un mouvement avec une revendication en apparence si “ radicale ” (semaine de 28 heures [1]) exprime que les syndicats sont aujourd’hui contraints, y compris en Allemagne, d’occuper le terrain “ social ” pour faire face au mécontentement et étouffer dans l’œuf toute lutte réelle contre le capital et la bourgeoisie..

Comme nous l’écrivions dans le RoG#8 dans « une puissance impérialiste comme la France il y a quotidiennement plus 270 grèves impliquant des dizaines de milliers de prolétaires… et c’est le cas de toutes les grandes puissances impérialistes avec 150 à 300 grèves quotidiennes allant de quelques prolétaires à plusieurs milliers ». Certes la plupart de ces grèves sont étroitement contrôlées par les syndicats mais elles montrent quand même que la classe ouvrière n’est pas prête à se soumettre aux attaques des capitalistes et de leur État contre leurs conditions de vie et de travail. Cela révèle la tendance historique à des confrontations massives entre les classes ce qui ne veut pas dire que cela nous mène vers une victoire inéluctable du prolétariat.

En effet, la combativité ouvrière seule ne suffira pas si elle ne s’accompagne pas d’une volonté politique pour déjouer les pièges syndicaux et des partis de gauche bourgeois et préparer l’affrontement massif à l’État capitaliste. Combativité ouvrière et conscience de classe sont indispensables. L’absence d’un parti internationaliste et international est un des facteurs qui risque d’affaiblir considérablement le prolétariat et peut empêcher sa victoire.

Ces luttes freinent les mesures d’austérité, retardent la guerre mondiale entre des blocs impérialistes. Par contre, ce serait une erreur de penser que les luttes actuelles n’ont qu’un caractère économique. Chaque jour, lors de chaque lutte, des prolétaires prennent conscience de la limite de leur combat, du sabotage des syndicats et des partis de gauche qui empêchent une lutte frontale contre les États capitalistes.

L’abstention des prolétaires de Catalogne lors du référendum, les grèves ratées des nationalistes catalans qui n’ont pas rallié la majorité des prolétaires de même que l’absence d’appui à la bourgeoisie espagnole sont des faits qui montrent que le prolétariat n’est pas prêt à s’engager dans un des deux camps nationalistes pour défendre sa bourgeoisie. Rappelons aussi la grève de Telefónica en 2015. Les prolétaires ont vu une alliance entre direction et syndicats collaborationnistes qui voulait tout bonnement en finir avec l’organisation indépendante qu’ils s’étaient donnée et à travers laquelle ils luttaient pour leurs revendications, en contraste avec la politique de concessions dont les syndicats sont coutumiers.

Ces luttes retardent les décisions des blocs impérialistes vers une guerre mondiale. Ces puissances impérialistes doivent « se contenter » de guerres locales pour défendre leurs intérêts. Ces guerres locales et les mesures d’austérité sont de vaines tentatives d’un système capitaliste en complète décadence pour atténuer les effets de la crise de 2008. Crise qui a, non seulement des effets économiques désastreux, mais qui force les bourgeoisies nationales à se réorienter politiquement comme au Royaume-Uni avec le Brexit, en France avec Macron, aux USA avec Trump et dans plusieurs pays de l’ancienne Europe de l’Est.

Cette situation a aussi des effets chez les éléments du prolétariat. Elle favorise l’apparition de nouvelles voix communistes dans le monde. Nous saluons donc Workers’ Offensive aux USA et Nuevo Curso en Espagne (cf. l’article dans ce numéro De nouvelles voix communistes).

Dans son premier numéro d’octobre 2017 (Intransigence #1), Workers’ Offensive écrit : « à la lumière de l’état de pourriture de la société actuelle et de l’urgence de la menace qu’elle représente, la première tâche de ceux d’entre nous qui se considèrent eux-mêmes comme “ militants ” ne peut être que de se regrouper autour d’un ensemble de principes fondamentaux pour se constituer en une organisation politique capable de participer aux luttes de la classe. Une telle organisation aurait aussi pour tâche de préparer les moyens matériels et organisationnels de la lutte, d’engager une évaluation théorique du système pour mieux le combattre, et de mettre en avant dans chaque situation les intérêts des ouvriers contre ceux de leurs exploiteurs. Elle adoptera une position sans compromis contre toute faction de la classe exploiteuse, sans exclure ses fantassins de “ gauche ” en les dénonçant aux yeux des ouvriers et en leur démontrant comment ils s’associent à l’ennemi et sabotent leurs luttes » .

Quant à Nuevo Curso, en quatre mois, grâce à son activité et son dynamisme, il s’inscrit à sa manière, avec une démarche originale, mais aussi active, ouverte et non sectaire, dans le combat qui consiste à regrouper et focaliser l’ensemble des forces révolutionnaires autour des positions et des débats de la Gauche communiste et de ses expressions matérielles, groupes et cercles politiques.

Les écrits suivant de Rosa Luxemburg dans Grève de masse sont toujours d’une brûlante actualité :

« La social-démocratie [les groupes communistes d’aujourd’hui] est l’avant-garde la plus éclairée et la plus consciente du prolétariat. Elle ne peut ni ne doit attendre avec fatalisme, les bras croisés, que se produise une “ situation révolutionnaire ” ni que le mouvement populaire spontané tombe du ciel. Au contraire, elle a le devoir comme toujours de devancer le cours des choses, de chercher à le précipiter. Elle n’y parviendra pas en donnant au hasard à n’importe quel moment, opportun ou non, le mot d’ordre de grève, mais bien plutôt en faisant comprendre aux couches les plus larges du prolétariat que la venue d’une telle période est inévitable, en leur expliquant les conditions sociales internes qui y mènent ainsi que ses conséquences politiques. Pour entraîner les couches les plus larges du prolétariat dans une action politique de la social-démocratie, et inversement pour que la social-démocratie puisse prendre et garder la direction véritable d’un mouvement de masse, et être à la tête de tout le mouvement au sens politique du terme, il faut qu’elle sache en toute clarté et avec résolution, fournir au prolétariat allemand pour la période des luttes à venir, une tactique et des objectifs. »

Les révolutionnaires et les ouvriers les plus conscients ne peuvent esquiver leur responsabilité : regarder en face les enjeux de la situation ; se regrouper pour les clarifier collectivement ; pour clamer et convaincre qu’il n’y aucun échappatoire à la crise et à la guerre du capital si celui-ci n’est pas détruit ; pour pouvoir intervenir et orienter politiquement les inévitables combats de classe.


Normand, 3 février 2018.


Notes:

[1. Finalement, les patrons du secteur ont signé avec l’IG Metall un accord pour 28 heures sans compensation salariale : en fait, temps partiel et flexibilité accrue (6 février).

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Robert Bibeau

Robert Bibeau est journaliste, spécialiste en économie politique marxiste et militant prolétarien depuis 40 ans. http://www.les7duquebec.com

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